Plan Marshall, une politique industrielle du 3e type ?


Mercredi 2 mars 2011, Erik Rydberg, 9799 signes.

Rédigé à la suite du Midi d’Econosphères organisé le 31 janvier 2011, cette analyse a été publiée dans le n°69 de la revue Politique, datée de mars-avril 2011.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Un milliard et demi d’euros en 2006-2009 et autant les quatre années suivantes. Les aides publiques du plan Marshall Plan Marshall Ensemble de dons et de crédits fournis par les États-Unis aux pays européens à partir de 1948 en vue de reconstruire le territoire dévasté par la guerre. Ce programme a été lancé par le secrétaire d’État de l’époque, le général George Marshall, le 5 juin 1947. Washington se donnait le droit de regard sur l’utilisation de ces fonds, ce qui lui permit de favoriser les investissements américains sur le vieux continent, ainsi que l’adoption des produits et habitudes de consommation américains. L’Est européen refusa ses conditions, ce qui coupa alors (et non auparavant) l’Europe en deux. L’aide était gérée à partir de l’Organisation européenne de coopération économique, dont étaient aussi membres les États-Unis et le Canada. Celle-ci deviendra l’OCDE en 1960.
(En anglais : Marshall plan)
se proposent de propulser l’économie wallonne vers... Quoi, au juste ? Esquisse d’un débat futuriste.

"Je vous entends parler de ‘balises’ par-ci et de ‘balises’ par-là mais moi, qui suis originaire du Borinage, j’aimerais savoir ce que ces ‘balises’ vont changer pour une région qui est en train de crever depuis cinquante ans et où on en est réduit à former des assistantes sociales pour s’occuper des enfants de chômeurs de la 3e génération."

L’intervention est symptomatique, à deux titres au moins. Elle a jailli lors du débat organisé le 31 janvier 2011 par le réseau Éconosphères sur le plan Marshall Plan Marshall Ensemble de dons et de crédits fournis par les États-Unis aux pays européens à partir de 1948 en vue de reconstruire le territoire dévasté par la guerre. Ce programme a été lancé par le secrétaire d’État de l’époque, le général George Marshall, le 5 juin 1947. Washington se donnait le droit de regard sur l’utilisation de ces fonds, ce qui lui permit de favoriser les investissements américains sur le vieux continent, ainsi que l’adoption des produits et habitudes de consommation américains. L’Est européen refusa ses conditions, ce qui coupa alors (et non auparavant) l’Europe en deux. L’aide était gérée à partir de l’Organisation européenne de coopération économique, dont étaient aussi membres les États-Unis et le Canada. Celle-ci deviendra l’OCDE en 1960.
(En anglais : Marshall plan)
faisant suite aux exposés de Stéphane Balthazart (Form’action André Renard) et de Muriel Ruol (service d’études CSC), dont on lira plus loin les analyses. De "balises", en effet, il aura beaucoup été question dans ces deux exposés. Des balises afin que le plan de stimulation du gouvernement wallon soit plus social, des balises pour qu’il soit plus "écologique", des balises enfin pour que la vie des gens s’améliore et qu’ils trouvent du travail.

 Auberge espagnole

En quoi symptomatique ? Non tant, d’abord, par les espoirs placés dans le plan Marshall Plan Marshall Ensemble de dons et de crédits fournis par les États-Unis aux pays européens à partir de 1948 en vue de reconstruire le territoire dévasté par la guerre. Ce programme a été lancé par le secrétaire d’État de l’époque, le général George Marshall, le 5 juin 1947. Washington se donnait le droit de regard sur l’utilisation de ces fonds, ce qui lui permit de favoriser les investissements américains sur le vieux continent, ainsi que l’adoption des produits et habitudes de consommation américains. L’Est européen refusa ses conditions, ce qui coupa alors (et non auparavant) l’Europe en deux. L’aide était gérée à partir de l’Organisation européenne de coopération économique, dont étaient aussi membres les États-Unis et le Canada. Celle-ci deviendra l’OCDE en 1960.
(En anglais : Marshall plan)
pour créer des emplois. On sait que les communiqués officiels ont poussé des cocoricos que la grande presse a relayés les yeux fermés faisant état, sur les quatre années du premier plan, de 29 852 emplois créés, à l’unité près – soit, sur un "investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
" public d’un milliard et demi, quelque 50 000 euros par poste de travail "stimulé". Qu’en est-il réellement ? Muriel Ruol exprimera sa frustration au sujet de l’absence de toute évaluation sérieuse de ces créations d’emplois, "rapport coûts-bénéfices" inclus, et Stéphane Balthazart la sienne, concernant cette fois l’absence de données sur les entreprises bénéficiaires de la manne publique : "Il est difficile de savoir où l’argent est allé même si, sur la base de mes propres recherches, on peut clairement parler d’une concentration qui s’est faite entre très peu de mains." De l’emploi , et du flou artistique qui occulte les données dures du plan Marshall – "d’abord un plan de communication", dira Balthazart – on peut digresser longtemps : plus frappant, sans doute, est son côté "auberge espagnole".

