Pensions : travailler plus pour gagner moins


Jeudi 26 octobre 2006, Xavier Dupret, 16335 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Dossier pensions : travailler plus pour gagner moins. Serait-ce la nouvelle donne de l’économie casino ? Analyse.

Il y a près d’un an, le 28 octobre 2005, des centaines de milliers de travailleurs manifestaient dans les rues de Bruxelles. En cause, à l’époque, une décision gouvernementale visant à reculer l’âge de prise de cours de la prépension. Était mis en avant le caractère prétendument impayable des pensions chez nous. L’alternative était simple, limpide même. Si on n’augmentait pas le taux d’emploi des plus de cinquante ans, on allait droit dans le mur : le système de pension par répartition Pension par répartition Système de retraite où les travailleurs et leurs employeurs cotisent (éventuellement avec une subvention de l’Etat). Dans ce régime, les revenus (retraite) sont fixes et ne dépendent pas d’investissements réalisés éventuellement par ailleurs. L’ensemble de ces contributions sert à payer les pensions actuelles. C’est le système couramment utilisé en Europe. serait définitivement à passer par pertes et profits. Cette thèse était répercutée par l’ensemble des médias, des partis politiques et des organisations internationales (Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
).

Détail pour le moins troublant : à la même époque, le gouvernement anglais se faisait l’ardent défenseur d’un allongement de la carrière effective au-delà de 65 ans. Et là évidemment, l’équation "allongement de la carrière = moyen inéluctable de sauvegarder les mécanismes de répartition" prenait du plomb dans l’aile. Car, précisément au Royaume-Uni, depuis les années Thatcher, les sujets de sa gracieuse majesté assurent déjà leurs vieux jours pour l’essentiel via un système de capitalisation. Ce type de données nous permet, par la bande, d’introduire un ensemble d’hypothèses dont la validation constituera le fil conducteur de cette analyse.

L’allongement de la carrière effective permet de faire pression à la baisse sur les salaires. Ce faisant, on gonfle les profits. Mais sans contrepartie sur le plan productif ! C’est ce que l’on nomme la financiarisation Financiarisation Terme utilisé pour caractériser et dénoncer l’emprise croissante de la sphère financière (marchés financiers, sociétés financières...) sur le reste de l’économie. Cela se caractérise surtout par un endettement croissant de tous les acteurs économiques, un développement démesuré de la Bourse et des impératifs exigés aux entreprises par les marchés financiers en termes de rentabilité.
(en anglais : securitization ou financialization)
. Et cette évolution du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
contemporain induit une configuration des rapports de force entre le capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et le travail tout à fait défavorable aux travailleurs. L’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
de capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
semble devenir illimitée. Et plus aucun frein ne semble pouvoir être imposé à l’extension de la sphère marchande. Tout devient marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
, y compris la protection sociale (et donc aussi les retraites) ! Et il ne peut en être autrement puisque le capital Capital , à force de se financiariser, ne s’investit plus que sous la garantie de bénéficier de clientèles captives.

 Financiarisation Financiarisation Terme utilisé pour caractériser et dénoncer l’emprise croissante de la sphère financière (marchés financiers, sociétés financières...) sur le reste de l’économie. Cela se caractérise surtout par un endettement croissant de tous les acteurs économiques, un développement démesuré de la Bourse et des impératifs exigés aux entreprises par les marchés financiers en termes de rentabilité.
(en anglais : securitization ou financialization)
 : petit état des lieux !

L’année dernière, annoncent les spécialistes du Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
Monétaire International (FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
) et de la Banque de France, les firmes privées des sept pays les plus industrialisés de la planète (G7) prêtaient 1.300 milliards de dollars vis-à-vis des autres acteurs économiques, ce qui représentait à peu de choses près 9% du total de leurs bilans respectifs cumulés. Situation insolite car classiquement, les entreprises ont pour vocation d’investir et donc d’être demandeuses de capitaux vis-à-vis du reste de l’économie. Pour ce faire, elles émettent des actions, l’augmentation de capital Capital ainsi enregistrée leur permettant de concrétiser leurs projets industriels. Ça, c’est de la théorie pure.

