Ford ou le verrouillage du contrôle d’une multinationale.


Vendredi 11 décembre 2009, Henri Houben, 16923 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Certains racontent aujourd’hui que la solution à l’inégale répartition des richesses en faveur des plus fortunés serait de transformer chaque personne en un actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
. Puisque le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
rapporte davantage, les gens en bénéficieraient aussi. C’est une illusion complète. Pour les grands actionnaires, il s’agit de s’approprier toute parcelle d’épargne pour les utiliser selon leurs propres intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
particuliers. La manière avec laquelle la famille Ford a verrouillé le contrôle de "sa" multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
automobile en est l’illustration manifeste.

Le secteur automobile est une des industries où le contrôle familial sur la firme est encore important. Regardez plutôt : les Toyoda dirigent Toyota ; les Peugeot, PSA ; les Agnelli, Fiat ; les Quandt, BMW ; les Porsche, la compagnie du même nom et maintenant ils viennent de jeter leur dévolu sur Volkswagen, même si cela ne s’est passé comme ils l’auraient voulu et qu’un des leurs, Ferdinand Piëch, lui aussi petit-fils du patriarche Ferdinand Porsche (l’inventeur de la Coccinelle), a conservé la mainmise du géant de Wolfsburg dont il était le président du conseil d’administration. Et bien sûr, la famille Ford détient toujours le gouvernail au sein de la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
qui inonde la planète de la marque de son fondateur.

On sait qu’Henry Ford, issu d’une famille de fermiers du Michigan certes aisés, mais pas fortunés, a dû composer avec des partenaires à ses débuts [1]. Néanmoins, en 1906, avec l’argent des premiers bénéfices de l’entreprise, il rachète l’essentiel des actions à ceux qui ne le suivent pas dans son projet de produire une voiture aux plus bas coûts, soit 585 actions sur 900 ou 65% du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
 [2]. Au fil des désaccords avec les derniers survivants extérieurs à la firme, Ford reprit également les autres parts. Si bien qu’en 1919, le constructeur n’était plus qu’une affaire de clan. Officiellement, les titres étaient répartis entre Henry Ford pour 55%, son fils Edsel pour 42% et Clara, sa femme, pour 3% [3].

  La philanthropie selon saint Henry Ford

Henry Ford détestait les financiers. Il les accusait de tous les maux : d’être responsables des crises, des guerres et surtout d’être dirigés par la juiverie internationale. Sa société n’était pas cotée en Bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
. Elle était entièrement en des mains familiales. Il n’y avait pas d’alliance bancaire, contrairement à la plupart des autres grandes entreprises comme General Motors. Tout était bien pour Ford, du moins le pensait-il.

Seulement, à la suite du krach Krach Effondrement subi d’une ou plusieurs places boursières à la suite d’une bulle financière. Il suscite souvent, chez les investisseurs, des conduites de panique qui amplifient cette situation de crise sur l’ensemble des marchés internationaux. L’exemple type du krach est celui qui affligea la bourse de Wall Street en 1929.
(En anglais : stock market crash)
de 1929, une nouvelle politique fiscale est initiée par le président Franklin Roosevelt. En août, celui-ci institue un taux d’imposition de 50% sur les fortunes de plus de 4 millions de dollars et même de 70% sur celle de plus de 50 millions de dollars. Une catégorie à laquelle appartient la famille Ford. En outre, les frais de succession sont accrus.

Henry Ford imagine immédiatement la suite. Supposons sa mort et celle de son fils. Le reste des parents sera vite "dépouillé " pour honorer les droits d’héritage et perdra le contrôle de la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
automobile. Impensable, se dit l’industriel ! Il faut une solution.

Les conseillers juridiques se penchent donc sur la question et trouvent une issue. Le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
est décomposé en deux sortes de titres : les actions de catégorie A et celles de catégorie B ; les premières représentent 95% du total et les autres 5% ; les premières peuvent être cédées, mais seules les secondes ont droit de vote aux assemblées des actionnaires. Ces parts sont livrées aux membres de la famille selon la répartition de 1919, soit 55% pour Henry, 42% pour Edsel et 3% pour Clara.

Dans un second temps, en janvier 1936, Henry Ford crée une Fondation, destinée à gérer les fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
pour des œuvres scientifiques, éducatives ou charitables. Les dotations à ce genre d’activités de bienfaisance sont exonérées de taxes. Aussi Henry et son fils d’Edsel rédigent un testament comme quoi à leur mort leurs titres de catégorie A sont légués à la Fondation et ceux de catégorie B le sont au reste de la famille.

