Une "way of life" qui carbure au pétrole...


Lundi 22 août 2005, Erik Rydberg, 13171 signes.

Cette analyse a été publiée dans le bimensuel des Equipes Populaires, "Contrastes", n° 110, septembre-octobre 2005

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Lorsqu’on tente de tirer au clair la "filière économique du pétrole", on peut être sûr de rencontrer quelques surprises en cours de route. Pour le commun des mortels, l’homme de la rue, pétrole rime en effet avec essence automobile, avec "prix à la pompe", avec coûts – croissants – pour se déplacer, au travail, pour les achats en grande surface, pour les vacances.

La première grande crise du pétrole, dans les années septante, conforte l’impression. Ce qui est resté dans la mémoire collective, probablement, ce sont les dimanches sans voiture. Lorsque le prix du pétrole flambe, c’est – d’abord et avant tout – la circulation automobile qui se trouve paralysée. C’est loin d’être exact. L’économie du pétrole ne se réduit pas à une affaire – très macho, soulignons-le en passant – de petites autos. Voyons cela de plus près.

 Un aperçu énergique

Les statistiques officielles sont à cet égard très instructives, bien que souvent fort ambiguës : pour les trier correctement, il faut parfois se muer en détective amateur. C’est vrai, par exemple, pour évaluer le poids du pétrole dans l’économie belge au travers de sa consommation primaire d’énergie. Présentée sous forme de tableau, cette consommation se répartit de la manière suivante :

Consommation 2002 en millions de tonnes-équivalent-pétrole Part des différentes sources d’énergie
Combustibles solides 6,5 11,6 %
Pétrole 24,0 43 %
Gaz 13,4 24 %
Nucléaire 12,3 22 %
Autres/Electricité 0,7 1,3 %
Energies renouv. 0,5 0,9 %

Source : "Pétrole 2003", mai 2004, Ministère des affaires économiques.

D’évidence, le poids prépondérant du pétrole saute aux yeux. Près de la moitié de l’énergie consommée en Belgique repose sur le pétrole, une source d’énergie importée. (Sont-ce des données totalement fiables : on est en droit de s’interroger, puisque la production d’électricité intègre pour partie une consommation de pétrole ; ajouter à cela qu’un des sous-produits obtenus par le raffinage du pétrole n’est autre que du gaz...).

En termes de grands agrégats, le tableau n’en reste pas moins révélateur. L’énergie, en Belgique, c’est au minimum 43% du pétrole. On peut passer à l’étape suivante. De l’énergie, certes, mais pour qui, pour quoi, qui utilise ces millions de tonnes de pétrole ? Pour éclairer nos lanternes, un nouveau tableau, intégrant à titre de comparaison sociohistorique des données de 1964, précisera cela :

JPEG

Source : "Pétrole 2003", mai 2004, Ministère des affaires économiques ; Connaissance du pétrole, publication Shell, 1975 ; calculs du Gresea.

Plusieurs observations importantes peuvent en être tirées.

De 1964 à 2003, la consommation de pétrole a augmenté de 66%.

Sur cette période, ce sont surtout les transports qui ont explosé, passant de 21% de la consommation totale de pétrole à 33%. Dit autrement, aujourd’hui, un tiers du pétrole consommé est aujourd’hui absorbé par le trafic routier.

L’industrie, quant à elle, utilise une quantité de pétrole assez stable, en chiffres absolus (quelque 6 millions de tonnes) tandis que sa part relative dans la consommation globale décroît fortement, passant de près de la moitié du pétrole consommé (49%) à un petit tiers (28%).

 L’industrie a soif

Ce sont des chiffres qui doivent être relativisés, à double titre. Primo – et c’est une chose qui peut facilement induire en erreur à la lecture de ces chiffres –, parce qu’il ne s’agit, ici, que de la consommation énergétique du pétrole – et non, donc, de ses multiples autres applications industrielles. Les 28% de consommation de pétrole par l’industrie sont, en d’autres termes, sous-estimés, on y reviendra.

Et puis, toujours pour avoir une vue correcte de la consommation industrielle de pétrole, il y a lieu de discerner ce qui, à la rubrique "Transport", relève de la consommation des particuliers (les "petites autos" évoquées en début d’article) de ce qui relève de la consommation – à caractère industriel – du transport routier. Que les autoroutes subissent aujourd’hui une avalanche de poids lourds, sous la pression notamment des exigences du "just in time", des "flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
tendus" et de la réduction des stocks dans l’industrie, là on n’apprend rien à personne. Mais on peut chiffrer plus finement : les 5,3 millions de tonnes de pétrole consommées en 2003 par le transport routier se répartissent en 30% d’essence et 70% de gasoil routier, un rapport de 3 à 7. Pour la bonne mesure, donc, il conviendrait d’ajouter, au 6,3 millions de tonnes imputées à l’industrie stricto sensu, les sept dixièmes du transport routier, soit 3,7 millions, ce qui porterait le total de la consommation industrielle à 10 millions de tonnes – ou 46% de la consommation globale de pétrole. (Soit dit en passant, presque la même chose qu’en 1964, la grosse différence étant que l’industrie a, depuis, largement "externalisé" ses activités sur le réseau routier...).

