Fin mars 2010, la société brésilienne Vale conclut un contrat de livraison avec Sumitomo. Vale est le premier producteur de fer au monde, Sumitomo le troisième fabriquant d’acier au Japon. C’est un gros pavé lancé dans la mare. Car Sumitomo accepte de payer Vale près de 90% plus cher par rapport au contrat précédent, soit entre100 et 110 dollars (76-84 euros) la tonne. L’innovation ne réside pas dans le doublement du prix du fer – récemment, en matière de chocs de prix, on en a vu d’autres. La vraie percée est dans la durée et dans les termes du contrat. Vale passe en effet à un contrat de livraison trimestriel en faisant varier les prix sur ceux du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
"spot" (où se font quotidiennement des achats hors contrats), qui sont à ce moment considérablement plus élevés.

Auparavant, et jusque-là, les livraisons de fer se faisaient selon des contrats annuels conclus au terme de négociations souvent tendues entre fournisseurs et acheteurs. Cette manière de traiter avait été établie au début des années 60, lorsque les sidérurgistes japonais commencent à s’imposer et s’assurent des approvisionnements à long terme par le biais de contrats annuels. Dans le cadre de ce système, le premier contrat annuel conclu devenait déterminant pour ceux qui allaient suivre en leur fixant un prix de référence (d’où son appellation de "Benchmark Pricing"). Ces contrats étaient négociés en hiver pour démarrer réellement le 1er avril, début de l’année financière au Japon.

Mais, donc, début 2010 tout ce système bascule. Dorénavant les prix seront refixés tous les trois mois, à partir du prix moyen sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
quotidien durant le trimestre précédent.

A la suite de Sumitomo, d’autres grands consommateurs de fer comme Nippon Steel (Japon, deuxième producteur d’acier au monde - avec un tiers de la production d’ArcelorMittal) et Posco (Corée du Sud, quatrième sidérurgiste mondial) acceptent également le nouvel arrangement. [1]

Côté fournisseurs, les concurrents de Vale - connu avant comme CVRD (Companhia Vale do Rio Doce) – vont suivre le mouvement. Le 30 mars 2010, l’Anglo-Australien BHP Billiton annonce avoir conclu des contrats trimestriels avec “plusieurs clients asiatiques”, alors qu’il encaissait, selon certains, déjà 130 dollars pour sa tonne de fer, soit une augmentation de 99,7% par rapport au contrat annuel de 2009. Le 9 avril 2010, c’est au tour de l’Anglo-Australien Rio Tinto de déclarer avoir lui aussi “évolué vers des contrats trimestriels”.

  Iron Titans

Ainsi, la Trinité des Titans du Fer est complète. Le marché du fer mondial est dominé par ces trois, Vale, BHP Billiton et Rio Tinto. En 2008, à eux seuls, ils représentaient 34,6% de la production mondiale de fer. Leur domination apparaît encore mieux des exportations de fer par voie maritime (actuellement quelque 850 millions de tonnes) où la part des "Big Three" était de 69% en 2008. [2] On a, là, les contours d’un réel oligopole. Qui plus est, un oligopole qui se rétrécit davantage puisque, depuis lors, BHP et Rio se font la cour (la Trinité risque de devenir un Duopole – nous y reviendrons). Et cet oligopole opère incontestablement dans un marché clé.

N’oublions pas que, dans le commerce mondial, le fer représente la deuxième "matière première Matière première Matière extraite de la nature ou produite par elle-même, utilisée dans la production de produits finis ou comme source d’énergie. Il s’agit des produits agricoles, des minerais ou des combustibles.
(en anglais : raw material)
" après le pétrole. [3] On parlera donc difficilement d’une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
superflue. Ajouter, et cela rend cette Trinité encore plus imposante, qu’aussi bien Vale que Rio ou BHP sont des groupes miniers géants qui ne se limitent pas à l’extraction de fer. Ils sont des poids lourds aussi dans l’aluminium, le charbon (autre "aliment de base" de l’industrie de l’acier) et même le pétrole. Tout cela n’empêche pas ces géants d’invoquer les "fondamentaux du marché” et leurs références obligées aux "lois" de l’offre et de la demande pour justifier leurs diktats. On entendra ainsi Rio Tinto dire les prix trimestriels reflètent mieux les "fondamentaux" que l’ancien système. [4] No comment.

