Juré ! Les Européens seront les plus compétitifs… en 2020


Mardi 22 décembre 2009, Henri Houben, 22276 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le processus de Lisbonne sera reconduit pour dix ans. C’est ce que nous promet la Commission européenne. La décision qui devrait tomber en juin 2010 est préparée par un texte de discussion vantant les bienfaits de cette politique. Mais le processus n’a pas obtenu les résultats escomptés, même aux yeux de ses promoteurs. Et les résultats sociaux sont plutôt dramatiques : flexibilité, précarité, privatisations, allongement de la carrière… Alors pourquoi et pour qui cette politique est-elle prolongée ?

C’est devenu la formule consacrée au sein des instances européennes : avant une décision, la Commission initie une procédure de consultation et d’enquête avant d’adopter le nouveau processus de Lisbonne, celui qui doit succéder à l’ancien.

Normalement, elle doit déposer un texte préparatoire au sommet de printemps 2010 pour traiter de l’avenir de ce programme. Ceci devrait être le cas pour la fin janvier. Entre-temps, elle lance cette initiative de récolte des avis et des suggestions.

Parfait pourrait-on dire ! Enfin, les choix européens se démocratisent. A part que… tout semble déjà bien ficelé. Le texte proposé à débat est déjà largement orienté et ne fait aucun doute sur les orientations futures : on continuera le processus coûte que coûte, même si les résultats apportés lors de l’expérience précédente sont loin d’avoir été concluants. En langage sportif, cela donne le dicton bien connu : on ne change pas une équipe et une stratégie qui perdent.

 Tout un processus à traiter

En matière européenne, Lisbonne concerne deux choses différentes : un processus (ou agenda) et un traité. Ce dernier, le plus connu et le plus célèbre, a été conclu récemment après que le dernier "mauvais élève", la Tchéquie, a décidé de le signer. Il s’agit d’une reprise presque complète du défunt projet de constitution européenne. Son enjeu est de redéfinir l’aspect institutionnel de la construction européenne, le reste étant un rassemblement de décisions politiques et économiques déjà prises auparavant, quoique très contestables.

Moins médiatisé, mais ô combien plus important, est ce processus de Lisbonne. Il ne s’agit nullement d’un texte légal, mais d’un accord des chefs d’État et de gouvernement au sommet de mars 2000 dans la capitale portugaise. Son objet est de fournir à l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
un objectif ambitieux pour la décennie en vue, celle qui se termine l’année prochaine, à savoir : "devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale" [1]
. Rien que cela

Pour ce faire, après bien des palabres, la Commission et le Conseil ont sélectionné deux indicateurs centraux : le taux d’emploi devant atteindre 70% en moyenne pour 2010 et la part de la R&D devant correspondre à 3% au moins du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
à cette même échéance. Précisons encore que le taux d’emploi représente le rapport entre le nombre de personnes ayant au moins travaillé une heure dans la semaine et la population entre 15 et 64 ans. Cela permet d’inclure dans les salariés employés tous ceux qui sont engagés sous contrat flexible et dans la population tous les préretraités.

Inutile de préciser qu’aucune des deux cibles ne sera même approchée en 2010. En 2008, le taux d’emploi se situe à 65,9% pour l’Union à 27 (67% pour les quinze initiateurs) et la part de la R&D ne dépasse pas le 1,9% (1,99% pour les quinze) [2]. Pourquoi ?

 La faute à la crise

Pour la Commission et ses porte-parole, le problème était qu’on arrivait progressivement vers les objectifs. Malheureusement, la récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
était là et a tout fait basculer dans le négatif. Ce n’est vraiment pas de chance.

Ainsi, une des architectes de la stratégie, Maria Joao Rodrigues, déclare à propos du processus de Lisbonne : "En dépit des difficultés d’application, j’en fais un jugement positif. D’abord, l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
a un nouveau consensus stratégique sur les priorités à long terme : une économie plus intelligente, ’verte’ et qui combine un haut niveau de compétitivité à une cohésion sociale. Avant la crise, nous avons atteint un taux de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
assez important – 2,7% - et nous avons créé 15 millions d’emplois. De ce fait, je trouve que le résultat était bon. Mais maintenant nous devons faire face à la crise en effet." [3]

