Inflation, pouvoir d’achat et pouvoir de propagande


Jeudi 6 décembre 2007, Erik Rydberg, 19634 signes.

Réalisé et diffusé à l’occasion de la manifestation en front commun syndical contre la scission de la sécurité sociale et pour protester contre la baisse du pouvoir d’achat, cette analyse a servi de base, en février 2008, à une présentation actualisée de la question, en format PowerPoint, devant une centaine de syndicalistes de la CNE.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Derrière la bataille des chiffres, il y a une bataille entre blocs sociaux. Chaque chiffre, chaque statistique est le reflet d’une grille de lecture, jamais innocente. Ils ont tous comme enjeux la distribution (inégale) des richesses. Essai de clarification.

Que la question du pouvoir d’achat soit devenue une préoccupation centrale dans la population n’a rien pour étonner. Elle assiste à une hausse inquiétante des prix du pétrole et des produits alimentaires de base, elle subit la tendance générale et continuée à la compression des salaires (et des revenus de remplacement) et, dans le Marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
commun européen, elle vit sous le régime d’une politique monétaire anti-inflatoire (l’obsession du 2% maximal), qui a fait des salaires le principal volant de maîtrise de l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
.

On rappellera, pour mémoire, qu’autour des débats sur le salaire minimum dans le secteur postal en décembre 2007 et, le mois suivant, en janvier 2008, à l’entame des négociations sectorielles pour la fonction publique, en Allemagne, coup sur coup, le président de la Banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
européenne Jean-Claude Trichet est intervenu publiquement pour plaider la modération salariale au nom de cette politique anti-inflatoire. Dans les même temps, en Belgique, sur toile de fond d’une inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
atteignant dans la zone euro et sur un an le chiffre record de 3,1%, un journal pouvait titrer en une : "Les Belges écrasés par le coût de la vie" [1]. Ce que l’Eurobaromètre semestriel de la Commission européenne viendra confirmer : à l’automne 2007, l’inflation a détrôné le chômage pour devenir le premier sujet de préoccupation, en Belgique comme dans la plupart des pays européens [2].

C’est dire l’intérêt, dans ce domaine, d’examiner les notions et données de base, de même que les discours qui viennent s’y greffer, tant il est évident que ces phénomènes, étant sources de conflits sociaux potentiels, donnent lieu chez les élites au service des classes dominantes à des propos rassurants visant à calmer le jeu et, par exemple, en présentant l’érosion du pouvoir comme chose fictive et imaginaire, une sorte de phantasme psychologique, on y reviendra.

 Perdants et gagnants

Pour les notions de base, on se reportera ici aux pages lumineuses écrites par John Maynard Keynes dans les années vingt [3], un des grands économistes du siècle dernier, dont il peut être utile de garder en mémoire qu’il considérait l’amour de l’argent et du profit comme "un état morbide plutôt répugnant" et l’économie, un peu dans la lignée de Marx, comme une triste technique appelée à disparaître dès lors que la société s’organisera pour ne plus travailler que trois heures par jour (à l’horizon de 2020 précisait-il, avec un brin d’optimisme) afin de s’occuper de choses plus enrichissantes que la satisfaction des besoins.

L’inflation, c’est une hausse générale des prix et, donc, une érosion générale de la valeur de l’argent. Le pouvoir d’achat apporte un angle d’approche pour constater la même chose du point de vue de la population. Si les prix augmentent, elle devra payer plus qu’auparavant pour acheter les mêmes marchandises et, donc, son pouvoir d’achat s’en ressent, il baisse, il faudra renoncer à certains achats jusque-là accessibles, il y a un phénomène d’appauvrissement. Tel est le scénario dans toute sa banale simplicité. Il demande à être précisé.

Comme souligne Keynes, en effet, l’opération n’est pas neutre. La dépréciation de l’argent ne frappera pas toutes les transactions de manière uniforme. Il y aura des perdants et il y aura des gagnants. L’inflation (tout comme le mouvement inverse de déflation Déflation Période durant laquelle les prix ont tendance à baisser continuellement. Ce qui a, en général, l’effet de baisser également les salaires. La déflation est l’inverse de la situation d’inflation.
(en anglais : deflation).
), dit-il, a pour principal effet "de modifier la distribution de la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
entre différentes classes sociales."

