Depuis 1985, l’Europe s’est constituée et a « avancé » à travers trois orientations stratégiques : l’Acte unique, le traité de Maastricht et son pacte de stabilité et le processus de Lisbonne. Mais qui connaît les acteurs qui ont été réellement les promoteurs de ces politiques ? Qui se rappelle le rôle déterminant d’un lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
comme la Table ronde des industriels européens ? Petit rappel historique de cette Europe des coulisses. Pleine lumière sur cette Europe de l’ombre.

Que ce soit dans les manuels, les brochures ou la plupart des livres consacrés à l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, ce sont soit les peuples, soit les "grands hommes" comme Paul-Henri Spaak, Jacques Delors ou Helmut Kohl qui ont construit l’Europe. A cette image correspond la primauté accordée aux idées démocratiques sur le vieux continent. Ainsi, l’article 2 du traité de l’Union (en version consolidée) insiste sur cet aspect : "L’Union est fondée sur les valeurs de respect de la dignité humaine, de liberté, de démocratie, d’égalité, de l’État de droit, ainsi que de respect des droits de l’homme, y compris des droits des personnes appartenant à des minorités" . Et, en "démocratie", ce sont les représentants du "peuple" qui agissent, bâtissent et fondent les bases politiques de la société. Du moins en théorie...

En réalité, l’essentiel des orientations et des décisions qui ont abouti à la construction européenne actuelle ont été réalisées par des réseaux, des think tanks , des lobbies . Déjà, dans les années 50, la participation de groupes américains liés au Département d’État paraît être fondamentale, notamment pour arriver au traité de Rome en 1957 .

A partir des années 80, toutes les conclusions centrales pour l’Union, en particulier celles sur les questions socio-économiques (qui forment toujours l’ossature des traités européens), ont été élaborées, discutées, peaufinées avec la collaboration étroite des milieux d’affaires.

  Une Table ronde en forme de Bureau ovale.

La présentation d’un monde politique soi-disant intègre à l’origine, mais qui cède finalement à la tentation de la corruption, comme on le présente dans certains cercles progressistes, est très loin de la réalité. En effet, les responsables européens ont souvent eux-mêmes recherché l’influence des grandes entreprises.

C’est le cas notamment d’Etienne Davignon, vicomte de naissance , ancien chef de cabinet du ministre belge des Affaires étrangères et vice-président de la Commission européenne de 1981 à 1985 . Au début des années 80, il s’impatiente de ne trouver aucun interlocuteur patronal valable pour le responsable politique européen. L’UNICE, la fédération patronale européenne, ne croit guère en l’Europe et ne consacre que peu de temps à ses orientations générales. Ses liens avec le pouvoir se tissent surtout à travers les relations nationales entre États et organisations industrielles.

Davignon suscite l’intérêt d’un président d’une grande firme suédoise – dont le pays ne fait pas partie, à l’époque, de ce qui était encore la Communauté économique européenne -, Pehr Gyllenhammar de Volvo. Celui-ci convainc les propriétaires de Fiat, les Agnelli, et le patron de Philips, Wisse Dekker, de former une nouvelle association, issue exclusivement des milieux dirigeants des entreprises européennes avec comme objectif d’influer sur les grandes décisions de la construction européenne.

Le 6 avril 1983, ils parviennent à rassembler 17 leaders d’autres multinationales à Paris (voir composition annexe 1) pour célébrer la création de la Table ronde des industriels européens (ERT en anglais : European Roundtable of Industrialists). Assistent à la cérémonie également Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli, alors commissaire chargé des Affaires économiques. Davignon, Ortoli, des "politiques" en 1983 qui, par une sorte de promotion pour services rendus, rejoindront plus tard le privé : après leur mandat européen, ils rejoindront le privé et deviendront membres de l’ERT, le premier au nom de la Société Générale de Belgique, le second de Total. Ils ne seront pas les derniers à être ainsi "promus", puisque Peter Sutherland, commissaire à la Concurrence dans la première équipe Delors (1985-1989), a gagné le poste de président de BP et occupe, grâce à cela, actuellement la vice-présidence de l’ERT.

Aujourd’hui, l’ERT compte 45 membres, un chiffre relativement stable depuis 1989.
Keith Richardson, secrétaire général de l’ERT de 1988 à 1998, explique le rôle et la spécificité de la nouvelle organisation : "Celle-ci traiterait uniquement les grandes orientations politiques, celles qui sont d’une importance écrasante pour l’économie européenne entière. Et elle surmonterait le problème de communication en ne réglant les affaires qu’à un niveau très élevé, en parlant aux officiels dans le langage auquel ils sont habitués." Il précise : "Pour la Table ronde, l’objectif essentiel était toujours les décideurs politiques au niveau le plus élevé. La meilleure méthode était la discussion face à face, celle qui l’emporte sur tout le reste. Les événements les plus importants étaient les rencontres avec le président de la Commission européenne, que ce soit personnellement ou avec quelques collègues, et les chefs de gouvernement, particulièrement ceux qui détenaient la présidence de l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
".