Maria Joao Rodrigues, professeur d’économie à Lisbonne, siège à de nombreux think tanks européens qui élaborent la politique de l’Union européenne : l’European Policy Centre, Notre Europe, The Lisbon Council… [4] Son discours sur l’évaluation du processus est donc repris en cœur par toutes les instances européennes. Dans la communication soumise à discussion, la Commission européenne écrit : "Les efforts d’une décennie, qui ont permis de réduire le taux de chômage de 12 à 7% dans l’Union européenne [5], risquent d’être annihilés par la crise. (…) La stratégie UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
2020 est conçue pour succéder à l’actuelle stratégie de Lisbonne, qui a constitué la stratégie de réforme de l’Union européenne pour la décennie écoulée et a aidé l’Union européenne à résister à la crise récente." [6]

On retrouve les idées de Maria Joao Rodrigues : les résultats étaient bons avant que la récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
n’arrive. Une crise tout à fait étrangère aux politiques menées, faut-il le préciser, aux yeux des responsables européens. Et une stratégie de Lisbonne qui a permis de résister à celle-ci, ajoutent-ils fièrement. Il faudrait juste comprendre dans cette logique comment un tel processus a-t-il pu aider à résister à la crise, alors que, par ailleurs, ils avouent que celle-ci va éliminer tous les soi-disant effets positifs de cette stratégie. Inutile de chercher dans les documents de l’Union européenne, il n’y a pas de réponse à cette question.

Mais le premier grand problème que pose l’agenda de Lisbonne est qu’en réalité, même en l’absence de crise, il aurait été difficile de parvenir aux objectifs visés. Les chiffres de 2008 qui n’incorporent pas encore les effets de la récession – ceux-ci n’ont vraiment débuté qu’après septembre 2008 : le taux de chômage est passé de 6,8% de la population active en juin 2008 à 9,3% en octobre 2009 – le montrent clairement.

D’abord, le modèle calqué est celui des États-Unis. Seulement l’économie américaine peut se permettre de vivre à crédit et de profiter pleinement de l’apport de revenus et de capitaux de l’étranger pour doper sa croissance. Elle ne doit pas, jusqu’à présent, solder ses comptes extérieurs, bénéficiant avec le dollar de la monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
internationale par excellence – un rôle auquel l’euro ne peut prétendre. En outre, elle est pratiquement complètement unifiée. L’État américain peut défendre sans contestation Microsoft, Intel, IBM, Boeing, General Electric, Honeywell, Monsanto, notamment dans leurs litiges à l’étranger. Il n’hésite pas à utiliser ses services secrets comme la CIA ou son réseau mondial d’écoutes téléphoniques, Echelon, pour ce faire. Cette belle "unité" n’est guère présente en Europe.

Ensuite, le processus de Lisbonne a pour objectif de casser le système social européen : libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. et puis privatisation des anciens secteurs de services publics, allongement de la carrière, suppression progressive des régimes de préretraite, développement des contrats de travail "atypiques" [7], du temps partiel, des emplois intérimaires, activation des chômeurs (qui se transforme souvent en chasse ouverte), démantèlement de la sécurité sociale, destruction du droit du travail… La liste est longue.

Évidemment, ceci ne se déroule pas toujours dans la plus grande harmonie sociale. Il y a eu des mouvements très durs contre l’élévation de l’âge de la pension ou contre l’élimination de systèmes de préretraite dans plusieurs pays (Italie, Allemagne, France, Belgique…). Outre-Rhin, les batailles ont été rudes contre les mesures Hartz, du nom de cet ancien responsable des ressources humaines de Volkswagen (par ailleurs condamné pour détournement de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
) qui a favorisé la flexibilité des emplois. En France, en Allemagne, en Belgique notamment, des combats se poursuivent pour empêcher la privatisation des entreprises ferroviaires, de la poste ou des compagnies énergétiques.

Tout cela ralentit la vitesse à laquelle les "réformes" promues par les responsables européens à travers le processus de Lisbonne peuvent être implémentées. Et certains dirigeants nationaux sont obligés de faire machine arrière. Le cas le plus symptomatique est, en France, celui du CPE, contrat de première embauche, qui permettait à une entreprise de pouvoir engager un jeune pour deux ans et de le licencier quand elle le voulait sans motif. Après une mobilisation populaire sans précédent, le gouvernement français doit retirer son projet en 2006. Et comme ces hommes politiques sont élus, contrairement aux commissaires européens, ils doivent être prudents dans le rythme avec lequel ils introduisent les changements voulus par l’Union européenne.