Citons un dernier chiffre relatif à cette "externalisation Externalisation Politique d’une firme consistant à sortir de son ou de ses unités de production traditionnelles des ateliers ou départements spécifiques. Cela peut se passer par filialisation ou par vente de ce segment à une autre entreprise.
(en anglais : outsourcing)
". Dans son rapport "Energy & Transport in Figures 2004", la Commission européenne indique que le transport routier, exprimé en tonnes-kilomètres, est passé en Belgique de 13.500 tkm en 1970 à 38.400 tkm en 2000. C’est, à peu de choses près, un triplement de la masse transportée par poids lourds en 30 ans... (Le réseau routier, lui, n’a pas crû d’autant, ce que le lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
de l’asphalte et de l’industrie automobile est le premier à regretter.)

Lorsqu’on s’interroge sur la dépendance au pétrole d’une économie, c’est donc tout autant sur des questions touchant aux modes de vie sociaux et individuels (utilisation rationnelle de l’énergie, moyens de transport collectif et alternatif, etc.) que sur des questions de politique industrielle qu’on débouchera. L’industrie, on commence à s’en apercevoir, pèse lourd, très lourd dans la consommation de pétrole.

Un dernier tableau permettra de préciser cela. Il donne la ventilation des livraisons de produits pétroliers par secteur économique en 2003. Éclairant. Sur un total d’environ 6,3 millions de tonnes de pétrole, cela se répartit, pour les cinq principaux secteurs, comme suit :

Chimie Construction Cimenteries Centr. élect. Alimentation Métallurgie
% 65 5,5 4,1 4,1 3,5 2
Mio T 4,1 0,35 0,26 0,26 0,22 0,12

Source : "Pétrole 2003", mai 2004, Ministère des affaires économiques + calculs Gresea.

Plusieurs observations s’imposent.

La métallurgie et la sidérurgie ne sont pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser (mais le déclin/délocalisation Délocalisation Transfert de production vers un autre pays. Certains distinguent la délocalisation au sens strict qui consiste à déplacer des usines ailleurs pour approvisionner l’ancien marché de consommation situé dans la contrée d’origine et la délocalisation au sens large qui généralise ce déplacement à tout transfert de production.
(en anglais : offshoring).
du secteur est passé par là), les secteurs les plus "pétrolivores".

La construction, à l’inverse, représente proportionnellement une assez large part des livraisons – pour une bonne raison : cette rubrique englobe la production de bitume, le "créneau" lucratif, financé sur fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
publics, de nos asphalteurs...

Les centrales électriques représentent tout de même un petit 5% du total "Industrie" (qui paie, comme on le sait, le kilowatt-heure à un prix défiant toute concurrence : trois fois moins, à la grosse louche, que ce que paient les ménages...)

Le champion toute catégorie – 65% du total "Industrie" – est cependant l’industrie chimique.

Là encore, les chiffres du Ministère des Affaires économiques sont sans doute sous-estimés. Dans les 4,1 millions de tonnes de produits pétroliers consommées par la chimie, la majeure partie consiste en effet en naphta (2,7 tonnes), produit de base dans la pétrochimie. 2,7 tonnes, vraiment ? Les Affaires économiques auraient bien fait de s’inspirer des statistiques de la Fédération pétrolière de Belgique, qui donne, pour 2003, le même chiffre de 2,7 tonnes, mais l’accompagne cette fois d’un avertissement : il ne s’agit là, précise la Fédération, que "des quantités livrées à la consommation en Belgique par des entreprises du secteur pétrolier, soumises à la déclaration à la statistique du Ministère des Affaires économiques. Le chiffre n’est donc pas représentatif de la consommation de Naphta dans la pétrochimie, puisqu’il n’inclut pas les quantités importées et consommées" par les entreprises pétrochimiques elles-mêmes. Il faut être un peu détective, on l’a dit.

 Mieux vaut prévenir...

Le pétrole n’est pas source de marées noires seulement. Il produit aussi des "tsunami" de matières plastiques. On pourrait appeler la face cachée du pétrole. Les plastiques font à ce point partie de notre vie quotidienne qu’on ne se rend plus compte à quel point elle est... plastifiée. Et ce n’est pas à l’heure où d’aucuns plaident pour la suppression des sacs en plastique gratuits distribués dans les grandes surfaces que diminuent la variété de marchandises conditionnées en portions plastifiées toujours plus petites, que du contraire...