Ce qui fut fait en 1943 et en 1947 avec les décès successifs d’Edsel et d’Henry. Ainsi, grâce à cette dotation soi-disant généreuse, le clan a pu échapper à un impôt de 321 millions de dollars d’impôts [4], tout en conservant la mainmise sur la firme automobile, elle-même grande source de revenus pour lui. Voilà comment la philanthropie rejoint l’intérêt bien compris d’une famille pour protéger ses avoirs et éluder sa contribution fiscale à la communauté.

 Le renouvellement des cadres

Lorsque Henry II, le petit-fils du fondateur, reprend la multinationale en septembre 1945, celle-ci est moribonde. Elle ne vend que 500.000 voitures en 1947 et 1948 et 800.000 en 1949, loin des deux millions de 1921. Elle est dépassée non seulement par General Motors, mais également par Chrysler. Il lui faut un fameux coup de fouet pour se redresser.

Et pour cela, il fallait recruter une toute nouvelle équipe pour se débarrasser de Harry Bennett et de ses hommes, dont le passé et les sympathies d’extrême droite étaient sulfureux [5]. Or, Henry Ford avait rencontré durant la guerre un homme qui servait comme assistant à la direction des achats dans le comité consultatif de l’industrie pour l’effort militaire et qui, par ailleurs, était le président de Goldman Sachs (qui, à l’époque, n’avait pas l’aura d’aujourd’hui), Sidney Weinberg. Par son poste, ce dernier avait vu passer de nombreux futurs cadres dirigeants aux talents multiples.

Il aide donc à recruter notamment Ernie Breech, l’ancien patron de Bendix, Bill Gussett comme conseiller général de la firme et Ted Yntema comme directeur financier en chef [6]. En même temps, Ford engage ce qu’on appelait les "Whiz Kids" [7], une équipe qui travaillait à l’office des contrôles statistiques pour l’armée de l’air, dirigée par Tex Thornton et qui comprenait, entre autres, Robert McNamara, qui, après avoir monté en grade au sein de Ford, deviendra ministre de la Défense sous Kennedy et Johnson, puis président de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
dans les années 70.

L’homme le plus important de ce groupe pour ces années difficiles est Ernie Breech. C’est lui qui va reprendre les comptes du constructeur. Ils "étaient gérés comme ceux d’une épicerie de village" [8]. Le service de la comptabilité était réduit au minimum. Breech introduit les méthodes modernes de management. En particulier, il veut savoir où se réalisent les bénéfices, où sont les secteurs rentables et où se trouvent les départements qui peinent, de sorte à en tirer des orientations pour le futur. C’est une révolution. D’autant que les banques ne sont plus persona non grata. Ainsi, Ford put se reconstruire et redevenir le numéro deux de l’industrie derrière l’intouchable General Motors.

 Le contrôle de la minorité

Henry Ford II savait que, pour concurrencer cette dernière, il fallait trouver de nouveaux investisseurs et que ceux-ci se trouvaient à la Bourse Bourse Lieu institutionnel (originellement un café) où se réalisent des échanges de biens, de titres ou d’actifs standardisés. La Bourse de commerce traite les marchandises. La Bourse des valeurs s’occupe des titres d’entreprises (actions, obligations...).
(en anglais : Commodity Market pour la Bourse commerciale, Stock Exchange pour la Bourse des valeurs)
. Une réflexion qui aurait contraint son grand-père à se retourner dans sa tombe, mais qui correspondait bien à la situation de l’époque. Or, après la mort du patriarche, la famille possédait encore les 5% des titres de catégorie B et 7% de la catégorie A. Le reste, soit 88%, était en possession de la Fondation. Si l’action Action Part de capital d’une entreprise. Le revenu en est le dividende. Pour les sociétés cotées en Bourse, l’action a également un cours qui dépend de l’offre et de la demande de cette action à ce moment-là et qui peut être différent de la valeur nominale au moment où l’action a été émise.
(en anglais : share ou equity)
de Ford était introduite en Bourse, il était sûr que le clan aurait perdu le contrôle de la firme.

Or, en novembre 1955, la Fondation émet l’intention de se débarrasser d’une grande partie des titres qu’elle conserve. Il faut préciser que, même si Henry II en est officiellement le patron, elle est dirigée par des personnes extérieures à la famille, notamment Charles Wilson [9], président de General Electric, et que Ford ne distribue à ce moment aucun dividende Dividende Revenu de la part de capital appelé action. Il est versé généralement en fonction du bénéfice réalisé par l’entreprise.
(en anglais : dividend)
.

