Le bourrage de crâne est universitaire


Samedi 2 avril 2011, Erik Rydberg, 9923 signes.

Ce texte a été publié à l’origine à la rubrique Décodage de la revue Politique, n°70, datée de mai-juin 2011.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Les idées "reçues" ont, dans le champ économique, une structure pyramidale. Ce qui passe pour vrai dans les journaux et dans l’opinion trouve en général sa source dans la parole d’économistes (priorité aux "chief analysts" des banques) et, à leur tour, un cran plus haut dans la tour d’ivoire conique, ils ne font que répéter ce qu’ils ont appris à l’université. Eco-décodage d’un bourrage de crâne monothéiste.

"Cela va commencer à se gâter dans les années quatre-vingt", dit Jean-Luc Demeulemeester. Il parle de la Belgique et il parle du climat idéologique tel qu’il l’a vécu dans son université, l’ULB, l’Université libre de Bruxelles.

Dans le domaine des idées qui marquent leur temps, le plus étrange est sans doute lorsqu’elles tiennent soudain pour faux ce qu’elles avaient tenu la veille pour vrai. La chose est d’autant plus étrange, et frappante, lorsqu’on en observe les effets de réverbérations.

Arundhati Roy a publié un recueil d’essais sur l’évolution de son pays confronté à la montée de partis racistes, et elle a cette phrase pour expliquer l’agonie de la démocratie en Inde : "Endéans les mois suivant l’effondrement de l’Union soviétique et la chute du Mur de Berlin, le gouvernement indien, auparavant champion du Mouvement des Pays Non Alignés, a effectué une volte-face éclair pour s’aligner complètement sur les États-Unis, monarque du nouveau monde unipolaire." [1] Du jour au lendemain, par un claquement de doigts, les idées de la veille sont tenues pour fausses.

Chronique d’une onde de choc pourrait-on dire, car les catastrophes, qu’elles soient naturelles ou idéologiques, se propagent de la même manière, en cascade. Ce que Roy dit de l’Inde est à peu de choses près ce contre quoi s’expriment des dizaines de milliers de travailleurs, venus à Bruxelles le 24 mars 2011 pour bloquer un sommet européen convoqué pour franchir un énième degré dans ses politiques de compétitivité antisociales. C’est aussi, le même jour, le constat que font trois professeurs d’université à l’invitation du réseau d’économistes Éconosphères.

 Les idées, cela se fabrique

Des trois, le plus jeune est Nicolas Postel, il enseigne l’histoire de la pensée économique à l’Université de Lille 1. Jean-Luc Demeulemeester, formé dans les années quatre-vingt, est professeur de l’histoire économique et financière à l’ULB. Francis Bismans, Liégeois aujourd’hui attaché à l’Université de Nancy 2, est l’aîné, d’environ dix ans. Leurs années formatives s’espacent par des générations courtes, elles sont colorées par trois décennies différentes, mais la date qui a valeur de pivot est identique à celle d’Arundhati Roy, c’est 1989. Cela se "gâtait" peut-être déjà avant mais, dit Demeulemeester, "jusque 1989, il y avait encore des débats intéressants". Bismans, c’est quasi la même lecture : "1989-1990 est une époque assez charnière". De quoi ?

D’une mutation profonde dans la transmission institutionnelle des savoirs économiques, dont les universités sont par excellence l’instrument. C’est là qu’on forme les économistes et le discours que ceux-là tiendront, ainsi "formatés", sera le reflet de ce qui leur a été enseigné. L’enjeu n’a rien d’académique. Elle est au centre de l’actualité politique. La caution "scientifique" des politiques européennes de compétitivité (exemple entre mille) contre lesquelles proteste le monde syndical progressiste vient en droite ligne des petits soldats de la théorie économique fabriqués par les universités. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il y a un avant et un après, un avant 1989 et un après 1989, pour schématiser.

Pour bien comprendre, un portrait-robot du champ économique s’impose. Comme dans la plupart des disciplines en sciences humaines, le champ abrite plusieurs écoles, plusieurs systèmes de pensée. On oppose ainsi aujourd’hui les économistes "orthodoxes" et les économistes "hétérodoxes". Il existe des variantes qui recouvrent les mêmes réalités. Postel préfère la distinction, plus savante, entre approches "formelle" et "institutionnaliste", d’autres encore celle, plus traditionnelle, entre "néoclassiques" et "classiques". Mais cela reste binaire. Binaire et protocolaire : si on accorde en général la préséance aux orthodoxes néoclassiques formels et si d’évidence les "hétéros" ne paraissent exister qu’en réaction aux premiers, c’est bien parce que les premiers ont gagné la bataille et que, de facto, ne subsiste plus qu’une école. Une seule école, un discours économique dominant.