L’ancien président de Business Europe, la confédération européenne patronale, le baron Ernest-Antoine Seillière, a exprimé parfaitement cette difficulté d’avancer au niveau national : "Bon nombre de décideurs politiques européens sont conscients que des régulations du travail dépassées et inutilement rigides freinent les activités économiques et ralentissent la croissance de la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
. La plupart des gens sont d’accord qu’une taxation élevée du travail et un manque de mobilité accroissent les coûts d’ajustement liés à la globalisation et aux innovations technologiques. Beaucoup même reconnaissent, en théorie, que les heures œuvrées par personne baissent dangereusement face au problème démographique du vieillissement. Malheureusement, ces choses sont beaucoup moins consensuelles lorsqu’il convient de tirer les conséquences des analyses et de décider les réformes au niveau des États membres. La peur de l’opinion publique et de la résistance syndicale, particulièrement dans les grands pays de l’Union, ralentit considérablement les mesures nécessaires." [8]

Les autorités européennes essaient de résoudre la difficulté avec un nouveau concept, celui de flexicurité Flexicurité Néologisme inventé par la contraction des mots flexibilité et sécurité. Le but serait de marier la nécessité pour les entreprises d’avoir une main-d’œuvre flexible et le besoin des salariés d’avoir une sécurité accrue en matière de travail. Le problème est que le patronat est très clair sur la flexibilité exigée. Il l’est souvent beaucoup moins sur la contrepartie accordée en termes de sécurité. En français, le terme n’est pas officialisé. On trouve aussi flex-sécurité ou flexisécurité.
(en anglais : flexicurity)
. En échange de toutes les innovations qui détruisent le cadre traditionnel du travail et qui encouragent toutes les formes de flexibilité, les gouvernements accorderaient un peu de "sécurité", quelques avantages sociaux (des allocations un peu plus élevées en cas de chômage, des droits identiques pour les temps partiels que pour les temps pleins, etc.). D’où l’idée de flexicurité Flexicurité Néologisme inventé par la contraction des mots flexibilité et sécurité. Le but serait de marier la nécessité pour les entreprises d’avoir une main-d’œuvre flexible et le besoin des salariés d’avoir une sécurité accrue en matière de travail. Le problème est que le patronat est très clair sur la flexibilité exigée. Il l’est souvent beaucoup moins sur la contrepartie accordée en termes de sécurité. En français, le terme n’est pas officialisé. On trouve aussi flex-sécurité ou flexisécurité.
(en anglais : flexicurity)
 : beaucoup de flexibilité avec un zeste de sécurité, un donnant-donnant qui se change dans la bouche des responsables européens en un gagnant-gagnant tout à fait hypothétique.

C’est pourquoi d’ailleurs la CES, confédération européenne des syndicats, a critiqué d’emblée ce nouvel outil, qui, en individualisant totalement le rapport salarié-employeur, est aussi un grand danger pour le mouvement syndical. Et il a donné son accord du bout des lèvres pour une discussion avec le patronat dans un cadre de flexicurité, mais complètement indéfini.

Tout cela ne permet pas d’avancer à très grande vitesse. Donc la Commission joue les prolongations. On continue, on continue… puisque c’est dans l’intérêt des entreprises, de leurs dirigeants et de leurs actionnaires.

 La crise, cette grande inconnue

Il faut préciser que, si la crise économique est responsable des mauvais résultats socio-économiques et de la dégradation de l’emploi, nulle part on ne trouve de réelle analyse de celle-ci. La récession est quelque chose d’extérieur, venu sans doute d’une autre planète appelée États-Unis ou finance mondiale et qui perturbe la situation saine de l’Union.

Face à cette sorte de peste moderne, il n’y a que deux attitudes possibles selon les responsables européens : pratiquer la charité pour les plus démunis – et encore, en fonction des marges budgétaires dont ils disposent ; et attendre que cela passe, tout en préparant la sortie de la mauvaise conjoncture Conjoncture Période de temps économique relativement courte (quelques mois). La conjoncture s’oppose à la structure qui dure plusieurs années. Le conjoncturel est volatil, le structurel fondamental.
(en anglais : current trend)
. Ainsi, José Manuel Barroso, ancien et nouveau président de la Commission européenne, écrit dans son projet de programme pour la future équipe : "Nous devons revoir l’actuelle stratégie de Lisbonne pour être prêts à aborder l’après-2010, en la transformant en une stratégie de convergence et de coordination de manière à réaliser cette vision intégrée de l’Union européenne à l’horizon 2010". Et la première action immédiate définie dans ce cadre est : "garantir une sortie de crise efficace". [9]