Il en dévoile quelque peu le contenu : "Qu’est-ce qui était dit ? En principe, ces rencontres étaient confidentielles, en pratique le contenu était assez clair. Ce qui importait était la préparation. Quand c’était possible, les représentants de la Table ronde venaient, armés d’un ordre du jour négocié à l’avance - des points que le président [ndlr. de la Commission européenne] voulait entendre, comparés aux priorités actuelles de la Table ronde. On pouvait préparer des notes écrites et les envoyer à l’avance, de sorte que le président pouvait préparer sa réponse. Une relation étroite entre le secrétariat de la Table ronde et le cabinet du président ou d’autres conseillers importants était essentielle et occupait une grande partie du temps. Mais, d’une manière ou d’une autre, on rencontrait les intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
des deux parties et évitait les surprises. Par exemple, Jacques Delors , désirait entendre des propositions sur son programme chéri de marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
intérieur. Il voulait que les hommes d’affaires lui indiquent les priorités et lui donnent les arguments qu’il pourrait utiliser contre les gouvernements récalcitrants. Jacques Santer avait besoin d’encouragements et d’idées qui permettraient à l’Union européenne de sortir de son malaise économique
".

Le résultat ira au-delà des espérances de ces "grands patrons". En effet, le président de Philips, Wisse Dekker, avance un projet ambitieux, celui de réaliser définitivement le grand marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
intérieur annoncé par le traité de Rome en 1957. Cela veut dire : suppression de toutes les barrières douanières, administratives, législatives, fiscales... Il présente son plan en 1984. Jacques Delors, à peine en charge, demande à Lord Cockfield, commissaire au Marché intérieur, d’établir un programme pour réaliser ce projet. Celui-ci reprend quasiment entièrement la proposition de Wisse Dekker. Principale modification : la date butoir pour parvenir à cet objectif est reportée à 1992 au lieu de 1990, comme prévu initialement par le patron néerlandais .

Dans son livre sur l’histoire de la construction européenne, l’ancien porte-parole de la Commission, Bino Olivi, reconnaît explicitement cette paternité : "Quelques jours avant le discours de Delors au Parlement européen, Wisse Dekker, président de Philips, prononçait le 11 janvier 1985 à Bruxelles un discours important pour la présentation d’un programme appelé Europe 90. Même s’il ne le faisait pas à titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
officiel, Dekker parlait au nom de la grande industrie européenne, qui (à quelques exceptions près) avait considéré la Communauté européenne avec un scepticisme croissant à partir des années 60."

C’est donc sous cette influence que la Communauté européenne prend une des décisions les plus importantes de son histoire. L’Acte unique européen est adopté en 1986 et mis en application en juillet de l’année suivante. Sa conception tient en un article contenu dans le paragraphe 8a : "Le marché intérieur comporte un espace sans frontières intérieures dans lequel la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux est assurée selon les dispositions du présent traité" . Les quatre libertés "fondamentales" (ou considérées comme telles par les fondateurs de l’Europe) sont réaffirmées dans le but de laisser aux entreprises le libre choix de s’établir, de s’installer, de se développer ou de partir comme bon leur semble et de mettre la main-d’œuvre à leur service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
direct. Jacques Delors, dans ses mémoires en soulignera les bienfaits : "C’est un traité court, qui dit bien ce qu’il veut dire et se prête peu à des controverses sur sa portée ou son interprétation" .

Au puzzle, manquait une pièce : une monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
unique pour unifier l’ensemble du marché européen. En 1989, Wisse Dekker prône la création d’une telle devise commune : "Beaucoup de dirigeants de firmes européennes s’accordent pour dire que, sans une union monétaire qui fonctionne avec un seul système bancaire et une seule devise, les gains économiques réels (du grand marché - ndlr) vont s’évaporer. Ces matières sont, toutefois, chargées de dangers politiques. La coordination des politiques économiques exige une structure monétaire centralisée, impliquant l’abandon d’une position de souveraineté nationale absolue au profit d’une structure fédérale". Dès 1987, l’ERT fonde une nouvelle organisation : l’Association pour l’union monétaire européenne (AUME), dirigée par les deux anciens commissaires européens, Etienne Davignon et François-Xavier Ortoli.

La version officielle sur la conclusion du traité de Maastricht met en exergue l‘accord entre le président français, François Mitterrand, et le chancelier allemand, Helmut Kohl. Le premier aurait arraché au second que, malgré l’ouverture des pays de l’Est au capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
, l’Allemagne resterait arrimée à la construction européenne. Le second aurait obtenu que la future Banque centrale Banque centrale Organe bancaire, qui peut être public, privé ou mixte et qui organise trois missions essentiellement : il gère la politique monétaire d’un pays (parfois seul, parfois sous l’autorité du ministère des Finances) ; il administre les réserves d’or et de devises du pays ; et il est le prêteur en dernier ressort pour les banques commerciales. Pour les États-Unis, la banque centrale est la Federal Reserve (ou FED) ; pour la zone euro, c’est la Banque centrale européenne (ou BCE).
(en anglais : central bank ou reserve bank ou encore monetary authority).
soit structurée à l’aune de la Bundesbank, c’est-à-dire de façon indépendante du pouvoir politique et comme seule mission, la lutte contre l’inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
.