Il y a plus d’une contradiction dans ce dossier. Faisons un petit bond de côté, en direction de la presse boursière, pour l’illustrer. Il y a deux ans, lorsque la société chinoise Baosteel cédait devant Rio Tinto en acceptant une hausse du prix du fer de 96,5%, le Financial Times titrait : "Crainte renforcée d’une inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
globale". [5] Autre son de cloche, le 1er avril 2010. Cette fois, le quotidien couleur saumon salue par une "carte blanche" la brèche ouverte dans le système de fixation des prix du fer : "Le nouveau régime n’est pas parfait”, proclame le FT, "mais il est préférable à un régime devenu obsolète". [6] Le risque d’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
aurait-il disparu ?

Les grands consommateurs de fer ne sont pas du même avis, ils avancent des objections fermes. Le sidérurgiste allemand ThyssenKrupp dit préférer les prix de référence parce qu’ils s’accordent avec des relations commerciales de longue durée avec ses clients, un commentaire qui, selon l’agence Reuters, fait écho aux réactions d’ArcelorMittal. [7]

Ces préoccupations relayées par les lobbies de l’industrie de l’acier. "Une hausse de 100% des prix de fer est une insulte", s’exclamera Gordon Moffat, porte-parole de l’association des sidérurgistes européens Eurofer. Ce club, qui rassemble une soixantaine d’entreprises dans 23 états-membres de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
et produisant presque la totalité de l’acier de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, considère que le choc des prix "ne correspond pas du tout à la situation du marché et ne peut être justifié par une quelconque demande". Eurofer soupçonne la Trinité des Titans du Fer d’avoir "illicitement coordonné les hausses de prix". [8]

Worldsteel, l’association mondiale de l’acier (représentant, selon ses dires, 85% de la production d’acier mondiale) n’est pas loin de qualifier la Trinité de cartel Cartel Association de plusieurs entreprises d’un secteur en vue de réglementer la production de celui-ci : maintenir un même prix de vente sur le marché, se répartir des quotas de production, etc.
(en anglais : cartel, mais souvent coalition, syndicate ou trust)
. "Les sociétés minières ont la capacité d’imposer ce changement parce que le marché du fer exporté par voie maritime n’est pas compétitif. Vale a un monopole virtuel dans le bassin de l’Atlantique, Rio et BHP ont un monopole virtuel dans le bassin du Pacifique". Worldsteel demande si ce manque de compétitivité est dans l’intérêt général "vu le fait qu’on retrouve l’acier dans presque tout aspect de l’économie moderne". [9]

"Nous sortons d’une des pires récessions et tout reste très fragile", dit un porte-parole de Worldsteel, "il est donc très surprenant de voir que de nouvelles hausses de prix soient imposées". [10] La perspective de voir les sidérurgistes passer les augmentations à leur clientèle paraît imminente. D’où la réaction de l’ACEA, la fédération européenne des constructeurs de voitures et de camions, selon laquelle "Vale, Rio et BHP ont le pouvoir d’imposer des prix d’un oligopole". [11]

 Profits trimestriels

Qu’est-ce qui pousse les "Big Three" à imposer les contrats trimestriels ? Worldsteel, dans son communiqué du 1er avril 2010, donne une réponse qui ne manque pas de franchise : ils "veulent maximiser leurs profits à court terme". Le Raw Materials Group, qui produit chaque année une analyse globale du marché du fer pour la Cnuced CNUCED Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement : Institution des Nations unies créée en 1964, en vue de mieux prendre en compte les besoins et aspirations des peuples du Tiers-monde. La CNUCED édite un rapport annuel sur les investissements directs à l’étranger et les multinationales dans le monde, en anglais le World Investment Report.
(En anglais : United Nations Conference on Trade and Development, UNCTAD)
, tire la même conclusion. "On a donné la prééminence aux profits trimestriels au détriment de considérations à moyen ou à long terme", écrit le groupe dans son dernier rapport. [12]