Car, actuellement, dans la pratique, il en va tout autrement. Aux États-Unis, les entreprises ont, en 2005, décaissé un flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
positif à l’égard de leurs actionnaires de l’ordre de 350 milliards de dollars [1]. A la base de cette très lucrative (pour quelques-uns seulement) situation, un sous-investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
massif du secteur privé en terme d’accroissement du capital technique [2]. La financiarisation, exprimée en terme d’écart entre l’accroissement de capital et le retour sur investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
au seul bénéfice des actionnaires, était, au cours de l’année dernière, de l’ordre de plus ou moins 160 milliards de dollars, pour les seuls USA qui sont devenus, du même coup, le principal acteur de ce glissement du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
contemporain de l’industrie vers la finance [3].

Les experts évoquent plusieurs hypothèses pour expliquer l’impressionnante montée en régime du secteur financier. Selon certains [4] experts du FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
, la prospérité des trésoreries des entreprises américaines trouverait son origine dans les régimes fiscaux en vigueur au pays de l’oncle Sam depuis l’élection de Georges Walker Bush. Argument un peu court en raison de son caractère circulaire. C’est que les politiques de fait contracycliques menées par les autorités américaines depuis l’arrivée de Georges Bush Junior à la Maison Blanche trouvaient leur raison d’être dans la situation économiquement déprimée faisant suite à l’éclatement de la bulle technologique de la nouvelle économie survenu en l’an 2000 ainsi qu’au traumatisme collectif résultant des attentats du 11 septembre 2001 à New York.

S’arrêter là serait superficiel : il convient, en effet, de remonter aux facteurs structurels influençant ces données d’ordre conjoncturel. La fin des années nonante s’est, en effet, caractérisée par une suraccumulation de capital. Comme en témoignent les chiffres suivants [5] : de 1949 à 1974, la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
du capital (exprimée en taux de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
annuels moyens) était légèrement positive (+0,2%). Par contre, de 1974 jusqu’à aujourd’hui, elle a été clairement négative (-1,4%). La productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
du travail, de son côté, n’a jamais cessé de croître au cours du 20e siècle (plus particulièrement à partir de la fin de la seconde guerre mondiale). Non sans fluctuations comme nous allons le voir. Jusque 1975, le taux de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
annuel moyen de la productivité des travailleurs était de 5,2 % alors qu’il ne sera plus que de 2,6% après cette date. Mathématiquement, on peut en déduire que le travail en tant que facteur de production est de plus en plus mis sous pression.

Néanmoins, étant donné que la productivité du capital est globalement toujours plus faible que celle du travail (comme le démontrent la lecture attentive des chiffres au paragraphe précédent), la profitabilité des entreprises dépend pour l’essentiel de la pression à la baisse sur les salaires. Cette dernière varie suivant les époques. Selon Michel Husson [6], durant les trente glorieuses Trente glorieuses Période des trente années suivant la dernière guerre, entre 1945 et 1975, au cours de laquelle la croissance économique a atteint dans les pays occidentaux des taux très élevés, beaucoup plus élevés que dans les périodes antérieures. Ce taux élevé de croissance est essentiellement dû à la conjonction de plusieurs catégories de facteurs comme le progrès de la productivité, la politique de hauts salaires, la régulation par les pouvoirs publics, etc.
(En anglais : The Glorious Thirty)
(de 1945 à 1975), la croissance annuelle moyenne des salaires compatible avec les exigences de l’accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
était en moyenne annuelle de 4,2% contre 1,2% depuis le milieu des années septante. Car une productivité du capital en diminution se traduit par une stagnation des investissements productifs. Dès lors, les gains de productivité du facteur travail ont tendance à baisser avec les conséquences que l’on peut imaginer sur la progression des salaires. C’est à la lumière de ces informations qu’il convient de discerner l’impact de l’allongement de la carrière sur le coût du facteur travail.

La comparaison entredeux époques : les trente glorieuses Trente glorieuses Période des trente années suivant la dernière guerre, entre 1945 et 1975, au cours de laquelle la croissance économique a atteint dans les pays occidentaux des taux très élevés, beaucoup plus élevés que dans les périodes antérieures. Ce taux élevé de croissance est essentiellement dû à la conjonction de plusieurs catégories de facteurs comme le progrès de la productivité, la politique de hauts salaires, la régulation par les pouvoirs publics, etc.
(En anglais : The Glorious Thirty)
(période s’étalant entre 1945 et 1975) et les trente désastreuses (de 1975 à aujourd’hui) permet de comprendre la mutation du capitalisme contemporain. De la fin de la deuxième guerre mondiale au milieu des années 70, la productivité du capital est positive, ce qui traduit un investissement dans la sphère productive (industrielle) de l’économie réelle. D’où des gains de productivité importants pour les travailleurs, ce qui s’est traduit par une appréciation des salaires. Au contraire, depuis une trentaine d’années, le recul de la productivité du capital engendre un taux d’emploi dégradé ainsi que des gains de productivité du facteur travail plus faibles. Évidemment, la progression des salaires s’en ressent. On peut, dans ces conditions, mieux comprendre le rôle joué par les mesures visant à étendre l’offre de travail.