Il faut retenir cela, c’est ce que le discours dominant cherche à masquer. Keynes, lui, répartissait ces classes en deux grands groupes. Les créanciers et les débiteurs. Les créanciers que sont par exemple les épargnants seront une des grandes victimes de l’inflation : ce qu’ils ont mis de côté vaudra moins. A l’inverse, les débiteurs que sont par exemple les "investisseurs" qui empruntent pour réaliser leurs opérations spéculatives y gagnent, ils devront rembourser moins. Même chose avec la gigantesque dette extérieure des États-Unis. Le dollar vaut moins, grâce à la baisse du taux d’intérêt Taux d’intérêt Rapport de la rémunération d’un capital emprunté. Il consiste dans le ratio entre les intérêts et les fonds prêtés.
(en anglais : interest rate)
de la Federal Reserve (banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
), et les créanciers, dont la Chine, y perdent lourdement.

C’est avec ces lunettes qu’il convient d’analyser les rapports entre inflation et pouvoir d’achat. Qui y perd ? Et dans quelles proportions ? D’évidence, moins on a de revenus, plus cela fera mal, plus l’inflation accentuera les inégalités sociales. C’est justement ce qu’on cherche en général à gommer.

 Le Belge "moyen" comme outil de propagande

Illustrons cela. Cela se passe fin 2005 et la date n’est pas anodine car elle voit les syndicats se mobiliser devant la menace d’un "pacte de compétitivité" censé modérer leurs revendications salariales à l’entame de la négociation du nouvel accord interprofessionnel 2007-2008. Il s’agit donc de développer un discours laissant entendre que les travailleurs gagnent bien assez comme cela. La publication des résultats sur l’enquête sur le budget des ménages en 2004 tombe à cet égard à pic. Car que racontent-ils ? Qu’il y a croissance des dépenses et, donc, laisse-t-on entendre, que les Belges sont devenus plus "riches".

On va le laisser entendre bruyamment. Tel journal s’exclame devant "l’extraordinaire propension à consommer de la population" [4]. Tel autre donne la parole à Ivan Van De Cloot, un économiste de la banque ING qui ne contient pas son émerveillement : "Nous n’en sommes pas toujours conscients mais nous n’avons jamais été aussi riches !" [5]. Si on voulait être méchant, on dirait que le seul élément véridique dans ce jugement est sans doute qu’il reflète l’aisance matérielle dont jouit M. Van De Cloot. On ne va pas être méchant. On va tâcher d’y voir clair.

La "débauche" consommatrice du ménage belge moyen s’élève en 2004 à 30.600 euros. On voit tout de suite le problème.

On le voit tout de suite lorsqu’on quitte le terrain du "ménage moyen". Car le ménage moyen n’existe pas, pas plus que le Belge moyen. Comme Nico Hirtt l’a bien mis en évidence dans son petit ouvrage sur les chausse-trappes statistiques du discours dominant [6], la moyenne est sans doute le plus trompeur des indicateurs des revenus d’une population. On lui préfère donc souvent le revenu médian, soit le revenu pivot qui divise la population en deux parts égales : une moitié de la population gagne plus que le revenu médian, l’autre moins.

Et là, cela chute. Pour un revenu moyen de 24.600 euros, on a effet, par déclaration fiscale, un revenu médian de 18.900 euros. On peut encore affiner et, on s’en serait douté, cela va encore chuter. Car il y a aussi le revenu dit "modal", soit celui autour duquel gravitent les revenus du plus grand nombre de gens. Le revenu modal, lui, s’établit à 11-12.000 euros, donc moins de la moitié de ce dont dispose le fameux – et fictif – Belge moyen.

Pour mémoire, les chiffres dont les médias parlent peu
Les revenus des ménages belges en 2003 tels qu’enrôlés donnent, après encodage dans les statistiques du ministère de l’Emploi :
Un revenu moyen de 24.600 euros (2.050 euros par mois)
Un revenu médian de 18.900 euros (1.575 euros par mois)
Un revenu modal de 11-12.000 euros (entre 916 et 1.000 euros par mois)
Source : Nico Hirtt, 2007.

On peut, avec Hirtt, faire ressortir ces distorsions très inégalitaires en répartissant la population en trois grands groupes. A la grosse louche. Cela donne :

Sont-ce trois classes sociales ?
14% des ménages ont des revenus (un pouvoir d’achat) inférieurs à 9.000 euros par an.
43% des ménages ont des revenus qui oscillent entre 9.000 et 21.000 euros.
43% des ménages ont la très grande chance de vivre avec des revenus supérieurs à 21.000 euros.
Source : Nico Hirtt, 2007.