Pour augmenter leurs bénéfices, les Titans du Fer ont considéré qu’il fallait rapprocher les prix négociés du "spot price”, le prix au marché du jour. Ce segment s’est considérablement étendu par rapport aux parts de marché détenues par les livraisons à long terme, pour atteindre 20 à 25% du marché mondial du fer. [13] Le ‘marché spot’ est sollicité surtout par des sidérurgistes de moyenne ou modeste taille et le "spot price" a pris les devants sur le prix des contrats annuels. Ainsi, fin mars 2010, le prix du fer sur le marché "spot" quotidien était de 150 dollars la tonne, là où le prix contractuel 2009-2010 était de 60 dollars la tonne. Le prix du premier contrat trimestriel avec les sidérurgistes japonais a ainsi été fixé en calculant la moyenne des prix du jour durant le trimestre précédent (décembre 2009-février 2010) qui était de 119,3 dollars la tonne ( 108 dollars la tonne, frais de transport exclus). [14]

S’aligner sur le prix du jour, prétendent les miniers géants, ne revient qu’à une "normalisation". “Le fer devient une matière première Matière première Matière extraite de la nature ou produite par elle-même, utilisée dans la production de produits finis ou comme source d’énergie. Il s’agit des produits agricoles, des minerais ou des combustibles.
(en anglais : raw material)
comme tant d’autres”, dira le Chief Commercial Officer de BHP Billiton, Alberto Calderon au Financial Times et le quotidien ajoute docilement que “le pétrole dans les années ’70, l’aluminium dans les années ’80 et le charbon thermique début des années 2000 ont connu une évolution similaire”. [15]

Cette évolution est doublée d’une titrisation Titrisation Technique financière consistant à transformer des prêts ou des contrats conclus entre un établissement de crédit et un client en titres à placer sur des marchés financiers et qui sont, à ce moment, échangeables entre investisseurs.
(en anglais : securitization)
, à l’initiative des Big Three d’ailleurs “qui poussent à remplacer le système rigide du prix de référence par un système actionné par des produits dérivés”. [16] (La titrisation Titrisation Technique financière consistant à transformer des prêts ou des contrats conclus entre un établissement de crédit et un client en titres à placer sur des marchés financiers et qui sont, à ce moment, échangeables entre investisseurs.
(en anglais : securitization)
, comme on sait, est une technique financière, consistant à émettre des valeurs boursières, souvent saucissonnées à l’infini, qui tirent fictivement leur prix spéculatif des marchandises qu’ils sont censés représenter.) Ainsi, en 2008, BHP Billiton a incité deux banques, Deutsche Bank et Crédit Suisse, à lancer un nouveau produit financier, "l’Iron Ore Swap Swap Contrat d’échange entre deux acteurs (souvent des sociétés financières) des conditions de deux produits sous-jacents (titre, monnaie, matières premières, indice...) : intérêt, devise... Il s’agit d’un produit dérivé.
(en anglais : swap)
". Ces titres permettent aux acheteurs et vendeurs de s’assurer, pour ainsi dire, contre une trop forte volatilité des prix en fixant des mois d’avance les prix pour des cargaisons spécifiques dont la livraison réelle interviendra dans l’avenir. Mais cette titrisation a aussi un effet négatif, puisqu’elle permet aux spéculateurs de parier sur la direction que prennent les prix, sans qu’ils aient la moindre intention ni de recevoir physiquement ni de payer les minerais de fer sur lesquels ils ont pris option Option Contrat où un acquéreur possède le droit d’acheter (option dite « call ») ou de vendre (option dite « put ») un produit sous-jacent (titre, monnaie, matières premières, indice...) à un prix fixe à une date donnée, moyennant l’octroi une commission au vendeur. C’est un produit dérivé.
(en anglais : option).
. Là, il reste à voir lequel de ces deux marchés prendra le dessus. De toute façon, il sera propulsé par le secteur financier. Début 2010, ce nouveau marché financier des dérivés du fer représentait quelque 300 millions de dollars et, selon le Crédit Suisse, pourrait atteindre 200 milliards de dollars en 2020. [17] Le "Benchmark Pricing" ayant cessé de fonctionner, banques et courtiers ont exploité cette opportunité rêvée pour étendre ce segment. [18] Fin juin 2010, le Crédit Suisse et le Japonais Mitsui ajoutaient déjà un nouveau "iron ore swap Swap Contrat d’échange entre deux acteurs (souvent des sociétés financières) des conditions de deux produits sous-jacents (titre, monnaie, matières premières, indice...) : intérêt, devise... Il s’agit d’un produit dérivé.
(en anglais : swap)
" à la gamme existante. [19]