En réalité, on oublie l’influence décisive des lobbies patronaux dans la confection du pacte fondateur de l’Union. En particulier, l’ERT dont on a vu le rôle dans la création du marché intérieur et de la monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
unique. En 1991, soit juste avant la conclusion du sommet qui décidera du traité de Maastricht, le lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
publie un rapport, sans doute le plus abouti sur le plan politique : "Remodeler l’Europe". A côté de revendications sur la devise unique et l’élargissement à l’est, il souligne la faiblesse des Européens quand survient un problème comme l’invasion du Koweït par l’Irak : "La crise de 1990 au Moyen-Orient a montré la difficulté de transposer nos avancées techniques et économiques sur la scène politique : là réside le paradoxe de l’Europe, géant économique mais nain politique. L’absence de procédures, d’institutions et de principes directeurs lui a ôté toute efficacité. L’Europe avait des intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
en jeu dans le Golfe, et des idées sur ce qu’il convenait de faire. Il suffit de voir la rapidité de riposte de la Communauté sur des aspects strictement économiques, comme les sanctions commerciales. Mais lorsque la question du recours à la force s’est posée, l’Europe ne disposait ni des mécanismes décisionnels, ni des moyens qui lui auraient permis d’intervenir. C’est une illusion de croire qu’une telle inefficacité politique n’est pas préjudiciable à nos autres réalisations. Il est aujourd’hui anachronique de prétendre que la Communauté peut régler les questions économiques de façon satisfaisante tout en laissant à d’autres la gestion de sa politique étrangère. Les industriels n’ont certainement pas vocation à tirer des plans dans ce domaine, mais ils sont tout à fait habilités à souligner les besoins et à attirer l’attention sur les dangers."
. N’est-ce pas un plaidoyer en faveur d’une réelle Union qui verra le jour avec l’adoption du traité de Maastricht ?

Celui-ci impulse également des politiques macroéconomiques de convergence (comme le suggérait ci-dessus Wisse Dekker) comme préalables à la monnaie unique. Quatre indicateurs sont établis, fixant si le pays peut ou non faire partie de la nouvelle zone euro : un déficit budgétaire Déficit budgétaire Différence négative entre ce que les pouvoirs publics dépensent et ce qu’ils reçoivent comme recette durant une période déterminée (souvent un an). Ce déficit peut être compensé par des revenus supplémentaires, par une réduction des dépenses ou par un nouvel emprunt (mais qui se traduira à l’avenir par des charges financières accrues qui grèveront les comptes budgétaires des années suivantes).
(en anglais : general government imbalance, public fiscal imbalance ou deficit spending)
annuel en dessous de 3% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
 ; une dette publique Dette publique État d’endettement de l’ensemble des pouvoirs publics (Etat, régions, provinces, sécurité sociale si elle dépend de l’Etat...).
(en anglais : public debt ou government debt)
égale au maximum à 60% du PIB PIB Produit intérieur brut : richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
 ; des taux d’intérêt Taux d’intérêt Rapport de la rémunération d’un capital emprunté. Il consiste dans le ratio entre les intérêts et les fonds prêtés.
(en anglais : interest rate)
n’excédant pas de plus de 2% les plus bas dans l’Union ; une inflation Inflation Terme devenu synonyme d’une augmentation globale de prix des biens et des services de consommation. Elle est poussée par une création monétaire qui dépasse ce que la production réelle est capable d’absorber.
(en anglais : inflation)
ne dépassant pas de 1,5% ceux des trois meilleurs en Europe. Ces dispositions annonceront la seconde vague de plans d’austérité Austérité Période de vaches maigres. On appelle politique d’austérité un ensemble de mesures qui visent à réduire le pouvoir d’achat de la population.
(en anglais : austerity)
en Europe (la première datant des années 1982-1984 pour diminuer la dette publique Dette publique État d’endettement de l’ensemble des pouvoirs publics (Etat, régions, provinces, sécurité sociale si elle dépend de l’Etat...).
(en anglais : public debt ou government debt)
de l’époque), avec des réductions drastiques dans les dépenses de l’enseignement, de la santé, de la sécurité sociale, de l’administration...

Ces réalisations ont été encouragées et inspirées par l’ERT. Si bien qu’en janvier 1999, lors de la cérémonie célébrant les 15 ans d’anniversaire du lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
, Jacques Santer, président de la Commission déclare que l’ERT "a sans aucun doute joué un rôle majeur dans le développement de l’Union européenne. (...) Ses messages sont importants. L’ERT a quelque chose à dire. Les hommes politiques européens le reconnaissent. Et écoutent" .