Car le recul de l’âge de la prépension constitue in fine la traduction d’une politique visant à accroître l’offre globale de travail alors que le nombre d’emplois équivalent temps plein a diminué en Belgique d’1% entre 1973 et 2002 [7]. L’effet escompté consiste, de façon évidente, en une mise en concurrence généralisée des travailleurs entre eux. En faisant croître la demande de travail alors que l’offre stagne, c’est au prix du facteur travail (c’est-à-dire les salaires versés aux travailleurs) que l’on s’attaque [8]. Il nous reste maintenant à examiner la corrélation existant entre l’accroissement de la force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
disponible, la valeur des marchandises et, in fine, le profit. Cet exercice suppose que nous passions par une systématisation mettant en rapport l’apport spécifique du facteur travail avec la formation du profit.

 Travail, création de valeur et profit

La tradition marxiste [9] en économie met en évidence, en ce qui concerne la valeur des biens présents sur un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
, son profond enracinement dans le travail. En clair, invoquer le coût de production ou les prix comme commun dénominateur entre les marchandises, c’est, d’un point de vue explicatif, passer à côté d’éléments d’information intéressants. Car s’il est vrai que les marchandises ont un prix de vente (de même que les éléments entrant dans leur processus de production), ce constat ne répond en aucune manière à la question suivante : qu’est-ce qui fonde, en définitive, la valeur des biens vendus sur un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
 ?

Réponse du courant marxiste en général : "la valeur d’une marchandise Marchandise Tout bien ou service qui peut être acheté et vendu (sur un marché).
(en anglais : commodity ou good)
(…) est déterminée par la quantité de travail qui s’y est appliquée ou cristallisée. Entendons par là la quantité de travail nécessaire pour cette production dans un état donné de la société, dans des conditions moyennes de production, avec une moyenne sociale d’intensité et d’habileté dans le travail employé". (K. Marx, Le Capital)

De plus, les profits réalisés par les propriétaires privés des moyens de production (les capitalistes) doivent également être mis en rapport avec la quantité de travail abstrait incorporée dans le processus de production des marchandises. C’est ce que l’on nomme le surtravail ou la survaleur. Quelle que soit la terminologie adoptée, on observera que si le prix des biens et services mis sur le marché ne faisait que refléter le travail strictement nécessaire à leur production, aucun profit (ou plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
) ne pourrait en résulter.

Il n’en va évidemment pas ainsi dans nos économies de marché.. La raison en incombe, dans la pratique, au recours au surtravail. En mettant en œuvre la production, les détenteurs des moyens de production échangent un salaire contre des heures prestées par les travailleurs n’ayant que leur force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
à vendre. Or, une partie du temps de travail n’est tout simplement pas rémunérée (sinon les prix ne feraient que refléter la quantité de travail incorporée sans possibilité de dégager un profit). C’est du surtravail, du travail supplémentaire gratuit. C’est cette fraction qui se trouve à la base de la formation de la plus-value Plus-value En langage marxiste, il s’agit du travail non payé aux salariés par rapport à la valeur que ceux-ci produisent ; cela forme l’exploitation capitaliste ; dans le langage comptable et boursier, c’est la différence obtenue entre l’achat et la vente d’un titre ou d’un immeuble ; si la différence est négative, on parlera de moins-value.
(en anglais : surplus value).
.

Illustration : les plaidoyers du patronat allemand en faveur d’une augmentation du temps de travail [10]../../../../../../../site_old/XD_EP...à salaire égal, ce qui a pour effet mécanique de faire chuter le salaire horaire et d’augmenter la plus-value. En Belgique, on choisit de faire baisser le salaire horaire en augmentant le nombre de candidats à l’emploi et aussi en établissant des normes salariales compatibles avec des exigences dites de compétitivité.<

Mais en pressurisant de la sorte le facteur travail, les profits s’accumulent. Comme nous l’avons vu, ils ne se dirigent plus vraiment vers des investissements tangibles. Car la constitution de clientèles captives dans le cadre de la privatisation des services publics s’avère en fin de compte moins risquée financièrement. C’est ici que l’ascension vertigineuse des régimes privés de pension trouve sa raison d’être. Elle est à mettre en parallèle avec la montée d’un capitalisme préférant le bénéfice à court terme (désigné sous le vocable de capitalisme d’actionnariat).