 Dragon du Fer

Deux raisons ont donc motivé les Titans du Fer à déclencher la révolution des contrats. Primo, coller de plus près à l’évolution des prix et, secundo, créer un nouveau marché de produits dérivés du commerce du fer. Mais d’autres facteurs d’ordre stratégique jouent.

A commencer par l’émergence de la Chine. En relativement peu de temps, la Chine s’est classée parmi les plus grands producteurs, consommateurs et importateurs de fer. Le pays essaye de faire rimer sa propre croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
et demande avec l’expansion de sa production, mais se voit obligé d’accroître les importations. En 2003, la Chine dépasse le Japon et devient le premier pays importateur de minerais de fer. En 2007, elle devient deuxième producteur de fer après le Brésil mais avant l’Australie. [20] Globalement, les transports de fer par voie maritime doublent de 450 millions en 2000 à 900 millions de tonnes en 2009, et la part de la Chine dans ce commerce progresse de 16% à 70%. Mais le pays diversifie son approvisionnement. En 2009, la Chine importe 630 millions de tonnes de fer, dont 64,4% proviennent du Brésil et de l’Australie ; ces pays voient leurs livraisons à la Chine croître de 41,5% et de 42,9% respectivement. Mais les importations d’une autre provenance croissent plus vite : +140% de l’Afrique du Sud, + 150% de l’Ukraine, +130% du Canada. Notons que la Chine est frappée par la crise mondiale en 2009 et la valeur des importations de fer va s’établir à 50,14 milliards de dollars, une diminution de 17,4% par rapport à 2008.

La montée en puissance de la Chine aura des effets sur le marché mondial. Ainsi, les premiers contrats annuels de 2005 sont conclus avec le Japon et la Corée du Sud. Ce glissement vers l’Asie est mal digéré par Arcelor, dont le PDG Guy Dollé dira : "Je ne comprends pas pourquoi, pour la première fois, les Asiatiques ont pris les devants dans les négociations, puisque les plus grands clients se trouvent en Europe". [21] En 2006, Vale et Thyssenkrupp fixent le prix de référence en augmentant le prix de 19%. La Chine s’y oppose ouvertement et déclare que les Big Three amassent des "profits exorbitants et déraisonnables”. On soupçonne Beijing de renforcer sa position de négociation. La surprise sera cependant de taille, pour le contrat de 2007, les Chinois mènent carrément la danse. En décembre 2006, la délégation de Baosteel arrive à un accord avec Vale et fait avaler aux Brésiliens une augmentation de seulement 9,5%. A souligner : Baosteel a négocié au nom de quelque 260 sidérurgistes chinois. “Les Brésiliens acceptent”, écrit l’agence Bloomberg, “pour cimenter une relation de longue durée et pour éviter que les sidérurgistes n’investissent dans leur propre capacité de production Capacité de production Ensemble des actifs fixes (bâtiment, machines et équipement) qui, en fonction de la technologie, de l’organisation de la production et des systèmes de travail appliqués, donne la production maximale possible d’une usine, d’une entreprise, d’un secteur.
(en anglais : production capacity)
de fer”. [22]

L’évolution sera nette. De 2003 à 2007 le prix du fer sur le marché mondial bondit de 162,5%. [23] Fin 2006 l’agence Bloomberg constate qu’en cinq ans le prix du fer a augmenté de 189%. [24] Tout va bien ? Non. A partir de 2005, la tendance est à la baisse, avec des augmentations de seulement 71% en 2005, 19% en 2006 et 9,5% en 2007. C’est un mieux pour les consommateurs, c’est une gifle aux géants miniers. Des géants qui vont passer à l’offensive. A leur manière.