D’où l’insistance pour poursuivre et même développer les politiques de flexicurité. Dans le document soumis à la consultation, on souligne : "De nouveaux emplois exigeant de nouvelles compétences seront créés. Il faudra gérer la transition entre les emplois ainsi qu’entre les formations et les emplois. C’est ici que la flexicurité doit être exploitée de manière optimale." [10] Comme si le fait d’avoir étendu le travail temporaire, le temps partiel, les horaires décalés avait amélioré la situation. Peut-être celle des entreprises, mais pas celle des salariés. Or, ce sont justement ces emplois précaires qui ont été les premiers à être supprimés avec la baisse de l’activité : des contrats non renouvelés, des horaires encore diminués... Ainsi, les firmes ont pu répercuter plus rapidement que d’habitude les effets de la récession, au grand avantage des profits, des dividendes et des marchés boursiers… mais au détriment des travailleurs.

Et que dit le programme de la Commission, suivant l’ancien comme pour le nouveau agenda : "salarié, tu viens de perdre ton emploi ; aucun problème, nous nous chargeons de te rendre plus employable pour que tu puisses être engagé ailleurs, grâce à un contrat aussi flexible et volatil que le précédent". Voilà notre solution à ton chômage temporaire.

On comprend pourquoi les instances européennes ne se préoccupent pas d’analyser la crise et de savoir si elle va durer ou non. Car si elle continue, toute cette stratégie et cette phraséologie tombent à l’eau : pourquoi proposer à des travailleurs d’être plus employables, alors qu’il n’y a pas (ou pas assez) d’offre de travail proposée.

Pourtant, c’est bien la question qui se pose : la crise est-elle durable ? D’où vient-elle et où va-t-elle ? Et c’est là que les raisons de s’inquiéter augmentent sensiblement. D’abord, même en admettant que la récession a une origine quasi exclusivement financière, on s’aperçoit que les réformes pour contrôler les excès constatés avec les subprimes sont très loin de substituer à l’anarchie dévastatrice une supervision méthodique et réfléchie de la part des autorités publiques. Les banques, qu’elles soient américaines ou européennes, détiennent des centaines de millions de dollars (ou d’euros) d’actifs toxiques dans leurs comptes, c’est-à-dire des prêts qui ne seront jamais remboursés. Un nouveau basculement financier menace à tout moment.

Mais on ne peut s’arrêter à cet aspect purement financier. De nombreux secteurs sont aux prises avec des difficultés structurelles qui ont été simplement aiguisées par la crise des subprimes. Or, celles-ci proviennent essentiellement d’une concurrence à outrance, où chaque firme, espérant les bénéfices les plus élevés possibles, prend des mesures pour accroître les capacités de production, pour vendre davantage au détriment de ses rivales…

Ainsi, la récession apparaît alimentée par une compétition anarchique et débridée et la Commission répond par encore plus de concurrence. Le marasme se traduit par la perte des emplois les plus fragiles et la Commission réplique par un surcroît de flexibilité, rendant chaque contrat encore plus précaire.

D’autant que le souci d’être plus compétitif ne résout nullement la question de la crise en elle-même. On ne s’attaque nullement à la cause. On essaie juste que ce soit le patient d’à côté qui soit touché et non soi-même. C’est une sortie de crise au détriment des autres. Voilà la synthèse de l’Europe qui se construit.

 L’emploi mis au vert

Le grand espoir des responsables européens est l’industrie de l’environnement. Après avoir, pendant des années, suivi les lobbies des grandes multinationales de l’automobile, du pétrole, de la chimie pour affirmer qu’il n’y avait pas de réels dangers écologiques, la Commission prend maintenant le taureau par les cornes et veut être à l’avant-garde mondiale du progrès en ce domaine. Dans la communication soumise à débat, il est précisé : "Cette sortie de crise devrait être le point d’entrée dans une nouvelle économie sociale de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
durable, une économie plus intelligente et plus verte, dans laquelle notre prospérité proviendra de l’innovation et d’une meilleure utilisation des ressources, et dont le principal moteur sera la connaissance." [11]

C’est évidemment une grosse tarte à la crème. Il est très difficile d’étudier l’impact d’une transition économique vers l’énergie renouvelable. D’abord, il faut définir toutes les conséquences à la fois directes et indirectes sur l’activité humaine. Ensuite, d’autres facteurs – non pris en compte dans un modèle - peuvent jouer. Enfin, il faut l’ampleur des mesures prises en matière environnementale et sur quoi elles vont porter principalement.

En général, on peut être sûr que certaines industries devraient voir leur emploi baisser : l’extraction minière et pétrolière, la production de gaz et d’électricité, la sidérurgie, l’automobile… Et d’autres secteurs pourraient en gagner. C’est surtout l’agriculture qui serait en mesure de faire la bonne affaire.