 Marché sans limites ?

En Belgique, le passage à un capitalisme d’actionnariat peut être exemplifié au moyen de cette nouvelle passée sous silence en dehors des cercles relativement restreints qui lisent la presse économique [11] : les dividendes versés par les entreprises belges ont augmenté de 44% en 5 ans, c’est-à-dire plus vite que les bénéfices qui ont crû, de leur côté, de 38% durant la même période. Parallèlement, ces hautes exigences de profitabilité sont allées de pair avec une augmentation du sur-travail (allongement de la carrière, réduction des cotisations de sécurité sociale et donc diminution de la part socialisée des salaires), le capital étant de moins en moins affecté à des investissements productifs.

Cette stimulation des bénéfices, sans investissement concomitant dans la sphère réelle de l’économie, ne fait, en réalité, qu’amplifier la propension du capitalisme contemporain à produire du capital supplémentaire (c’est cela la suraccumulation) et à "gonfler d’immenses bulles financières accompagnées d’une hausse des profits par baisse absolue des salaires (…) et par utilisation plus intensive des moyens de production existants (…) et bien sûr, par l’élimination des moins productifs (donc augmentation de la productivité moyenne), toujours forte dans les crises [12]".

Face à un capital qui ne sait plus où donner de la tête tant il fait des petits et alors que les capacités productives du système sont bloquées, on pointera l’émergence d’un nouveau modèle d’accumulation (ce dernier est déjà un fait patent outre-Atlantique et s’installe lentement mais sûrement chez nous) "fondé sur la priorité donnée à la production de la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
(ndlr. au détriment de la satisfaction des besoins) de l’ensemble de la population (l’accent est mis sur la hausse des profits) [13]". Et c’est ici qu’intervient la privatisation des systèmes de retraite et de l’ensemble de la protection sociale. Dans une analyse à publier ultérieurement, nous ferons le point sur les réponses qu’une pensée économique alternative peut formuler en réponse à ces défis.





[1Le Figaro, « Des entreprises riches et des ménages pauvres », lundi 11 septembre 2005.

[2Le capital technique, plus éloquemment appelé en anglais non-financial assets (traduction libre : avoirs non-financiers) désigne l’ensemble des matières premières et des moyens de production nécessaires à la mise en œuvre de la production tangible et physique des marchandises (Définition inspirée du « Dictionnaire économique et financier », Y. Bernard et J.-C. Colli, Editions du Seuil, Paris, 5e édition, 1989).

[3A contrario, l’Europe reste marquée par une préférence des acteurs privés à l’égard de l’accroissement de capital. Le différentiel entre ce dernier et la valeur restituée aux actionnaires équivalait, en 2005, à un total de 180 milliards d’euros. (Source : Le Figaro, 11/09/2006).

[4R. Rajan, FMI Report, 2006.

[5Husson. M., « Misère du capital. Une critique du néolibéralisme », Editions Syros, Paris, 1997, pp. 27-28.

[6Husson. M., op. cit., p. 36.

[7Lievens. M., “ 30 ans d’austérité. Ils nous ont trompés ”, Editions Léon Lesoil, Bruxelles, p. 69.

[8Cette description de l’allongement de la carrière en liaison avec la promotion de la compétitivité en Europe est empruntée à l’économiste belge Henri Houben in « Contre l’Europe de Lisbonne et de la compétitivité. Construisons ensemble l’Europe de la solidarité”, Manuel de formation ATTAC Wallonie-Bruxelles, 2006.

[9Les développements relatifs à la valeur et au profit sont empruntés à Jacques Gouverneur, Professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain, in « Les fondements de l’économie capitaliste. Introduction à l’analyse économique marxiste du capitalisme contemporain », Editions Contradictions, troisième édition, Bruxelles, 2005, pp. 41-105.

[10« Volkswagen veut enterrer un symbole, la semaine des quatre jours », Morgan Hamon, http: www.yahoo.fr

[11Dossier du magazine « Trends Tendances », 27 avril 2006, n° 17.

[12Thomas. T., « La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme », Editions Contradictions, 2004, p. 126.

[13Petrella. R, « Compétitivité : quel défi ? », Carte blanche parue dans Le Soir du 10/10/94