 Discipliner le Dragon

En 2007 les géants miniers vivent dans le délire. Sur l’année, Vale enregistre un profit de 11,8 milliards de dollars, contre 4,8 milliards en 2005. Le profit de BHP Billiton atteindra 13,4 milliards de dollars, deux fois le profit de 2005. Les marges sont tout simplement incroyables, 30% du chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
en 2006 pour BHP Billiton. En novembre 2007, BHP Billiton – née de la fusion Fusion Opération consistant à mettre ensemble deux firmes de sorte qu’elles n’en forment plus qu’une.
(en anglais : merger)
entre BHP et Billiton en 2001 – lance une offre d’achat sur Rio Tinto. BHP Billiton – première entreprise minière mondiale tous minerais confondus - est prête à mettre quelque 140 milliards de dollars (106 milliards d’euros) sur la table pour acheter Rio Tinto, le numéro deux du secteur minier. Rio Tinto va taxer l‘offre de BHP Billiton d’hostile et la repousse au motif que BHP le sous-évaluerait. De leur côté, des pays et des lobbies puissants tels que l’Allemagne et le Japon réagissent de manière furieuse contre la fusion Fusion Opération consistant à mettre ensemble deux firmes de sorte qu’elles n’en forment plus qu’une.
(en anglais : merger)
. Un seul acteur joindra cependant la parole aux actes. Il s’agit de Chinalco, le géant chinois de l‘aluminium, qui veut augmenter sa part dans le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
de Rio Tinto à près de 15%. Pour certains observateurs, Chinalco et, derrière elle l’État chinois, ne cherchent qu’à bloquer le mariage entre BHP et Rio.

Les alliances vont prendre des allures inattendues. Rio va dans un premier temps approuver la démarche de Chinalco, entre autres parce que Chinalco promet d’investir 19,5 milliards de dollars dans Rio. Puis, en juin 2009, Rio s’oppose à ce que Chinalco y renforce sa participation au-delà des 9% du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
déjà détenus. Les négociations de fusion avec BHP Billiton, par contre, vont connaître une issue paradoxale. Fin 2008, la crise économique incitant à plus circonspection, BHP Billiton abandonne son offre d’achat hostile sur Rio Tinto cependant que, en 2009, les deux rivaux annoncent une collaboration intensifiée. BHP Billiton et Rio Tinto exploitent déjà des mines ensemble. Tels les gisements de titanium à Richards Bay en Afrique du Sud. En juin 2009, ils mettent sur pied une nouvelle "joint venture Joint venture Filiale créée par deux entreprises différentes qui peuvent y détenir des parts tout à fait variables.
(en anglais : joint venture)
" pour l’exploitation et la commercialisation du fer tiré de leurs mines à Pilbara, dans l’ouest de l’Australie. Ce projet de partenariat rencontrera cependant tant de résistance des sidérurgistes Tata Steel (Inde), Baosteel (Chine) et Posco (Corée du Sud) que le volet de la commercialisation commune sera abandonné. Le volet de l’exploitation commune, par contre, est maintenu. Il permet entre autres à la société Rio Tinto, fortement endettée, de réduire drastiquement ses coûts.

Devant cette concentration des mineurs, le camp chinois ne sera pas en mesure de maintenir une unité "nationale". En 2008, la Chine se verra obligée d’accepter une hausse du prix du fer de 80% en moyenne. En 2009, sous l’effet de la crise, Rio Tinto accorde une démarque sur le prix de fer de 33% à Nippon Steel. En Chine, la demande d’acier se remet plus vite de la crise que prévu. Beijing se montre exigeant et veut une démarque plus prononcée, de 40 à 45%, mais n’obtient pas gain de cause. Les négociations avec la Chine ne seront jamais terminées.

