L’électricité du Congo reste un énorme casse-tête


Vendredi 1er juillet 2011, Raf Custers, 11868 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le Congo sort difficilement de l’imbroglio énergétique. Les besoins d’électricité sont énormes. Les grands travaux sont orientés par les financements de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
 ; ils se font aux centrales de Inga, sur les lignes de haute tension vers le Katanga et la Zambie et dans la capitale. Mais l’entreprise étatique SNEL manque de moyens pour électrifier les autres villes et territoires du pays. Les quelques projets dans les provinces sont exécutés par des entreprises indiennes ou chinoises, et, nouveauté, par des opérateurs privés. Enquête sur le terrain.

Une semaine avant le 30 juin, fête de l’indépendance du Congo, un nouveau transformateur (de 630 kilovoltampères) est installé dans la cabine Ndjoko, commune de Kimbanseke. La cabine dessert 5 des 48 quartiers que compte la commune.

En principe, le rayon d’action d’une cabine ne dépasse pas les 500 mètres. Ici, il atteint 1,5 kilomètre et ceux qui habitent au bout des lignes éprouveront des chutes de tension inévitables. Mieux ça que rien.

Ndjoko était en panne depuis trois mois. Et dans la plus grande partie de Kimbanseke, les habitants n’ont pas d’électricité du tout. Là, la nuit, le petit peuple sombre dans une obscurité totale. Kimbanseke est (en superficie) la quatrième commune de l’agglomération de Kinshasa, elle est aussi la commune la plus peuplée du Congo.

 Exclusion énergétique

L’électricité est un énorme casse-tête pour le Congo. L’entreprise publique, la Société nationale d’électricité (SNEL) manque dramatiquement de moyens pour équiper ou moderniser les installations de cette capitale de 8 à 10 millions d’habitants (selon certains, déjà 13 millions). Des provinces, n’en parlons même pas.

La pauvreté est profonde. "Kimbanseke vit à cent pour cent de l’informel", nous dit le président du comité d’habitants qui protège les cabines d’électricité du quartier Mayengele. Mais la population, et on ne peut pas le lui reprocher, aspire inlassablement à un confort minimal. D’où des raccordements frauduleux massifs puisque, pour la seule ville de Kinshasa, la demande aurait quadruplé en dix ans à cause de l’afflux de réfugiés de guerre et de l’urbanisation. Voilà qui entraîne une surcharge permanente des installations vétustes.

La gestion se voit confrontée à un imbroglio de dilemmes [1]. Quelques chiffres illustrent cela. Dans les neuf pays membres du Pool Energétique de l’Afrique Centrale, la consommation moyenne d’électricité par habitant est maintenant de 109 kWh (kilowatt-heures). En Afrique du Nord, elle est de 739 kWh par habitant, en Afrique australe de 1617 kWh. La République Démocratique du Congo est au plus bas de la liste. La consommation totale d’énergie de la République démocratique du Congo s’est élevée à 20.894 kilotonnes d’équivalents pétrole (ktep) en 2008, une estimation du Système d’Information Energétique (SIE-RDC). Pour une population d’environ 68 millions d’habitants, cela donne une consommation de 0,31 tep par tête. La moyenne africaine était alors de 0,48 et la moyenne mondiale de 1,25. Et le peu d’énergie que les Congolais consomment, ils la prennent dans la nature. De l’approvisionnement national en 2008, 95% provenait de la biomasse (essentiellement bois et charbon) et 3% seulement de l’électricité.

Le pays a besoin d’électricité pour son développement. Il a la capacité physique d’en produire. Des projets sont en cours. Mais vu les priorités nationales et internationales et les fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
qui y sont affectés, la grande majorité de la population risque d’en rester privée.

 Inga blues

Depuis toujours le monde extérieur a les yeux braqués sur le site d’Inga. Sur ce site dans la province du Bas-Congo et proche de l’embouchure du fleuve Congo, le fleuve chute d’environ 50 mètres et peut atteindre (selon des documents d’antan) un débit de 2200 m3/sec. Site idéal donc pour construire des barrages et des centrales hydroélectriques. Mais des quatorze groupes de production installés dans les centrales de Inga-1 et Inga-2, sept seulement étaient en service en 2008, et cela après déjà des années d’efforts de réhabilitation.

Inga a été conçu à l’époque pour desservir la grande industrie et la capitale Kinshasa et pour produire des excédents à l’exportation. C’est ainsi que des lignes de haute tension ont relié Inga avec Kinshasa et la province minière du Katanga et, via la Zambie, l’Afrique australe.