 La compétitivité se joue au casino de Lisbonne

L’apothéose de cette influence est l’introduction dans les objectifs majeurs de l’Union de l’importance et de la nécessité même de la compétitivité. Autrement dit, il faut assurer que les entreprises aient la capacité de dominer leur secteur au niveau mondial. Or, ceci passe, selon l’ERT, par une limitation des salaires et l’introduction d’une plus grande flexibilité du travail.

Le lobby va donc utiliser le niveau élevé du chômage existant en Europe pour faire passer son point de vue. Le raisonnement patronal est que seules des firmes compétitives peuvent résoudre ce problème. Dès lors, pour résoudre la question de l’emploi, il faut rendre les firmes plus compétitives. Dans le rapport "Remodeler l’Europe" de 1991, on retrouve déjà cet appel : "Les industriels considèrent le chômage comme l’un des pires fléaux de notre société, préjudiciable aussi bien à l’individu et à sa famille qu’à la collectivité et à l’économie ; ils estiment que sa résorption doit être un objectif majeur de la société moderne" . Ce sont des larmes de crocodile, car les travailleurs sont généralement victimes de décisions de licenciement ou de refus d’embauche de la part des entreprises elles-mêmes. L’ERT fait semblant qu’ils ne sont nullement responsables. Il y aurait une espèce de "marché supranaturel" qui impose ses lois économiques auxquelles les compagnies doivent se conformer, comme dans l’Ancien Régime les paysans devaient suivre les lois du seigneur ou du roi, en tant que représentant du divin sur terre.

En 1993, l’ERT revient à la charge avec un nouveau document intitulé "Vaincre la crise". Celui-ci établit la doctrine patronale en la matière : "L’Europe est devenue une économie à coûts élevés et à croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
faible qui s’adapte trop lentement et, de ce fait, perd son avantage concurrentiel au profit d’autres régions du monde plus dynamiques. Le résultat est un nombre trop élevé de sans-emploi"
. Il faut dès lors réduire les coûts (dont ceux des salaires) pour restaurer rentabilité et compétitivité aux entreprises européennes qui pourront alors engager du personnel supplémentaire.

De nouveau, la sortie de ce rapport coïncide avec une décision politique majeure dans l’Union. C’est le livre blanc imaginé par Jacques Delors pour sortir de la récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
. En 1993, l’Europe connaît des turbulences monétaires d’une ampleur inégalée depuis la création du serpent monétaire. Le chômage atteint de fait un seuil important : il dépasse les 10% de la population active des quinze pays , soit 17 millions de salariés.

Le président de la Commission élabore donc un projet qui associe la lutte en faveur de l‘emploi et le retour de la compétitivité pour les firmes. Il s’intitule d’ailleurs "Livre blanc sur la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
, la compétitivité et l’emploi". Il est présenté au sommet européen des 10 et 11 décembre 1993 à Bruxelles. Lors de l’annonce officielle de ce document, Jacques Delors remercie l’ERT pour ses conseils . Dans son autobiographie, il reconnaît avoir écrit les soixante premières pages du livre blanc après avoir consulté les dirigeants des grandes multinationales américaines et européennes un par un .

C’est une étape importante dans la construction européenne, car les instances européennes s’immiscent dans une compétence pourtant reconnue aux États nationaux : la politique sociale et en particulier celle de l’emploi. Dorénavant, elles n’auront de cesse d’accroître leurs prérogatives en la matière. Le document communautaire prévoit également la création de grands travaux d’infrastructures à l’échelle européenne. Cela débouchera, par exemple, sur la fondation d’Eurotunnel, qui, même si elle parviendra à joindre l’Angleterre par un chemin ferroviaire sous la Manche, sera une catastrophe financière. De façon générale, le livre blanc ne réalisera pas les ambitions espérées de son auteur. Il y a encore trop de résistances nationales, pas assez de pouvoir pour les responsables européens et l’échec retentissant de l’un ou l’autre projet va provoquer l’enterrement progressif du projet de Delors.

L’ERT en tire les conséquences. Le lobby va procéder autrement, en officialisant son point de vue à l’intérieur de structures communautaires elles-mêmes. Il propose de créer un groupe d’experts sur la compétitivité, dépendant du président de la Commission. Jacques Delors se charge de proposer la création de cet organe, lors de son dernier sommet en tant que chef suprême de l’exécutif européen, en décembre 1994 à Essen. Mais Helmut Kohl ne veut pas en entendre parler. Surtout, il ne veut pas renforcer les instances de l’Union, en particulier le pouvoir du président de la Commission. Qu’à cela ne tienne. Le nouveau groupe sera simplement consultatif : ce sera le Groupe consultatif sur la compétitivité (GCC).