Une situation de fait s’installe. Toujours plus de consommateurs chinois vont se ravitailler sur le marché quotidien. "On estime", dit le rapport 2010 de la Cnuced CNUCED Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement : Institution des Nations unies créée en 1964, en vue de mieux prendre en compte les besoins et aspirations des peuples du Tiers-monde. La CNUCED édite un rapport annuel sur les investissements directs à l’étranger et les multinationales dans le monde, en anglais le World Investment Report.
(En anglais : United Nations Conference on Trade and Development, UNCTAD)
, "que 55% de toutes les importations par voie maritimes ont été achetées sur le marché "spot" [25]. Pas moins de 235 entreprises chinoises auraient importé du fer en 2009 et un tiers du volume total aurait été importé par des entreprises privées ou étrangères. [26] Les entreprises de moyenne ou petite taille se livrent à une concurrence pour s’assurer des approvisionnements sur un marché tendu. Cette concurrence trouvera une illustration dans le procès à Beijing contre quatre employés du bureau de Shanghai de Rio Tinto. Arrêtés en juillet 2009, ils seront condamnés en mars 2010 à des peines de prison pour "corruption commerciale". Ils avaient reçu des pots-de-vin de sidérurgistes chinois désespérés qui cherchaient à tout prix des livraisons garanties… [27]

 Rien n’est définitif

Dans cette configuration, les Big Three ont réussi à discipliner leurs opposants les plus puissants. Bien que la Chine se soit fortement opposée à la suppression des contrats à prix de référence, Vale, Rio Tinto et BHP Billiton ont imposé leurs contrats trimestriels.

Le bras de fer est-il définitivement achevé ? Il ne l’est pas. Quelques éléments susceptibles de changer la donne l’indiquent. Fin juin 2010, le patron de Rio Tinto, Tom Albanese déclare que le nouveau système pourrait être abandonné. La raison de cette volte-face : les prix "spot" qui déterminent le prix du contrat trimestriel prochain sont descendus en dessous du prix du contrat en cours et les fournisseurs se voient donc confrontés à une diminution imminente du prix du fer. [28]

La Chine est peut-être un géant aux pieds d’argile, mais il ne reste pas immobile. Beijing a pris, par exemple, des mesures pour contenir la spéculation Spéculation Action qui consiste à évaluer les variations futures de marchandises ou de produits financiers et à miser son capital en conséquence ; la spéculation consiste à repérer avant tous les autres des situations où des prix doivent monter ou descendre et d’acheter quand les cours sont bas et de vendre quand les cours sont élevés.
(en anglais : speculation)
immobilière, ce qui a refroidi le secteur de la construction et réduit la demande d’acier. En plus, "les sidérurgistes chinois [font des tentatives] pour développer la production domestique de minerai de fer afin de s’affranchir au moins partiellement des diktats en matière de prix des grandes compagnies minières australiennes et brésiliennes”. [29]

Que se passera-t-il si le secteur de l’acier en Chine se consolide, des entreprises non rentables disparaissent et la sidérurgie Chine ressurgit sous la forme d’un consommateur plus unifié ? Elle aurait alors la capacité de s’éloigner du marché quotidien, ce qui mettrait le prix déterminant les contrats trimestriels sous pression. Une autre pression sur le prix est à attendre de nouveaux projets d’exploitation de fer. En additionnant les capacités futures, la Cnuced obtenait un total de 600 millions de tonnes entre 2008 et 2010 et une capacité de 360 millions de tonnes au-delà de 2010. [30] Certains de ces nouveaux projets sont conçus par, ou en partenariat avec, des entreprises chinoises : on a là encore un facteur susceptible de rendre la Chine moins dépendante des Big Three.

D’autant qu’eux, aussi, peinent à former un front commun. "Rio Tinto hésite entre le "Benchmark System" et les contrats trimestriels, BHP Billiton reste l’avocat numéro un du nouveau système tandis que Vale est pour l’ancien système’, note la Cnuced dans son rapport 2010. [31] Durant le procès de la "Bande des Quatre" de Rio Tinto, ce dernier a approché les autorités de Beijing dans le but de ressouder leurs relations. Enfin, la "joint venture Joint venture Filiale créée par deux entreprises différentes qui peuvent y détenir des parts tout à fait variables.
(en anglais : joint venture)
" associant BHP Billiton et Rio Tinto pour les gisements de Pilbara n’a toujours pas obtenu le feu vert des autorités de la concurrence, entre autres celles de l’Australie… Comme disait Héraclite, dans ce monde comme dans d’autres, rien n’est stable.