Immédiatement Sidney Weinberg est appelé à la rescousse. En fait, il est conseiller à la fondation depuis 1953. Il planche en secret sur des solutions pour faire face à l’entrée en Bourse de Ford. Les équipes de Goldman Sachs, avec l’aide de celle de Shearman & Sterling en élaborent 56 différentes [10].

Finalement, il trouve une faille dans le système juridique de la Bourse de New York. Il est possible de négocier l’introduction de 60% du capital Capital seulement. Seulement les conseillers des banques d’affaires proposent l’interprétation suivante : on remplace le terme "capital Capital " par celui de "contrôle" ; donc, en fait, on introduit en Bourse 60% du contrôle de la multinationale. Les actions détenues par la famille, soit 12%, sont reprises comme titres de catégorie B, mais valent 40% des droits de vote aux assemblées des actionnaires. En revanche, les 88% échangés d’actions de catégorie A ne représentent que 60%. Seule concession : toutes les actions reçoivent le même dividende Dividende Revenu de la part de capital appelé action. Il est versé généralement en fonction du bénéfice réalisé par l’entreprise.
(en anglais : dividend)
 [11].

Ainsi, la famille garde le contrôle de la firme automobile avec une minorité de blocage et une faible mise de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
. Si jamais un investisseur voulait s’approprier la multinationale, il suffirait de racheter en Bourse un peu plus de 10% pour le contrer. Il y a donc de la marge. Et les autorités boursières trop heureuses de voir Ford intégrer les sociétés cotées n’ont opposé aucune contestation à cette interprétation scabreuse et douteuse.

L’introduction en Bourse fut un large succès. 10,2 millions de nouvelles actions furent émises au prix de 64,5 dollars chacune. Ce qui représente près de 700 millions de dollars (plus de 5 milliards en dollars actuels) [12]. A la fin de la journée, la demande étant forte, le cours du titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
avait atteint 70 dollars.

Pour le remercier de cette solution, Ford élut Sidney Weinberg comme administrateur de la compagnie. Ce qu’il resta jusqu’à la fin de sa vie, en 1969. C’est-à-dire qu’un ennemi juré du fondateur, un banquier juif, était arrivé au poste de dirigeant de la société.

 Le combat désespéré du petit actionnaire

Chaque année, un actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
de Ford propose de changer la disposition qui permet à la famille Ford de conserver le contrôle de la société sans réel apport de fonds. Ainsi, sous la proposition 7 soumise aux votes de l’assemblée générale en 2009, il est demandé au conseil d’administration un plan de recapitalisation de sorte que chaque part soit associée avec un seul droit de vote et que la famille Ford abandonne tous ces avantages existants [13].

Il est intéressant de noter la réponse du conseil d’administration, invariable depuis des années : "Le conseil d’administration recommande de voter contre la proposition 7. Nous nous opposons à la proposition, car elle n’est pas dans le meilleur intérêt de Ford et de vous. La famille fondatrice de la société a une histoire de plus de cent ans d’implications significatives dans les affaires de la Ford Motor Company. Durant tout ce temps, tous les actionnaires ont profité de cet engagement. Au cours de leurs actions durant ce siècle, la famille Ford a prouvé que le succès à long terme de la société aux bénéfices de tous a été, et continue d’être, le but premier de leur implication. L’actuelle structure du capital de la société, avec des actions de type commun et d’autres de catégorie B, a été mise en place dès l’introduction en Bourse de Ford en 1956. Chaque actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
, achetant un titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
de Ford, est au courant de cette structure et nombreux sont ceux qui sont attirés par la stabilité à long terme que procure l’existence des actions de catégorie B à la société. En outre, une majorité des membres du conseil d’administration sont indépendants et tous les dirigeants agissent dans le meilleur intérêt de tous les actionnaires, en concordance avec les obligations fiduciaires de la loi du Delaware [14] et le certificat de constitution de la société reformulé. De plus, la société opère sous les principes sains de gouvernance de la société. L’implication de la famille Ford dans la société a grandement bénéficié à tous les actionnaires et la longue histoire de cet engagement a été une de ses grandes forces. En conséquence, la proposition n’est pas dans l’intérêt de la société et de vous." [15]

Ainsi, si cela n’était pas encore clair, le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
fonctionne sur base du contrôle d’une poignée d’actionnaires. Dans le cas de Ford, c’est même caricatural, puisque celui qui a mis moins d’argent reçoit plus de pouvoir que celui qui y investit davantage. En 2008, la proportion entre les titres est encore plus inégale : en effet, il y a 2,3 milliards de parts "normales" émises contre seulement 71 millions d’actions de catégorie B, soit 33 fois plus pour du papier censé avoir la même valeur nominale [16]. C’est un procédé tout à fait antidémocratique et le petit actionnaire n’a aucune capacité de changer quoi que ce soit, puisqu’il est minoritaire. D’ailleurs, toutes les propositions, que ce soit pour changer la structure des droits de vote ou pour autre chose, qui n’émanent pas du conseil d’administration ou de la famille Ford sont systématiquement rejetées par une assemblée où les Ford règnent en maîtres.