Achevons le tableau avec quelques faits sortis de l’actualisation des données sur la pauvreté en Belgique. Ceci, par exemple, que 16% de la population belge vit sous le seuil de pauvreté (moins de 60% du revenu médian). 16%, c’est 1,5 million de Belges "écrasés par le coût de la vie", pour reprendre l’expression journalistique. Et puis ceci encore, car 16%, cela reste assez vague, que si on examine les groupes sociaux les plus vulnérables, on constate que pas moins de 23% des chômeurs vivent sous ce seuil de pauvreté, que cette proportion grimpe à 25% pour les personnes âgées de plus de 75 ans, et à 36% pour les parents isolés [7].

 Toutes choses étant par ailleurs inégales...

Précisons enfin que, lorsqu’on parle de pauvreté, d’inégalités ou de revenus (moyen, médian ou modal), c’est en général au regard des revenus imposables qu’on raisonne, soit les revenus qui apparaissent sur les déclarations fiscales. Il n’y a pas d’impôt sur la fortune en Belgique, et donc peu de statistiques. On estime néanmoins que 135.000 ménages belges (c’est environ 2,5% du total) disposent, en sus de leurs revenus, hors patrimoine Patrimoine Ensemble des avoirs d’un acteur économique. Il peut être brut (ensemble des actifs) ou net (total des actifs moins les dettes).
(en anglais : wealth)
immobilier, d’une fortune financière de plus de 680.000 euros. Il faut garder cela en mémoire quand on parle revenus, c’est une lunette statistique plutôt réductrice.

Réductrice et pleine de pièges. Voici peu le Canard Enchaîné s’est amusé à démontrer que, sur la base des mêmes chiffres officiels, la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
2005-2006 des revenus en France peut, selon qu’on l’envisage globalement, être qualifiée d’honorable (l’ensemble des revenus a progressé de 2,3%), mais être jugée tristounette (1,4%) si on établit la moyenne par individu, voire carrément atone (0,8%) si on prend le nombre de ménages comme base de calcul.

C’est ce qui explique, le nombre de ménages progressant trois fois plus vite que la population française et les emplois "atypiques" se multipliant, que l’ensemble des salaires puisse être resté stationnaire (plus zéro pour cent) depuis 1978 alors que les revenus des salariés à temps plein ont, sur la même période, progressé de 20%. [8]

Le pouvoir d’achat des uns n’est pas celui des autres. L’inflation frappe indistinctement mais avec une force et une intensité qui varient en fonction des classes sociales qui la subissent. Il n’y a, avec l’inflation, aucune progressivité, aucun correctif redistributif.

Il y a une leçon ? D’évidence, la lutte syndicale pour le maintien du contrat de travail à temps plein et à durée indéterminée comme norme juridique et objectif politique de plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
est de ce point de vue cruciale. C’est le seul qui résiste correctement à l’érosion du pouvoir d’achat.

  Un fantasme, la pauvreté ?

Que l’inflation accable avant tout les petites gens est indiscutable.

En France, l’écart cumulé d’inflation 1996-2006 entre les ménages modestes et aisés a été estimé à 2,2 points : les premiers ont eu affaire à 17,5% d’inflation, les seconds à 15,3%, avec, donc, approfondissement des inégalités. [9]

En Belgique, le tableau comparatif des dépenses des ménages révèle que, comparés aux "chanceux" qui se situent au-dessus du seuil de pauvreté (budget annuel de 33.700 euros), les ménages pauvres (budget annuel de 20.000 euros) se serrent la ceinture sur l’ensemble des besoins quotidiens et ordinaires – sauf pour le tabac, la clope du condamné à une vie misérable. [10] De même, une étude de l’ING a mis en évidence que, du point de vue des coûts de la vie, "le fossé s’est creusé entre les pensionnés et la population globale", et surtout pour les soins de santé. [11] On peut multiplier les pièces d’accusation.

Jusqu’ici il n’a été question, essentiellement, que des effets (inégaux) de l’inflation sur le pouvoir d’achat. Des effets – il faut y revenir – que le discours dominant cherche à minimiser, voire invalider. Comment ? Très classiquement, en psychologisant les données du dossier.