Chacune et chacun, selon ses sensibilités, en attend monts et merveilles. Ici, le "sauvetage" du Borinage. Là, un levier potentiel pour répondre aux multiples besoins sociaux en créant un énième pôle de redéploiement des services aux personnes. Là encore, la voie royale pour jeter les ponts d’une nouvelle solidarité économique intra-wallonne ou pour assurer la "transition" de la Wallonie vers une "économie bas carbone socialement équitable" avec, en prime, une "dimension participative". C’est peut-être beaucoup demander d’un plan dont les deux orateurs seront les premiers à rappeler qu’il ne représente que 5% du budget wallon, soit quelque 400 millions d’euros par an, dont 150 millions en allègements fiscaux, dont un tiers en "financements alternatifs", c’est-à-dire, en clair, de l’endettement qu’il faudra bien un jour rembourser. Autant dire qu’il y a là, un autre sujet à "décoder"

C’est le premier aspect symptomatique du cours que prend en général une discussion du plan Marshall. Épluchés au microscope, parcourus dans leur labyrinthe de sous-chapitres, tous convoqués pour, "balises" aidant, résoudre tous les problèmes qui se posent en Wallonie, le plan et son succédané "2.vert" planent comme un nuage rose bonbon descendu sur terre, obstruant la vision de tout le reste. Si le plan ne pèse que 5%, quels sont ses rapports avec les autres 95% ? – à commencer par, soulignera un intervenant, les stimulations classiques ressortant de la législation sur l’expansion économique : aux 400 millions d’euros annuels du "Marshall", elle en ajoute environ 200 pour "l’expansion". On peut imaginer qu’il y a un rapport, s’agissant de politiques voisines, mais lequel ? De même, relèvera un intervenant, "la concentration des moyens sur un nombre restreint d’acteurs et leur proximité avec les pouvoirs publics permettrait de caractériser le plan Marshall comme un moyen de réorganiser les rapports entre public et privé." Une nouvelle forme d’interventionnisme qui ne dit pas son nom. Mais, donc, motus. Là, c’est le deuxième aspect.

 Made in Wallonia c/o USA

Car à force de scruter l’horlogerie fine du plan Marshall, on en vient à oublier d’interroger le projet de politique industrielle dont il n’est que l’expression administrative. C’est ce que vient aussi rappeler, en ramenant abruptement sur terre le débat, la question sur les chômeurs du Borinage [1]. Une politique industrielle, c’est pour faire vivre une économie, c’est faire en sorte que les gens puissent fonctionner. Sur le projet même, cependant, sur ce qu’il pourrait être, il n’y a guère de débat.

En Wallonie, pour faire court, on table sur les technologies de pointe, sur la situation géographique (centres logistiques de transit) et, alpha et oméga de la philosophie, sur l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
étranger. De ce dernier point de vue, abondance de cocoricos aussi, on salue Google, Microsoft ou Janssen Pharmaceutica (filiale de Johnson & Johnson, USA), mais sans trop s’interroger sur la signification d’investissements venus des États-Unis (44% du total en 2009) et d’ailleurs qui ont abouti à ce qu’un emploi industriel wallon sur quatre soit le fait de sociétés étrangères, et les deux tiers de ses exportations, les quatre cinquièmes de sa "R & D" (recherche et développement) [2]. Voilà qui fait, à l’inverse, débat aux États-Unis, où le camp des champions d’une renaissance industrielle tournée vers l’exportation se voit rappeler à l’ordre par les adeptes de l’expansion des investissements à l’étranger, chiffres à l’appui : les filiales étrangères des entreprises américaines ont engrangé des revenus de 5.000 milliards de dollars en 2008 et, cela, c’est trois fois la valeur des biens et services exportés la même année par les États-Unis [3]. Donc, y réfléchir à deux fois. C’est ce qu’on fait dans le Tiers-monde où, régulièrement, se voit posée la question des effets indirects des investissements étrangers, en termes de profits rapatriés ou de perte de contrôle sur l’économie [4]. En Wallonie (en Belgique, en Europe), cela fait moins débat. S’il y a investissement, on est content.