Que raconte cette école ? Que tout ce qui passe dans l’économie, des délocalisations d’entreprise aux OPA OPA Offre publique d’achat : proposition publique faite par un investisseur d’acquérir une société ou une partie de celle-ci à un prix annoncé. Elle peut être amicale ou hostile, si le management de la firme ciblée est d’accord de se faire reprendre ou non.
(en anglais : tender offer).
spéculatives en passant par les surproductions de prêts-à-jeter, a pour ressort et fondement les choix rationnels des agents économiques individuels sur un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
efficient qui tend constamment à l’équilibre afin de répondre au mieux à l’intérêt général. Le rôle joué par la production ? Fournir des revenus aux dits agents afin qu’ils puissent effectuer leurs choix rationnels, on exagère à peine. Et ce n’est pas inventé : ce raisonnement guide la main de Jacques Généreux dans son manuel d’Économie politique [2] – qui ne sauront dès lors rien de Smith, Ricardo ou de Marx (les classiques), ni d’autres penseurs susceptibles de mettre en doute la démonstration : évacués, rayés, totalement zappés, à peu de choses près, du cursus universitaire.

 Les machines de la standardisation

Ce qui disparaît, comme dit bien Postel, c’est non seulement une analyse de l’économie comme produit historique fondé sur des rapports sociaux de production et, partant, une vision dynamique de la société fluctuant au gré du rapport de forces, mais plus encore, signe d’un dépérissement intellectuel des sciences économiques et du débat public, disparition de la contradiction et de l’espace critique dont tout savoir a besoin pour progresser.

Les causes sont multiples de même que les effets. En Belgique, dit Demeulemeester, les keynésiens et marxistes ont été contraints de se faire tout petits, certains poursuivant leurs travaux en cachette, sur leur temps libre – mais c’est, pragmatiquement, l’érosion des débouchés classiques (Bureau du Plan, Conseil central de l’économie, voire les cabinets ministériels, tous acquis au monothéisme néoclassique à de rares exceptions près) qui a conduit à réorienter la plupart vers l’économisme gestionnaire des "business schools". En France comme en Belgique, l’industrialisation de la formation doctorale a participé au carnage : les trois intervenants ont chacun produit une brique érudite qui leur a pris entre quatre et cinq ans ; pour les thésards actuels, c’est trois ans et il suffit d’y couper-coller trois articles publiés à bonne enseigne, toujours des revues anglo-saxonnes néoclassiques.

Et puis, spécifique à la France, une centralisation du dispositif universitaire qui, via les agréations, bloque toute perspective de carrière aux hétérodoxes : "Nous avons perdu la bataille du rang A", ouvrant l’accès au professorat, dit Postel. Ajouter que les enseignants sont désormais soumis à évaluation : un Michel Aglietta, économiste réputé pourtant, auteur de livres de référence sur la crise, a récemment été mis sur la liste rouge des chercheurs qui... n’ont pas assez publié, entendez : aux bons endroits.

 Minuit moins cinq ?

Entre-temps, pourtant, il y a eu la crise, y compris, à bien regarder, de la théorie néoclassique dite des marchés efficients – elle est "aussi morte que le perroquet de Monty Python" notait fameusement James Moutier dans le Financial Times [3], avec tant d’autres. Mieux : ce sont des économistes de l’école hétérodoxe qui ont su prédire la crise et, mieux outillés, en indiquer les causes ; ceux "d’en face" n’ont rien vu venir ni, a posteriori, rien expliqué.

Alors ? Alors pas de chance car, comme soulignera Postel, la crise aura l’effet inverse, un durcissement envers les hétérodoxes – et pour cause : "Dans la débâcle, le discours dominant n’avait plus qu’une chose à sauver : le pouvoir académique." Otez le bourrage de crâne et tout l’édifice risque de s’effondrer.

Pour faire un économiste, dira Bismans, trois conditions doivent être remplies. Il doit avoir lu et compris quatre économistes choisis parmi les aînés, mettons Keynes, Hicks, Tinbergen et Allais. Il doit disposer d’un certain savoir technique, les maths, l’économétrie. Et il doit être versé dans l’histoire, y être sensible, au long terme, y compris pour la méthode. C’est une vision de la science dans la société qui, depuis que les choses "se gâtent", n’a plus droit de cité dans la sphère universitaire.

En France, ces économistes-là, hétérodoxes, classiques ou institutionnalistes ont en 2009 pris exemple sur la tradition des coalitions ouvrières pour s’organiser, créant une Association française d’économie politique (Afep) qui réunit quelque 450 docteurs en sciences sociales et économiques autour d’une plateforme revendicative. Les choses sont moins simples en Belgique, où il y a autant d’"adversaires" que d’universités – mais le réseau Éconosphères, fondé pour réintroduire la contradiction dans le champ économique, pourrait en être le canal.

Il est minuit moins cinq, dit-on parfois en pareilles occasions. Car les trois intervenants sont également d’accord pour dire que la vitalité des débats par voie de presse et de bouquins ne doit pas faire illusion : dans dix ou vingt ans, rien ne garantit que les derniers bastions hétérodoxes qui subsistent dans les universités soient toujours là. Un jour, la ville est pleine de moineaux, le lendemain, à l’étonnement général, il n’y en a plus.





[1Arundhati Roy, Listening to grasshoppers, 2009, Penguin Books.

[2Jacques Généreux, Économie politique, 2 volumes, Collection Les fondamentaux – Bibliothèque de base de l’étudiant, Hachette, 1990. destiné aux étudiants en sciences économiques

[3Financial Times, 25 juin 2009.

P.-S.

Ce texte a été publié à l’origine à la rubrique Décodage de la revue Politique, n°70, datée de mai-juin 2011.