Ce schéma reste à l’avant-plan. La Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
(BM) en est le principal promoteur. Les deux grands programmes que la BM gère aujourd’hui ont comme objectif de réhabiliter, de moderniser et d’étendre le système d’Inga avec les lignes de haute tension et le réseau de Kinshasa. Ces programmes sont le Southern African Power Market Program (SAPMP), approuvé en 2003, et le Regional and Domestic Power Markets Development Project (PMEDE), approuvé en 2007. En commençant avec le SAPMP, orienté vers l’Afrique australe, la BM a mis la charrue avant les bœufs. Ensuite, elle s’est aperçue que pour approvisionner des pays voisins, il fallait d’abord augmenter les capacités de production de Inga. Pour cette raison, le PMEDE a été ajouté. De ces deux programmes, les proportions des dons et des prêts restent à être établies. Entre temps, d’autres financiers se sont joints à la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
. La Banque européenne d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
(BEI) va financer une deuxième ligne de Inga à Kinshasa, la première étant saturée. La Banque africaine de Développement (BAD) pour sa part intervient entre autres dans des projets pour Kinshasa et notamment à Kimbanseke.

 Secteur public à la peine

En 2007 la RDC a adopté un plan énergétique de cinq ans qui expire fin 2011. De ce plan, beaucoup de projets n’ont pas pu être lancés. Une première raison est que l’entreprise étatique SNEL n’en a pas les moyens financiers. Ceci est dû aux détournements internes de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
mais surtout aux non paiements de factures par le secteur public. Il serait actuellement redevable d’environ 340 millions de dollars (240 millions d’euros) à la SNEL, montant auquel s’ajoutent des dettes de 317 millions de dollars (222 millions d’euros) de la Gécamines, d’environ 150 millions de dollars (105 millions d’euros) de la Régie des Eaux, de la société ferroviaire SNCC et d’autres entreprises étatiques.

Depuis plusieurs années, la SNEL pense avoir trouvé une solution en nouant des partenariats avec des entreprises privées. Celles-là financent des travaux de réhabilitation et sont remboursées en électricité, mais elles appliquent des taux d’intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
très défavorables pour le Congo, qui vont jusqu’à 15%. Ce type de coopération existe au Katanga avec des entreprises minières et pourrait devenir d’actualité pour certaines unités de production à Inga. Le Groupe Forrest est une des entreprises qui a manifesté son intérêt pour un tel partenariat public-privé (PPP).

Mais le Congo n’a pas les mains libres pour conclure des PPP. La BEI par exemple subordonne à son aval tout "endettement d’un montant supérieur à 22 millions de dollars (15 millions d’euros) ou remboursable à plus de trois ans" [2].

La prudence s’impose. Le PPP avec l’entreprise canadienne MagEnergy s’est terminé catastrophiquement. MagEnergy allait réhabiliter quatre unités à Inga, pour alimenter des installations d’une entreprise-soeur au Congo-Brazzaville et revendre de l’électricité. Mais finalement MagEnergy n’a investi que dans l’unité G23 de Inga-2, qui en plus est à nouveau tombée en panne.

L’entreprise publique SNEL - qui d’ailleurs n’a jamais joui d’un monopole juridique - se voit maintenant dépassée par d’autres opérateurs qui, dans un contexte de libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. de l’énergie, s’activent dans le secteur.

A Tshikapa dans la province du Kasaï Occidental par exemple, l’entreprise privée Electricité du Congo (EDC), créée par l’entreprise belgo-congolaise STS avec Safricas (Daniël Blattner), a retapé la centrale d’hydroélectricité et distribue et commercialise sa production localement et, à terme, même au-delà de la frontière avec l’Angola.

Dans ce contexte de compétition, la SNEL se montre à nouveau la plus faible. Elle ne pourra pas faire concurrence sur les prix. Le ministère de l’Économie, qui en a la compétence, lui impose une politique de bas tarifs. Et donc si EDC vend son électricité produite dans une centrale de la SNEL, que la EDC a reçue en concession pour 25 ans, à des particuliers à 28 centimes le kilowatt-heure, la SNEL est quant à elle obligée d’appliquer des tarifs de 10 à 14 centimes le kilowatt-heure. Tarif démocratique certes, mais qui n’est pas "rémunérateur" et ne couvre pas, de loin, les coûts de production. Quatre ajustements semestriels, pour aligner les tarifs de la SNEL sur les coûts, étaient prévus à partir d’avril 2009, mais ils n’ont pas été tous exécutés.