Le "pétrole-plastique", pour mémoire, ce sont les jouets, les bouteilles jetables, les ordinateurs, les composants d’automobiles, les films d’emballage, les fibres textiles artificielles, les isolants électriques, les cassettes vidéos, les cartes de crédit, le matériel et l’équipement des salles de bain, des cuisines, des hôpitaux, les tuyauteries, des papiers peints, les adhésifs, les matelas, les sièges d’automobile, les matériaux de construction, etc., etc. On vit dans un monde en plastique. En Europe occidentale, précise ainsi l’Association des producteurs de plastiques Plastics Europe, la consommation totale de matières plastiques était en 2003 de 48.788.000 tonnes. Cela porte à réfléchir.

Le Pétrole : un enjeu qui doit inquiéter
Gresea – Août 2005

Les manchettes des journaux, ces derniers mois, sont particulièrement parlantes. La concurrence entre les géants du pétrole pour dominer le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
s’exacerbe. Les pressions sur les pays du golf persique (plus de la moitié des réserves mondiales) pour qu’ils augmentent leur production prennent des allures néocoloniales annonciatrices de conflits pour le contrôle de l’or noir dont la guerre en Irak a, déjà, donné un avant-goût. D’aucuns en appellent, dans un même mouvement de nervosité, à un retour au nucléaire (439 réacteurs produisent aujourd’hui 16% de l’énergie mondiale mais – problème – le nucléaire « n’est pas rentable sans aides publiques » [1]. Le prix du baril de brut, quant à lui, ne cesse de grimper, atteignant voici peu 60 dollars. Deux commentaires s’imposent.

Primo, le prix du pétrole reste, malgré les apparences, tout à fait défavorable aux pays producteurs du tiers-monde. A dollars constants, en effet, le baril coûtait 90 dollars en 1981 et il est, aujourd’hui, pratiquement trois fois moins élevé qu’il ne l’était à cette époque [2]. Dit autrement, les termes d’échange se sont dégradés pour le tiers-monde, et c’est tout bénéfice pour les compagnies pétrolières.
Secundo, les meilleures autorités indépendantes s’accordent pour dire qu’on s’approche rapidement du fameux « pic » pétrolier, soit le moment où la production mondiale commencera à décroître – en 2008 selon le directeur de Petroleum Review [3], c’est-à-dire demain. Pour l’exprimer avec les mots de Kjell Aleklett, un savant membre du réseau Association for the Study of Peak Oil and Gas, cela signifie que « Le pétrole ne va pas disparaître mais devenir une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
rare. Les premières victimes en seront les pauvres et il est donc inexcusable de ne pas sonner l’alerte à temps. [4] » Rare et de plus en plus coûteux, le pétrole deviendra en effet progressivement inaccessible aux petites bourses, puis au non marchand, puis aux secteurs économiques fragiles, puis... Une économie, une société duale ? Jamais l’expression ne sera plus juste. Aux politiques de l’autruche des élites politiques et institutionnelles, il est sans doute plus que temps que les mouvements sociaux opposent leurs alternatives concrètes. Pour que l’économie, la société puissent fonctionner sans pétrole. Réforme en profondeur...

E.R.

Le pétrole est une ressource naturelle non renouvelable. Lorsqu’il n’y en aura plus, il n’y en aura plus. Et cela risque, comme on sait, de se réaliser dans un avenir relativement proche. Lorsque surviendra ce moment, beaucoup de voix s’élèveront sans doute pour regretter qu’on ait pu gaspiller cette ressource aussi stupidement, en la brûlant dans des moteurs à combustion pour des déplacements qui, dans leur écrasante majorité, n’avaient ni rime ni raison, et en la transformant en une foule d’objets jetables : Fechiplast, la section professionnelle de la Fédération des industries chimiques de Belgique annonce triomphalement que les emballages représentent 30% du chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
total du secteur. Ces voix s’indigneront probablement du gâchis puisqu’il aura entraîné, par tarissement total des réserves pétrolières, la disparition d’une foule de produits plastiques utiles, voire irremplaçables. Raison de plus, sans doute, pour réagir dès maintenant. Il vaut toujours mieux prévenir que guérir. Surtout dans le cas d’une maladie incurable.





[1Economist, 9 juillet 2005.

[2Figaro, 27 février 2003.

[3Guardian Weekly, 29 avril 2005.

[4Folket i Bild/Kulturfront, n°6-7, juin 2005.

P.-S.

Cette analyse a été publiée dans le bimensuel des Equipes Populaires, "Contrastes", n° 110, septembre-octobre 2005