A suivre ce raisonnement, on n’assisterait pas à une perte de pouvoir d’achat dite réelle mais à des distorsions dans la perception [12] de l’évolution du coût de la vie chez les consommateurs, auxquels "on" va attribuer des réactions irrationnelles qu’un diagnostic clinique qualifiera de "syndrome du tout augmente madame". [13] Mieux, on va suggérer que ce n’est pas le coût de la vie qui augmente, mais les appétits de consommation. Ou encore que si la plupart des produits de première nécessité ont beau, effectivement, augmenter, ce renchérissement serait largement compensé (sic) par "l’effet modérateur" de la baisse des prix de biens durables tels que les ordinateurs ou les voitures. [14]

C’est naturellement faire l’impasse sur l’explosion de ce que les économistes appellent les "dépenses contraintes", sur lesquelles les ménages n’ont pas ou très peu prise : frais de loyers, de chauffage, d’impôts, de banque, d’assurances, de remboursements de crédits, de transports, de téléphonie, etc. Ces frais incontournables-là, soulignent Les Echos, n’ont cessé d’enfler pour, en 45 ans, passer de 22 à 45% du budget des ménages, et jusqu’à 75% (les trois quarts !) chez les ménages les plus modestes, et ce, précise le quotidien financier, alors qu’on assiste à "ralentissement indiscutable de la progression du pouvoir d’achat depuis 2003". [15] Inutile de faire un petit dessin. Le "sentiment" que tout augmente n’a rien de subjectif. [16]

 C’est objectif, ils disent

D’où, naturellement, la question : y a-t-il une mesure objective de l’inflation ? La réponse n’est pas simple. Qui dit inflation, dit en général indice des prix à la consommation. Donc, une construction mathématique. Sans entrer dans les détails, cette construction repose en Belgique sur un échantillon de points de vente "témoins" où sera régulièrement relevé un échantillon de prix "témoins" qui, à leur tour, seront pondérés en fonction des habitudes d’achats d’un échantillon de ménages "témoins". Cela fait beaucoup d’échantillons, beaucoup de variables, dont la combinaison, selon une procédure pour le moins opaque, est censée livrer le chiffre magique de l’évolution générale des prix et, donc, de l’inflation. C’est, d’évidence, un "montage" fragile, qui prête le flan à la critique.

On ne mettra pas sur le compte du hasard, ainsi, le fait que le journal financier bruxellois L’Echo a choisi, dans une édition où il s’alarmait en Une d’un risque de "dérapage" salarial en 2008 en raison de la multiplication d’actions syndicales visant à relever le pouvoir d’achat des travailleurs, de donner la parole à Itinera, un "think tank Think tank Littéralement « boîte à idée » ; organisme regroupant généralement des chefs d’entreprise, des responsables politiques, des professeurs d’université ou chercheurs, des journalistes pour discuter de problématiques importantes pour un pays, une région, la planète et pour ainsi influer sur les grandes orientations politiques.
(en anglais : think tank)
" de droite, pour mettre en doute la réalité de l’érosion du pouvoir d’achat.

Que va en effet dire Itinera, par la voix d’un de ses membres, Jean Hindriks, professeur à l’UCL ? Ceci : "L’indice des prix à la consommation surestime le coût réel de la vie de près de 50%." [17]

On a bien lu : surestime. Et de 50% encore bien. Lorsqu’on nous parle d’une inflation de 3%, elle ne serait, selon Hindriks, que de 2%. Le coût de la vie n’augmente guère, les travailleurs n’ont aucune raison de revendiquer de meilleurs salaires. C’est le message. Mais aussi la démonstration de la fragilité scientifique de l’indice.

Il y a là comme un nœud. Autant, en effet, du point de vue politique, l’indice doit refléter l’évolution des prix avec modération, car son niveau l’influence automatiquement à la hausse via les mécanismes d’indexation, autant, du point de vue économique et monétaire, doit-il fournir aux businessmen et banques centrales un élément d’appréciation fiable, débarrassé du "bruit de fond" médiatique. Aux États-Unis, ils ont trouvé une solution simple au problème, en distinguant "inflation grand public" (headline inflation) et inflation fondamentale (core inflation). Pour cette dernière, on fait abstraction des prix de l’énergie et des produits alimentaires, jugés volatiles bien que, naturellement, décisifs dans le quotidien de la population [18]. Cela a donné, ici, on le sait, l’indice "santé"...