Il est opérationnel en 1995 pour une durée de deux ans et il remet un rapport argumenté tous les six mois à l’approche de la réunion du Conseil européen . Sa composition ne laisse planer aucun doute sur l’orientation donnée à l’organe (voir annexe 2). Keith Richardson peut en conclure : "Le groupe a été mis sur pied, dirigé par le futur président italien Carlo Ciampi, avec une forte présence des membres de l’ERT. Et personne ne pourrait remettre en question que la notion de compétitivité européenne sur laquelle Delors et l’ERT ont tous deux insisté tellement est devenue depuis lors un point de référence pour les dirigeants de l’Union européenne" . A côté des représentants officiels, on relèvera également la présence de Jean Gandois, ancien président de Cockerill-Sambre et, à l’époque, président du patronat français (CNPF, qui deviendra Medef par la suite). Au total, sur les seize membres, huit ont des liens clairs et directs avec le monde des affaires.

En même temps, on note la présence de quatre dirigeants syndicaux, dont Willy Peirens, président de la CSC de 1987 à 1999. Dans l’optique de l’ERT, il s’agit d’amener ces responsables à partager les idées sur la compétitivité et donc à prévenir les résistances des travailleurs. Keith Richardson avoue, en ce sens, que "le fait qu’ils aient signé les rapports du GCC donne (aux rapports) un supplément de poids" .

En 1997, il est décidé de prolonger le mandat du groupe, mais selon une composition renouvelée. Le poids de l’ERT devient moins fort, mais pas celui du patronat européen (comme on le vérifiera à l’annexe 3). Il n’y a plus que treize membres, un représentant "officiel" de l’ERT. Mais neuf d’entre eux ont été, sont ou seront impliqués dans les conseils d’administration de grandes firmes européennes. Les trois syndicalistes sélectionnés auront une grande importance. Sergio d’Antoni, après son mandat, rallie le Partito Democratico, associé au niveau européen au groupe social-démocrate. Il devient même ministre sous l’un des gouvernements de Romano Prodi (devenu Premier ministre italien). John Monks devient, quant à lui, secrétaire général de la CES et Wanja Lundby-Wedin, après avoir obtenu le contrôle de la fédération suédoise (Landsorganisationen ou LO) en 2000, la présidente de cette même CES.

Le groupe va matraquer, à l’approche des sommets, les responsables européens de thèses proches de l’ERT sur la compétitivité, sur l’importance d’une réduction des "coûts salariaux", sur la nécessité de la flexibilité, de la formation tout au long de la vie et des privatisations . Il est inutile de revenir sur tous les thèmes abordés et toutes les recommandations formulées. Keith Richardson souligne l’importance de rapports qui vont porter la compétitivité comme principal leitmotiv de l’Union. Ce qui sera reconnu dès le premier rapport du second groupe : "Le GCC considère qu’il n’est pas, pour les pays de l’Union européenne, de priorité plus élevée que la création d’emplois et la réduction du chômage. Il est convaincu que la seule voie qui permette d’atteindre effectivement et durablement cet objectif est celle de la compétitivité. Avoir l’ambition de jouer à nouveau les premiers rôles dans l’économie mondiale est pour l’Europe la recette du succès dans la lutte pour l’emploi" .

Et, dans le quatrième rapport, le GCC écrira même cette phrase qu’on peut méditer aujourd’hui à l’heure de la crise financière : "Ce sont les marchés boursiers qui, par leur dynamisme, amorcent la création d’emplois, en alimentant l’expansion et soutenant la croissance des économies" .

Les esprits européens sont frappés. En juin 1997, il est prévu d’ajouter dans le traité dit d’Amsterdam un chapitre consacré à l’emploi. Mais les apports nouveaux étant nombreux et les négociations difficiles sur nombre de matières, les dirigeants européens ne parviennent pas à se mettre d’accord sur un minimum de mesures à la date du sommet. Les discussions spécifiques à l’emploi sont reportées à novembre, pour une réunion extraordinaire sur le sujet à Luxembourg.

La stratégie européenne de l’emploi naît officiellement de cette dernière rencontre. Elle se fonde sur quatre éléments : 1. l’employabilité, à savoir la responsabilité du salarié dans sa recherche d’emploi, notamment dans sa volonté pour se former et dénicher les nouveaux postes proposés par les firmes ; 2. l’esprit d’entreprise qui doit inonder l’Union, de sorte à favoriser le sentiment favorable des citoyens vis-à-vis du patronat, d’un côté, et la création de nouvelles compagnies dans les secteurs d’avenir, de l’autre ; 3. l’adaptabilité, qui signifie l’application des règles de la flexibilité du travail partout en Europe, d’où temps partiels, temporaires, contrats "atypiques" ... ; 4. l’égalité des chances, ce qui revient à mettre les femmes et les hommes aux conditions sociales les plus basses et à supprimer les éventuels avantages spécifiques (comme interdiction du travail de nuit ou âge de pension légale moins élevé, etc.). Ces points ont été abondamment argumentés dans les différents rapports du GCC. La filiation est évidente.