 Ni démocratique, ni populaire

Ceci montre une caractéristique du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
moderne, qu’on perd de vue souvent dans les discussions notamment sur les fonds de pension. Les grands détenteurs de capitaux sont à la recherche de fonds, peu importe d’où ils viennent. Certes, cela veut dire qu’il faudra les rémunérer. Mais cela n’est pas leur problème principal. Dans la course concurrentielle entre chaque firme, il faut toujours davantage de capitaux, parce qu’il faut accumuler plus vite que ses adversaires. Et c’est une loi implacable du système capitaliste.

Mais, si l’arrivée de fonds se diversifie, il faut que les processus de contrôle, de pouvoir et de rémunération soient adaptés à l’élite actionnariale. En ce qui concerne la direction des entreprises, il n’y a guère de difficultés : toute une série de mécanismes comme ceux inventés pour la famille Ford sont en place, des contrôles en cascade, des participations croisées ou des "poisons pills" [17]. Pour les rémunérations, il existe aussi des moyens comme le paiement de services particuliers offerts par l’une ou l’autre personnalité, le versement de commissions (ce qui rémunère fortement les banques d’affaires), la gratification de salaires et de bonus élevés pour les administrateurs et directeurs.

Mais les dividendes, ce que reçoit en fait le capital apporté sous forme d’actions, constituent une part relativement faible des revenus de ce capital. En fait, la montée des cours boursiers rapporte davantage, surtout ces dernières années. Ainsi, une étude estime que, de 1926 à 2005, les gains dus aux actions aux États-Unis provenaient à 42% des dividendes et à 58% de l’appréciation des cours [18]. Or, un petit actionnaire est toujours en retard pour profiter de celle-ci, alors qu’un grand actionnaire ou un dirigeant de sociétés est très vite au courant des fluctuations boursières et peut changer sa mise immédiatement.

Le capitalisme actionnarial, celui qu’on vante aujourd’hui, est aux antipodes de toutes les règles de la démocratie, où chaque personne a droit à un vote, peu importe son origine sociale. Mais il est aussi un leurre parce qu’il fait croire que les gens, le peuple pourrait y participer à égalité de pouvoir et de rémunérations. C’est juste un moyen utilisé par les grands détenteurs de capitaux pour pouvoir acquérir l’usage des fonds "populaires" pour leurs desseins hégémoniques.





[1Voir sur ce sujet Henri Houben, "Henry Ford : un patron qu’on dit si social", décembre 2009, site Gresea.

[2Robert Lacey, Ford. La fabuleuse histoire d’une dynastie, éditions Presses de la Cité, Paris, 1987, p.59.

[3Robert Lacey, op. cit., p.114.

[4Robert Lacey, op. cit., p.290.

[5Voir de nouveau sur ce sujet Henri Houben, "Henry Ford : un patron qu’on dit si social", décembre 2009, http://www.gresea.be/spip.php?article840

[6Charles Ellis, The Partnership. The Making of Goldman Sachs, Penguin Books, New York, 2008, p.54.

[7Whiz est un mot d’argot américain signifiant intelligent, expert.

[8Robert Lacey, op. cit., p.278.

[9A ne pas confondre avec un autre Charles Wilson, alors président de General Motors et qui devient en 1954 secrétaire à la Défense. Ce dernier est célèbre pour la phrase : "ce qui est pour General Motors l’est aussi pour les États-Unis et vice versa".

[10Charles Ellis, op. cit., p.57.

[11Robert Lacey, op. cit., p.292.

[12Charles Ellis, op. cit., p.60.

[13Ford, Proxy Statement 2009, p.76.

[14Rappelons que l’État du Delaware est un paradis fiscal au sein des États-Unis. Il permet de limiter les frais d’administration et d’imposition pour toute société qui y est installée.

[15Ford, Proxy Statement 2009, p.77.

[16Ford, Annual Report 2008, p.67.

[17Des "pilules empoisonnées" empêchant un investisseur extérieur de prendre rapidement le contrôle de la firme.

[18Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ?, éditions La Découverte, Paris, 2007, p.37.