 Appétits conglomérés

Certains dossiers avancent avec l’appui d’entreprises non occidentales. La Chinoise Sinohydro semble avoir traîné (ou dû traîner) pendant deux ans, mais démarre maintenant la construction d’une deuxième hydro-centrale à Zongo (non loin de la capitale) avec un financement chinois et a officiellement obtenu le contrat pour la construction d’un barrage à Busanga au Katanga (chantier confié à MagEnergy avant !). L’entreprise indienne Angélique, avec un financement de la India Exim Bank, construira un barrage à Kakobola dans la province du Bandundu.

Puisque le Congo est membre de plusieurs plateformes énergétiques régionales, là aussi les coopérations se multiplient. C’est le cas des centrales hydroélectriques sur la rivière Ruzizi, qui démarque la frontière de l’Est avec le Rwanda et le Burundi. Ces centrales sont gérées par les trois pays via Electricité des Grands Lacs (EGL).

Le consortium Consortium Collaboration temporaire entre plusieurs entreprises à un projet ou programme dans le but d’obtenir un résultat.
(en anglais : consortium)
Westcor, formé par le Congo avec quatre pays de l’Afrique australe (l’Angola, la Zambie, le Botswana et l’Afrique du Sud), est apparemment enterré pour du bon. Ce consortium Consortium Collaboration temporaire entre plusieurs entreprises à un projet ou programme dans le but d’obtenir un résultat.
(en anglais : consortium)
allait construire un troisième barrage et une centrale hydro-électrique à Inga pour approvisionner ses cinq membres.

 BHP Billiton, client privilégié

Paradoxalement, Inga-3 est plus vivant que jamais, parce qu’un investisseur puissant s’est présenté. Il s’agit de la brittanno-australienne BHP Billiton, première entreprise minière mondiale. BHP Billiton a l’intention de construire une usine d’aluminium à Moanda, sur la côte atlantique du Congo, pour laquelle il aura besoin de grandes quantités d’électricité.

Inga-3 devrait livrer cette quantité à, on l’a vu, prix bas. Un nouveau port à eau profonde, à construire à Moanda, devrait accueillir les livraisons des matières premières pour l’usine et essentiellement la bauxite et l’alumina de la Guinée (où BHP Billiton a entre autres pris une participation dans l’exploitation de la bauxite de Sangaredi).

Que l’option Option Contrat où un acquéreur possède le droit d’acheter (option dite « call ») ou de vendre (option dite « put ») un produit sous-jacent (titre, monnaie, matières premières, indice...) à un prix fixe à une date donnée, moyennant l’octroi une commission au vendeur. C’est un produit dérivé.
(en anglais : option).
BHP/Inga-3 ait été favorisée par le Congo, a été critiqué en Afrique australe. D’un côté la RDC remporte un investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
d’un acteur mondial, ce qui peut convaincre d’autres grandes entreprises à mettre le pied au Congo ; de l’autre côté, Inga-3 serait construite pour les besoins d’un seul client.

Par rapport à la taille de Inga-3, BHP Billiton aurait déjà plaidé pour une capacité de production Capacité de production Ensemble des actifs fixes (bâtiment, machines et équipement) qui, en fonction de la technologie, de l’organisation de la production et des systèmes de travail appliqués, donne la production maximale possible d’une usine, d’une entreprise, d’un secteur.
(en anglais : production capacity)
plus réduite de 2000 à 2500 Megawatt et donc fort inférieure au projet de Westcor qui allait jusqu’à 5000 Mw. Reste à voir si Inga-3 se concrétise. Parce que, comme l’ont observé plus d’un, ces nouveaux projets pour Inga sont comme le monstre du Loch Ness : il montre parfois la tête, mais c’est pour ensuite disparaître sans qu’on sache pour combien de temps.

Cette analyse, faisant suite à une mission en RDC en juin 2001, a été réalisée en collaboration avec le centre d’expertise CRE-AC et débouchera sur plusieurs publications à l’automne 2011 et en 2012.





[1Pour une comparaison avec la situation de 2008, voir notre article ’ Effervescence autour des barrages de Inga sur le fleuve Congo en RDCongo’, diffusé en avril 2008 par Ipis, et accessible via ce lien : http://www.soulpress.be/article.php3?id_article=142

[2Société Nationale d’Electricité, Note Interne, Juillet 2010.