Gresea Echos n°39, 3-2003

La gouvernance, stade suprême du colonialisme ?


La gouvernante veut rouler avec le char de l’Etat

Dimanche 28 septembre 2003, Erik Rydberg, 5503 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La gouvernante veut rouler avec le char de l’Etat
En choisissant d’entamer un débat sur la gouvernance à l’occasion du troisième module de notre Université des alternatives, il y a eu discussion. Classique. Au Gresea, sur les sujets les plus divers, dérisoires ou essentiels, il y a discussion. Cette fois, plus d’un n’a pas manqué de s’interroger en ces termes : “C’est casse-cou“. Casse-cou parce que, sur ce thème, il se pourrait qu’il n’y ait pas un chat, la gouvernance, cela n’intéresse personne. Il est vrai. La gouvernance, ce n’est pas très sexy. Elle n’a, sur sa conscience, ni champs de bataille, ni victimes sanglantes. Elle ne foule pas au pied les droits de l’homme, encore moins ceux de l’urbanisme, par exemple. On ne peut même pas la montrer en photo, c’est un truc abstrait. Il n’y aura jamais de série télévisée sur la gouvernance. Et pourtant. Comme le suggère, par un raccourci abrupt, l’intitulé de ce nouveau cycle de conférences-débat (“La bonne gouvernance, stade suprême du néocolonoliasme ?“), le discours sur la gouvernance figure aujourd’hui parmi les enjeux déterminants pour l’avenir des nations et des peuples, et ce en envahissant les faits les plus banaux de la geste politique : il n’est pas jusque la déclaration gouvernementale de Verhofstadt II qui ne claironne que les entreprises publiques seront modernisées “selon les règles de corporate governance“ (sic - en anglais dans le texte).

Là, on cause “corporate governance“ (gouvernance d’entreprise), ce qui, au vu du charivari terminologique, invite à faire une pause étymologique. La gouvernance, comme l’a bien expliqué Colette Guillemard dans une chronique du bon français parue dans Le Figaro [1], est un vieux terme latin signifiant diriger un navire (et par extension, le “char de l’Etat“) qui a donné naissance au mot “gouvernante“ (épouse du gouvernant et, par extension, la femme chargée de l’éducation d’un enfant) et qui est venu à signifier...
Signifier quoi, au juste ? Rien serait-on tenté de dire puisque, dans son acception actuelle, d’origine anglosaxonne, gouvernance possède un équivalent français que tout le monde connaît, à savoir le couple gérer/gestion. Naturellement, gouvernance a l’avantage, comme le dit avec une pointe de malice Guillemard, de n’être compris par personne. Faire œuvre de “bonne gouvernance“, c’est tout simplement bien gérer les choses, une entreprise ou un Etat par exemple. Pourquoi une chose aussi simple devait-elle être dite de façon aussi obscure ? Une hypothèse est que cela dresse un écran de fumée (d’incompréhension, de modernité, de jargon élitiste) empêchant de voir ce dont il s’agit réellement. Car la “bonne gouvernance“ est un concept né et construit au sein du monde des entreprises, une technique de management, si on veut, pour utiliser un autre barbarisme. Une technique de management, donc, qui a cependant peu à peu envahi la sphère publique, de manière intrusive, en dénaturant et déviant tout ce qui fait l’essence de cette sphère publique. On ne gère pas un Etat comme on gérerait une usine de pinces à sucre. C’est pourtant à cela qu’on assiste. Une privatisation de ce qui fait l’essence de la sphère publique [2]. Une privatisation, nota bene, car c’en est le deuxième trait, où la “bonne gouvernance“ est dictée aux Etats par des éléments qui lui sont extérieurs. En ce sens : néocolonialisme, puisque ce sont les Etats du Sud qui se trouvent ici en première ligne de mire. C’est dire que la question, pour quiconque s’inquiète de la “dé-démocratisation“ de la décision politique, est importante. Importante et... casse-cou. Car la gouvernance, en cherchant à se substituer aux règles et procédures démocratiques classiques, se propose une légitimité parallèle auprès de la “société civile“, laquelle, tantôt flattée, tantôt intéressée, se prête souvent au jeu. Remettre en question la gouvernance, pour les mouvements citoyens, équivaut donc souvent à une autocritique. Ce n’est jamais drôle. C’est toujours fécond .

Sommaire :

  • Edito : La gouvernante veut rouler avec le char de l’Etat (E.Rydberg)
  • De la gouvernance dans tous les sens (R. De Schutter)
  • Genèse d’un concept (D. Horman)
  • Vu du Sud… (N. Wilbeaux)
  • La gouvernance en Afrique : une décennie de malentendus (Paul Nchoji Nkwi)
  • Instituer la société civile ? (E.Rydberg)
  • Outil ou alibi de contre pouvoir ? (Frédéric Debuyst)
  • L’angle du bien commun (D.Horman)
  • Afrique : la gouvernance dans tous ses Etats (B. Lahouel)
  • La gouvernance selon les institutions internationales (F. Wilvers)
  • Pour en savoir plus (F.Wilvers)
  • A lire
  • Les feuilles de route du GRESEA.

 


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[1Le Figaro, 24 août 2002.

[2Voir à ce sujet l’article remarquable de Bernard Cassen, Le piège de la
gouvernance, paru dans le Monde Diplomatique de juin 2001.