Au total, l’effet est indécis. Les différentes estimations varient entre un gain relativement faible (environ 1 ou 2% de l’emploi total dans l’Union européenne pour l’horizon 2020-2030) et une perte qui peut aussi atteindre entre 1 et 2% [12]. Sur 226 million d’emplois, cela fait une augmentation nette maximale de 5 millions de postes, dans le meilleur des cas. Rappelons que le chômage s’élevait en 2008 à près de 17 millions de personnes, que cette statistique reprend tous les salariés qui ont travaillé au moins une heure par semaine et que la crise devrait amener de nouvelles suppressions d’emplois de plus de 8 millions. Dès lors, affirmer qu’on va sortir de la récession par le vert, tient de la tromperie.

 Conclusions

Pour la nouvelle Commission dirigée par Barroso, les jeux sont faits. La pseudo-consultation sur la future stratégie de Lisbonne est un leurre démocratique. On prend les mêmes et on recommence. L’ajout d’une touche verte dans l’affaire ne doit pas détourner l’attention que l’essentiel se trouve dans la recherche de la compétitivité à tout prix et que cela profitera d’abord aux entreprises, à leurs dirigeants, à leurs actionnaires et aux marchés boursiers. Pour les salariés, ce sera la flexibilité ou la précarité, puisqu’on ne sortira pas des orientations définies par la flexicurité. Avec la possibilité encore moindre de faire face lorsqu’une crise survient.

Le patronat européen pousse, par contre, déjà des cris de satisfaction. Le président de Business Europe, Jürgen Thumann (par ailleurs administrateur à ThyssenKrupp), inscrit ses desiderata dans le calendrier européen : "Nous avons besoin de nous focaliser clairement sur la compétitivité et sur les conditions pour stimuler l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
économique en vue d’un redressement" [13]
. Et la consultation doit servir à rallier la population européenne à cet objectif.

Voilà qui est clairement dit. Et, comme souligne le dicton : un salarié prévenu en vaut deux...





[1Conseil européen de Lisbonne, "Conclusions de la présidence", Lisbonne, 23 et 24 mars 2000, point 5.

[2Source : Eurostat.

[3Maria Joao Rodrigues, "EU needs ’greener’ Lisbon Agenda", EurActiv, 31 mars 2009 : http://www.euractiv.com/en/enterprise-jobs/rodrigues-eu-needs-greener-lisbon-agenda/article-180822.

[4Voir à ce sujet Henri Houben, "La construction européenne de lobbies patronaux", Gresea, octobre 2009 : http://www.gresea.be/spip.php?article393. Il est intéressant de noter que cette partenaire du parti socialiste portugais – ministre de l’Emploi de 1995 à 1997 dans le gouvernement d’Antonio Guterres et conseillère de José Socrates pour la présidence portugaise de 2007 – ne mentionne pas dans son CV personnel (http://www.mariajoaorodrigues.eu/mjr/cv_long.pdf) sa participation au conseil consultatif du Lisbon Council, ce groupe lié à la droite extrême, ultra-libérale en Europe. Mais elle est attestée sur le site de ce dernier : http://www.lisboncouncil.net/about-us/advisory-board.html.

[5C’est de la blague. Selon les chiffres disponibles, le taux de chômage est passé de 9,8% en 1997 à 7% en 2007 dans l’Union à quinze (Commission européenne, Employment in Europe 2008, p.222).

[6Commission européenne, "Document de travail de la Commission. Consultation sur la future stratégie UE 2020", 24 novembre 2009, p.2 : http://ec.europa.eu/eu2020/pdf/eu2020_fr.pdf.

[7Ce sont tous les contrats en dehors de ceux à durée indéterminée et à temps plein, qui constituaient jusqu’il y a peu le socle des embauches dans la plupart des pays

[8Ernest-Antoine Seillière, "Opération Europe", Conférence annuelle de l’industrie danoise "Mission Possible", 26 septembre 2006, p.6.

[9José Manuel Barroso, "Orientations politiques pour la prochaine Commission", 3 septembre 2009, p.20 : http://ec.europa.eu/commission_barroso/president/pdf/press_20090903_FR.pdf.

[10Commission européenne, op. cit., p.7.

[11Commission européenne, op. cit., p.2.

[12Voir les résultats de différentes études sur le sujet dans Commission européenne, Employment in Europe 2009, octobre, p.133 à 135.

[13Business Europe, Press Release, 24 novembre 2009.