Cela fait d’autant moins débat que la religion édictée en la matière par la Commission européenne frappe d’excommunication tout ce qui ressemble de près ou de loin à du protectionnisme, à de la distorsion du libre jeu de la concurrence ou de l’entrave à la circulation des capitaux, donc, pour le dire autrement, à toute forme de politique industrielle.

 Une politique industrielle sans industrie ?

Jusqu’à éteindre toute réflexion là-dessus ? Ce n’est pas le cas aux États-Unis, en Chine, voire en France (les grands États membres « osent »), où, pour enrayer le déclin de l’industrie, le gouvernement a organisé en 2009 des états généraux réunissant pendant trois mois quelque 5 000 participants pour, ensuite, intégrer dans le catalogue des mesures de redressement des aides publiques à la relocalisation en France d’activités parties sous d’autres cieux, c’est-à-dire porter le fer là où sans doute le bât blesse : le pays a perdu en vingt ans deux millions d’emplois industriels et ce secteur ne représente plus, en 2008, que 16% des richesses créées [5], donc, stop.

Même inquiétude aux États-Unis où l’industrie a subi la même dégringolade. Il comptait pour près de 30% dans le produit intérieur brut Produit intérieur brut Ou PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
dans les années cinquante, 15% en 1998 et n’a cessé de fondre pour, aujourd’hui, flirter avec les 11%. On assiste à une évolution semblable en Wallonie où, si sa part dans la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
brute est restée assez stable, autour de 24-25%, l’industrie est passée en 2005, en tant que pourvoyeuse d’emplois, sous la barre des 20% - contre 78% dans le secteur tertiaire Secteur tertiaire Partie de la production (et de l’économie) qui n’est ni primaire, ni secondaire. On associe souvent celui-ci au secteur des services. En réalité, il n’en est rien, même s’il y a évidemment beaucoup de recoupements. Le tertiaire est défini comme un secteur par défaut. Cela correspond à la distribution, au commerce, au transport, à l’immobilier, à la finance, au service aux entreprises (comptabilité, services informatiques, conseils juridiques…), à la communication, aux garages, aux réparations, à la santé, à l’éducation, à l’administration, aux loisirs, au tourisme, à la culture, au non-marchand…
(en anglais : tertiary sector)
. Que dit, à ce sujet, le plan Marshall ? Pas grand-chose. En son temps, comme avant lui Keynes, le PDG d’Umicore Thomas Leyssen avait rappelé l’importance de garder « une base industrielle maximale en Belgique » car, disait-il, "on peut rêver d’une économie de pur service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
, mais il faut savoir qu’aujourd’hui, plus de 80% de la recherche sont financés par l’industrie. Ce ne sont pas les supermarchés et les banques qui font qu’on a une base de recherche scientifique dans ce pays.
 [6]" Une discussion – un décodage – du plan Marshall devrait commencer par là.

On trouvera la transcription de l’ensemble des interventions et débats lors du « Midi » sur le plan Marshall wallon organisé le 31 janvier 201





[1Sur l’emploi, on s’interrogera avec Philippe Defeyt sur le "redressement" opéré en 2010 : les emplois subsidiés en représentent l’apport principal au point que, sans eux, le nombre de Wallons qui aura retrouvé de l’emploi en 2010 serait proche de zéro en moyenne annuelle. ("Marché du travail wallon : ne pas se réjouir trop vite", janvier 2011, Institut pour un développement durable)

[2"Doing business in Wallonia", Financial Times special report, 16 novembre 2010.

[3"Riveting prospects", Ed Crooks, Financial Times, 7 janvier 2011.

[4Entre 1995 et 2005 (dix ans), 43% de la valeur boursière des entreprises cotées à Bruxelles est passée sous contrôle étranger, relevait Jerry van Waterschoot dans le Bulletin financier d’ING (n°2425 de novembre 2005).

[5Les Echos, 4 mars 2010.

[6L’Echo, 18 août 2005.

P.-S.

Rédigé à la suite du Midi d’Econosphères organisé le 31 janvier 2011, cette analyse a été publiée dans le n°69 de la revue Politique, datée de mars-avril 2011.