Ça y est : Kiruna déménage. Mais ne vous y trompez pas : Kiruna n’est pas un-e particulier-e qui plie bagages et déménage ses affaires d’un appart à un autre. Kiruna est une ville, la plus nordique en Suède, située dans le cercle arctique, comptant 18.000 habitants, qui doit sa réputation d’une part à son fabuleux gisement de fer découvert en 1880 et d’autre part à son plan de déménager la ville entière : l’entreprise minière étend sa production et délocalise le centre urbain avec ses habitants, leurs souvenirs, son patrimoine culturel.

Pour LKAB, l’entreprise exploitante, l’opération n’a rien de sentimental. Lorsque l’opération, préparée depuis 2012, a véritablement commencée- en mai 2017 - LKAB a déclaré que "la relocalisation des immeubles d’héritage et le déclassement du centre urbain actuel (...) étaient un préalable pour continuer l’extraction". [1] Ce mot ’déclassement’ - traduit de l’Anglais decommissioning - est parfaitement à sa place dans la ’novlangue’ des planificateurs et des technocrates pour justifier les décisions de leurs patrons. Mais déclasser toute une ville, même dans nos contrées à climat océanique tempéré, cela donne des frissons.

L’hiver dernier, l’existence de la mine de Kiruna nous a été révélée dans le Midnight Sun, une série de fiction télévisée coproduite par la Scandinavie et la France. Parmi les protagonistes de cette série, on retrouve l’ethnie Sjamans sami, mieux connue comme les Lapons. La série révèle que cette ethnie, dont le nom est utilisé comme une insulte par les communautés samis, fait sans cesse l’objet de discrimination à peine dissimulée. Des meurtres associés à des signes et des rituels samis perturbent la région. La confusion est amplifiée par les rumeurs du déménagement de Kiruna. Un agent français (envoyé par les services secrets) débarque, brouille les pistes pour qu’on ne sache pas que des déchets nucléaires français ont été enterrés dans les extrêmes profondeurs de la mine.

Nous découvrons l’intérieur de la mine. Et lorsque dans le dernier épisode le suspens se dénoue, nous nous retrouvons avec les héros (deux flics) dans le poste de commandement équipé de technologie tellement haute qu’il nous fallait interpeller l’entreprise pour en savoir plus. Mais LKAB nous ravit nos illusions. Son porte-parole nous répond : "la série ne décrit pas LKAB ou la réalité de Kiruna". C’est une fiction artistique. "Mais", ajoute le chef de la communication Anders Lindberg, "au fait, chez nous la réalité dépasse de loin la fiction". Environ 400 kilomètres de galeries souterraines traversent les mines de LKAB, et les minerais sont montés à la surface par des systèmes d’ascenseurs très puissants. Voici les réalités à Kiruna.

Bien que l’entreprise Luossavaara-Kiirunavaara AB - son nom complet - œuvre dans l’exploitation primaire de la matière brute, elle déploie tous azimuts,dans ses activités quotidiennes,le zèle et l’ingéniosité d’une entreprise de classe mondiale et d’une entreprise minière européenne.

Leader européen

LKAB ne figure pas parmi les plus grands producteurs de minerai de fer du monde. Mais selon ses propres rapports, elle est le 2e fournisseur de billes (ou de pastilles) de fer, une matière première pour la sidérurgie. Et dans l’Union européenne, LKAB est incontestablement le Numéro 1 dans ce secteur et fournit, selon elle-même, 78 pour cent du fer brut produit dans l’UE.

Ici, ce sont moins les performances qui nous intéressent que la panoplie de programmes dans lesquels LKAB est impliquée.

Dès 2013, l’entreprise suédoise intervient dans le High Level Steering Group (HLSG), qui dirige un tout nouvel axe de la politique des matières premières, le ’European Innovation Partnership for Raw Materials’ (EIP-RM) dont un des objectifs est "d’augmenter la part de l’industrie dans le PIB à 20 pour cent en 2020". [2]

Par son représentant, Lars Erik Aaro, LKAB déclare en 2013 soutenir la mise en action de l’EIP-RM, puisqu’il permettra d’’augmenter la production de matières premières en Europe (...) pour que l’industrie puisse continuer à croître au sein de l’UE’. [3]

LKAB envoie ses représentants dans tous les programmes européens appropriés. Cette présence est directe ou indirecte et peut se faire par l’entremise de l’État suédois (LKAB est une entreprise entièrement étatique), via l’université technique de Lulea (où le siège de LKAB est établi et que LKAB a sponsorisé depuis 2004 à "hauteur de 200 millions de kronas" [4]) ou encore via Euromines (la fédération européenne des industries minières et des métaux).

A travers ses initiatives de "recherche et développement", l’entreprise participe à des programmes conjoints avec d’autres acteurs importants. Souvent, ces alliances sont structurées selon ce que les Européistes appellent les « Triangles de la Connaissance ». Dans ces structures collaborent les industriels, les centres de recherches (qui parfois appartiennent aux industriels) et les pôles de recherche universitaire. L’exemple le plus parlant est le programme des Matières premières du ’European Institute of Innovation and Technology’ (en bref : EIT-RM). LKAB en fait partie, avec 38 autres entreprises, 34 centres de recherche et 43 centres universitaires. L’EIT fait partie du nouveau programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 (2013-2019). L’EIT-RM avec ses 115 ’partenaires’ serait "le plus grand consortium de ce type" au monde. Ce partenariat est conçu comme une ’communauté de connaissance et d’innovation’ (Knowledge and Innovation Community, KIC) dont le but est de développer des ’business durables’ et de "booster la compétitivité, la croissance et l’attractivité du secteur européen des matières premières". [5] L’EIT-RM a demandé une subvention de 400 millions d’euros de l’Union européenne, mais cette structure doit ensuite trouver quatre fois ce montant auprès d’autres sources. [6]

Pour discuter de cet article rdv à notre café politique ce 11/1/2018

 


Pour citer cet article :

Raf Custers, "LBKA déplace la ville minière de Kiruna", Gresea, janvier 2018, texte disponible à l’adresse :
[http://www.gresea.be/spip.php?article1755]



Notes

[1Now we’re moving Kiruna, LKAB, Lulea, 17 mai 2017.

[2European Innovation Partnership on Raw Materials CEPI : European Paper Week, Mattia Pellegrini, European Commission, DG Enterprise and Industry, Unit-F3 « Raw Materials, Metals, Minerals and Forest-based Industries », Bruxelles le 26 novembre 2013.

[3Second High Level Steering Group Meeting Report, European Innovation Partnership on Raw Materials, 25 septembre 2013.

[5Study on the review of the list of Critical Raw Materials - Criticality Assessments,Deloitte/TNO/BRGM/BGS pour la Commission européenne,juin 2017.

[6Patrice Millet,O.c.