En même temps, à Luxembourg, est mise en place la méthode dite "ouverte de coordination". Étant donné que les compétences de l’Union ne permettent pas une intervention directe de la Commission ou des autres instances communautaires, les responsables européens utilisent cette pratique dite "soft". Il n’y a pas d’obligation au sens strict ou juridique. Mais ce sont les États qui doivent décider des orientations générales pour l’Union et ensuite définir le plan d’action national qu’ils devront mettre en œuvre durant la période suivante. Au bout de celle-ci, ils devront présenter les avancées et les obstacles rencontrés. Ainsi, la pression est mise sur leurs épaules. D’abord, pour fixer des objectifs ambitieux en harmonie avec les décisions globales prises pour l’Europe dans son ensemble et qu’ils ont préalablement approuvées. Ensuite, pour parvenir aux résultats qu’ils ont eux-mêmes fixés (dans leur plan d’action national), sous les yeux des dirigeants des autres États membres qui n’attendent pas qu’ils flanchent ou se débinent.

D’autant que l’ERT a éduqué les responsables aux joies du benchmarking , c’est-à-dire la mise en regard des performances de chacun pour trouver et prôner les "meilleures pratiques". Le lobby patronal organise des séminaires sur le sujet et, selon Keith Richardson, les sommets de Luxembourg en décembre 1997, de Cardiff en juin 1998 et de Cologne en juin 1999 furent "des exercices de benchmarking pour traiter des réformes structurelles, macro-économiques et de l’emploi respectivement, pour aboutir à un paquet cohérent à Lisbonne". Jacques Santer en conclut dès lors : "Nous sommes tous des benchmarkers maintenant" .

Néanmoins, la méthode n’est pas assez coercitive. Les États membres font encore trop ce qu’ils veulent. Lors du dernier rapport remis aux responsables européens, en septembre 1999, le GCC annonce qu’il faut changer d’approche et se lancer dans une nouvelle initiative : il "pense que le moment est maintenant venu de prendre la mesure de l’urgence d’une action européenne dans le domaine de la compétitivité, de fixer des repères réalistes destinés à guider la politique européenne et l’action de la Commission, durant les cinq années qui viennent. Les points traités relèvent de quatre catégories principales : réforme du secteur public, libération de l’initiative privée, centralité du facteur humain et de la cohésion, environnement et infrastructure, plus la question de l’élargissement" .

C’est ce qui va amener à la définition de ce qui est appelé la stratégie ou le processus de Lisbonne, du nom de la capitale dans laquelle l’accord s’est conclu en mars 2000 . Le point 5 des conclusions de cette réunion indique l’orientation du nouveau projet, d’une ampleur presque comparable au marché unique ou au traité de Maastricht : "L’Union s’est aujourd’hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale" . Maintenant, contrairement aux accords de Luxembourg en novembre 1997, tout le monde s’est unifié derrière ce projet et on va concrétiser des procédures pour le suivi et l’obtention des résultats.

Concrètement, on voit le rôle joué par un groupe de soi-disant "experts", globalement très favorables au monde des affaires et tactiquement ouverts aux syndicalistes, dans la définition d’une stratégie essentielle pour l’Union européenne. De ce point de vue, Keith Richardson peut se montrer très satisfait : "Le Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 a représenté un point crucial de ce processus, avec ce "nouvel objectif stratégique" pour l’Union européenne durant la prochaine décennie "de devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde" . Lisbonne a tracé le lien direct entre la globalisation et la création d’emplois à travers la poursuite de la compétitivité aussi clairement que l’ERT l’a fait dans Remodeler Europe et dans tant de rapports publiés au cours de cette décennie. La longue liste de points précis de politique décidés à Lisbonne a reflété les priorités habituelles de l’ERT complètement, de l’établissement de points de repère pour l’évaluation des performances à l’apprentissage la vie durant" .

Même approbation chez Gerhard Cromme, président de ThyssenKrupp et de l’ERT à l’époque, et chez Daniel Janssen, président de Solvay et du groupe sur la compétitivité au sein de l’ERT : "Depuis les tout débuts, l’ERT a soutenu les dirigeants de l’Union européenne dans leurs efforts à promouvoir la croissance et l’emploi en rendant l’Europe un endroit attractif pour faire des affaires. C’est pourquoi l’ERT a accueilli très favorablement l’agenda de Lisbonne, qui établit les conditions cadres pour construire la compétitivité robuste de l’Union européenne dans une économie globale" .