[1Top producers of steel in 2008, Iron Ore Pricing War interactive graphic, Financial Times, accédé en ligne le 12 novembre 2009.

[2Iron Ore Market 2007-2009, Trust Fund on Iron Ore Information, CNUCED, Genève juin 2008.

[3La valeur du pétrole et du gaz naturel produit en 2005 était estimée à 2,3 milliards de dollars (World Investment Report 2007, Cnuced, p. 85) tandis que la valeur du fer et de l’acier commercialisés de 2003 à 2005 était de 249 milliards de dollars par an (Davis, Graham A., Trade in Mineral Resources, World Trade Report 2010 Discussion Forum, mis en ligne le 12 février 2010, voir : http://www.wto.org/english/res_e/publications_e/wtr10_davis_e.htm

[4“Benchmark pricing only works if it reflects market fundamentals, otherwise the system would need to change”, Iron Ore Price Negotiations, Rio Tinto Press Release, 9 avril 2010.

[5Chinese agree 96% jump in ore price, FT, 23 juin 2008.

[6A new direction for iron ore pricing, FT, 1 avril 2010.

[7ThyssenKrupp still wants benchmark prices, Reuters, 30 mars 2010.

[8Iron ore deal sparks European steel fury, FT, 1 avril 2010.

[9Statement on iron ore contracts, Worldsteel Association, 1 avril 2010.

[10Rio goes to quarterly iron ore contracts, Reuters, 9 avril 2010.

[11Iron ore deal sparks European steel fury, FT, 1 avril 2010.

[12Iron Ore Prices, chapitre extrait de : Iron Ore Market 2010-2011, CNUCED Iron Ore Trust Fund, Genève juillet 2010.

[13Idem

[14Annual iron ore contract system collapses, FT, 30 mars 2010.

[15Idem

[16Vale/Nippon Steel iron ore supply deal 90% higher, Reuters 29 mars 2010.

[17Iron Ore Traders Bet on ‘Tipping Point’ in $200 Billion Market, Bloomberg, 23 février 2010.

[18“Banks and brokers are gearing up to exploit the new iron ore pricing system”, Iron ore swaps could grow to $200bn, FT, 30 mars 2010.

[19Japan’s first iron ore swap agreed, FT, 28 juin 2010.

[20Iron Ore Market 2007-2009, Trust Fund on Iron Ore Information, CNUCED, Genève juin 2008.

[21Baosteel and Arcelor settle, BHPB holds out, Mining Journal, 4 mars 2005.

[22CVRD, Baosteel Agree to Benchmark Iron-Ore Price Rise, Bloomberg, 22 décembre 2006

[23Nos calculs. Voir : Custers, Raf et Matthyssen, Ken, Africa’s Natural Resources in a Global Context, IPIS, Août 2009.

[24O.c. Bloomberg, 22 décembre 2006.

[25Iron Ore Prices, chapitre extrait de : Iron Ore Market 2010-2011, CNUCED Iron Ore Trust Fund, Genève juillet 2010.

[26China’s iron-ore imports from S Africa, Ukraine, Canada up in 2009, Xinhua, 16 février 2010.

[27Rio four admit taking, not making bribes, Reuters, 23 mars 2010.

[28Rio Tinto could quit quarterly iron ore pricing system, 30 juin 2010. Voir : http://www.steelorbis.com/steel-news/latest-news/rio-tinto-could-quit-quarterly-iron-ore-pricing-system-540618.htm, consulté le 8 juillet 2010.

[29La baisse de la demande chinoise en minerai de fer affecte les prix, Les Echos, 15 juillet 2010.

[30Iron Ore Market 2007-2009, Trust Fund on Iron Ore Information, Cnuced, Genève juin 2008.

[31Cnuced, comme ci-dessus.