 Vers un indice de combat

Donc, construction fragile, susceptible de donner lieu, en fonction des besoins de ses différents utilisateurs, à des indices alternatifs. A droite, on l’a vu, on tendra à dire que l’indice surestime l’évolution des coûts de la vie. En face, dans les milieux progressistes, on tiendra le raisonnement inverse.

On l’a vu en 2006, lors de la grande révision du calcul de l’indice, lorsque des voix se sont élevées pour fustiger le fait que les loyers ne comptent que pour 6% dans le calcul de l’indice et que celui-ci ne paraît pas s’être aperçu, en enregistrant une progression de 19% en dix ans, que les prix du gaz de pétrole ont augmenté de 65% sur la même période, et l’eau de 56%, le gaz naturel de 46% et les combustibles liquides de 28% [19]. Par exemple.

Il y a mieux, il y a plus fort. Commentant la dernière opération de révision du calcul de l’indice, le gouverneur de la banque centrale de Belgique Guy Quaden s’est réjoui de la modération dont les partenaires sociaux ont fait preuve lors de cet exercice. En effet, dit-il, "Grâce au nouvel indice, l’inflation sera plus faible.". [20] Lire : il sera sous-estimé. On ne veut meilleure preuve que la mesure de l’inflation résulte avant tout d’un choix politique. On lui fera dire ce qu’on veut entendre.

On en tire quelques leçons ? D’abord, celle-ci que l’indice des prix à la consommation vaut ce qu’il vaut, et qu’il constitue sans conteste un rempart, un des moyens de lutte contre l’érosion des salaires, tandis que l’indice "santé", lui, demeure un instrument de paupérisation pour quiconque vit de revenus de remplacement. Ensuite ceci, que à l’instar de ce que la CGT avait fait en 1972, en mettant en place son propre indice des prix, l’heure est peut-être venue pour le mouvement ouvrier d’en imiter l’exemple, et produire son propre indice de combat.





[1Le Soir du 15 décembre 2007, à l’occasion de la manifestation syndicale pour la solidarité et contre la vie chère.

[2La Libre Belgique du 19 décembre 2007.

[3Essays in Persuasion", 1931, traduit en français sous le titre "Essais sur la monnaie et l’économie", Petite collection Payot, 1971.

[4La Libre Belgique du 2 décembre 2005.

[5Le Soir du 21 décembre 2005.

[6"Déchiffrer le monde", Editions Aden, 2007.

[7Knack n°50 du 12 décembre 2007.

[8Canard Enchaîné du 5 décembre 2007.

[9Les Echos du 28 février 2007.

[10Le Soir, déjà cité, note 1.

[11L’Echo du 28 avril 2007.

[12De la même manière que, dans un autre domaine de propagande psychologisante, on distingue insécurité (objective) et sentiment d’insécurité (subjectif).

[13Le Soir du 15 décembre 2007, déjà cité.

[14Raisonnement tenu par exemple par l’économiste en chef chez Petercam, Geert Noël, dans sa chronique "Pic d’inflation en vue : pas de panique" (Trends Tendances du 10 janvier 2008).

[15Les Echos du 26 octobre 2007.

[16Même propagande autour de l’augmentation des dépenses des ménages, qu’on présentera comme un pouvoir d’achat accru là où, en réalité, cette augmentation traduit bien souvent le fait qu’on a dû payer plus cher, et en moindre quantité, avec une qualité de vie moindre, ce qu’on achetait auparavant.

[17L’Echo du 12 janvier 2008.

[18The Economist, 23 juin 2007, qui souligne les effets pervers de l’indice allégé, sa valeur prédictive étant affaiblie par la non prise en compte de l’influence des produits exclus de l’indice sur ceux qu’on a choisi d’y faire figurer.

[19L’Echo du 21 janvier 2006.

[20De Morgen du 10 novembre 2006.

P.-S.

Réalisé et diffusé à l’occasion de la manifestation en front commun syndical contre la scission de la sécurité sociale et pour protester contre la baisse du pouvoir d’achat, cette analyse a servi de base, en février 2008, à une présentation actualisée de la question, en format PowerPoint, devant une centaine de syndicalistes de la CNE.