L’une des personnalités centrales dans le développement du processus de Lisbonne est Maria Joao Rodrigues. Apparemment simple professeur d’économie de l’université de Lisbonne, elle entre dans le premier groupe sur la compétitivité en 1995, celui qui compte huit représentants patronaux dont quatre liés à l’ERT. Elle travaille actuellement au Directoire de l’European Policy Centre, un des think tanks les plus influents sur le plan politique dans l’Union. En sont membres 65 grandes entreprises, 86 associations professionnelles, 105 missions diplomatiques, 28 fondations, 4 organisations gouvernementales, 15 institutions internationales dont l’OTAN, le FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, 43 ONG, 49 organes régionaux, 6 groupes religieux et la Croix Rouge . Elle en a déjà été membre, au Conseil consultatif, dont le président n’est autre que Peter Sutherland, déjà cité. Elle siège également au conseil d’administration de Notre Europe, le think tank Think tank Littéralement « boîte à idée » ; organisme regroupant généralement des chefs d’entreprise, des responsables politiques, des professeurs d’université ou chercheurs, des journalistes pour discuter de problématiques importantes pour un pays, une région, la planète et pour ainsi influer sur les grandes orientations politiques.
(en anglais : think tank)
créé par Jacques Delors et financé par des gouvernements et des multinationales (Nestlé et Veolia). Elle entre aussi au conseil consultatif du Conseil de Lisbonne (The Lisbon Council), un groupe constitué à partir de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
américains et aujourd’hui alimenté par de grandes compagnies (Allianz, Google, IBM, Philips et Shell notamment). The Lisbon Council a aussi des liens avec la droite conservatrice pro-américaine en Europe . Et elle est aujourd’hui une des principales conseillères sur la stratégie de Lisbonne pour la Commission. Neutre ? Elle a baigné et elle baigne encore dans toute l’argumentation de l’ERT qu’elle défend, en fait, ouvertement.

 La cuisine super-flexible du chef Kok

Seulement les résultats se font attendre. Un des indicateurs centraux du processus est le taux d’emploi. Il s’agit du rapport entre le nombre d’actifs et la population âgée entre 15 et 64 ans. En réalité, comme la notion d’actif signifie toute personne ayant travaillé au moins une heure durant la semaine, l’augmentation de ce ratio représente le nombre de personnes supplémentaires en train de chercher "activement" du travail, pas nécessairement une diminution du chômage.

Et c’est ce que cherche absolument le patronat européen. En effet, plus de gens sont en quête de travail, plus ils postuleront pour chaque poste et, dans une relation d’offre et de demande d’emplois où cette dernière s’élève, les exigences des salariés doivent diminuer, donc y compris leurs prétentions salariales. Le Conseil européen a fixé l’objectif d’un taux d’emploi de 70% pour 2010.

Or, entre-temps, celui-ci n’augmente que légèrement. Il passe pour les quinze pays qui démarrent le processus de 63,4% en 2000 à 64,4% en 2003. Les chefs d’entreprise s’impatientent. Ainsi, la fédération patronale européenne, appelée toujours à ce moment l’UNICE , lance avant le sommet de Barcelone de mars 2002 : "Le processus de Lisbonne sera un échec, à moins d’agir concrètement, et dès aujourd’hui. Ce n’est plus l’heure des mots, mais celle de l’action. Les chefs de file de l’Europe doivent relever le défi et mettre en œuvre les réformes auxquelles ils ont tous souscrit - trop de temps a été perdu jusqu’ici. Aujourd’hui, l’Europe doit aller de l’avant avec détermination" . Son membre français, le MEDEF ("Mouvement des entreprises de France", la fédération patronale), ajoute : "Le MEDEF insiste sur le fait que la réussite de la stratégie de Lisbonne dépendra essentiellement de la détermination, de la constance et de l’efficacité de la mise en œuvre, et non pas d’une redéfinition permanente de ses objectifs."

Mise sur la sellette, la Commission propose au sommet de mars 2003 d’instituer une task force, le nom anglicisé pour désigner un groupe d’experts triés sur le volet. Sa mission est d’analyser les difficultés pour parvenir aux objectifs affichés à Lisbonne dans les différents États et rédiger un document pour le Conseil européen de l’année suivante . Elle confie la direction de cet organe à Wim Kok.

Ce n’est pas un inconnu. Il a été président du principal syndicat néerlandais FNV (Federatie Nederlandse Vakbeweging ou Fédération des syndicats néerlandais) de 1976 à 1986. De 1979 à 1982, il est également président de la CES. C’est lui qui négocie le "modèle des polders" en 1982, accordant aux entreprises le droit d’engager massivement à temps partiel. Grâce à cela, trois femmes sur quatre aux Pays-Bas sont occupées suivant cet horaire flexible. En 1986, il entre "officiellement" en politique pour devenir président du PvdA, le Parti du Travail (social-démocrate). Un changement payant en termes de carrière : il est ministre des Finances de 1989 à 1994, puis Premier ministre, ainsi que ministre des Affaires étrangères de 1994 à 2002.

De nouveau, durant cette période, il parvient, mais cette fois en temps que chef du gouvernement, à une généralisation du travail flexible, par le développement de l’intérim, du temps partiel. En contrepartie, les salariés embarqués dans ce programme reçoivent des droits sociaux garantis supplémentaires (en matière de pension notamment). C’est ce nouveau pacte, conclu en 1999, qui va donner naissance au concept de "flexicurité Flexicurité Néologisme inventé par la contraction des mots flexibilité et sécurité. Le but serait de marier la nécessité pour les entreprises d’avoir une main-d’œuvre flexible et le besoin des salariés d’avoir une sécurité accrue en matière de travail. Le problème est que le patronat est très clair sur la flexibilité exigée. Il l’est souvent beaucoup moins sur la contrepartie accordée en termes de sécurité. En français, le terme n’est pas officialisé. On trouve aussi flex-sécurité ou flexisécurité.
(en anglais : flexicurity)
", soit un mélange de grande flexibilité des travailleurs en échange d’un petit peu de sécurité sociale.

En 2002, il se retire de la politique... enfin pas tout à fait, car satisfaites de ses prestations plusieurs multinationales hollandaises lui proposent des postes d’administrateur. Il entre ainsi successivement en avril 2003 au groupe bancaire ING, à la firme postale privatisée en 1989 TNT et à la compagnie aérienne KLM (qui fusionne dans Air France en 2004). En octobre 1984, il est appelé au conseil d’administration du géant pétrolier Royal Dutch/Shell, la plus grande firme du monde en 2008 par le chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
.

C’est donc à ce Wim Kok que les instances européennes donnent la tâche de réfléchir sur la réalité du processus de Lisbonne. Le groupe formé à cette occasion n’est pas moins intéressant. (Voir l’annexe 4 pour le "casting"). La "task force" est composée majoritairement d’universitaires, spécialistes du marché du travail. Y participe Annette Roux, actuellement vice-présidente du groupe Bénéteau (mais présidente de son principal actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
, Béri S.A.), le numéro un de la construction de bateaux à voiles et une des plus grosses fortunes de France, estimée aux environs d’un milliard d’euros. Il y a aussi Günther Schmid, inventeur de la notion de marchés transitionnels : chaque individu traverse dans sa vie plusieurs stades professionnels, étude, chômage, emploi temporaire, formation, pause carrière... ; il faut gérer ces passages comme des marchés "naturels" où il y a des entrants et des sortants ; c’est une justification théorique de la flexicurité Flexicurité Néologisme inventé par la contraction des mots flexibilité et sécurité. Le but serait de marier la nécessité pour les entreprises d’avoir une main-d’œuvre flexible et le besoin des salariés d’avoir une sécurité accrue en matière de travail. Le problème est que le patronat est très clair sur la flexibilité exigée. Il l’est souvent beaucoup moins sur la contrepartie accordée en termes de sécurité. En français, le terme n’est pas officialisé. On trouve aussi flex-sécurité ou flexisécurité.
(en anglais : flexicurity)
. Citons aussi Anna Ekstrom, syndicaliste, mais aussi conseillère à la politique de l’emploi en Suède entre 1998 et 2001 et aujourd’hui directrice au think tank Think tank Littéralement « boîte à idée » ; organisme regroupant généralement des chefs d’entreprise, des responsables politiques, des professeurs d’université ou chercheurs, des journalistes pour discuter de problématiques importantes pour un pays, une région, la planète et pour ainsi influer sur les grandes orientations politiques.
(en anglais : think tank)
Bruegel, financé à la fois par les Etats membres de l’Union et certaines multinationales comme Areva, BP, Deutsche Bank, Fortis, Suez, IBM, Pfizer, Renault. Et on retrouve l’inévitable Maria Joao Rodrigues.

Inutile de préciser que le rapport qui en est sorti est une apologie de la flexibilité. Ainsi, il note : "Des résistances à élever la flexibilité naissent de l’opinion que celle-ci accroît nécessairement l’insécurité et la précarité pour les travailleurs. Les États membres doivent contrer cette perception." Il faut donc accorder un peu de garantie sociale et de citer les exemples des Pays-Bas et du Danemark. Ce qui aboutira bientôt concrètement et officiellement au concept de flexicurité. Le document prône aussi l’utilisation d’agences de travail temporaire pour pousser les chômeurs à l’emploi, coûte que coûte . Il critique les pays où il y a des obstacles légaux à créer de telles antennes (privées). Il propose également de supprimer les freins au travail à temps partiel . Dans les nouveaux pays entrants, c’est-à-dire en Europe de l’Est, la situation est jugée dramatique sur ce point par les auteurs du rapport. Ils proposent d’y remédier en éliminant les barrières fiscales, administratives et autres aux horaires flexibles.

Le message général est clair : il faut appliquer complètement les mesures initiées par le processus de Lisbonne et accélérer la flexibilisation du "marché de la force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
". Le patronat ne peut qu’approuver. Contente, la Commission demande à Wim Kok de créer un nouveau groupe de "haut niveau" sur l’avenir de la stratégie pour l’année suivante : comment avancer dans le futur ?

La nouvelle task force ne dépare en rien des précédentes. On retrouve le même lot d’hommes d’affaires comme Niall FitzGerald ou Romain Bausch, président d’une société nouvelle de télécommunications par satellite ou encore Veli Sundbäck, vice-président exécutif de Nokia (dont Jorma Ollila est le président). (L’annexe 5 illustre cette présence). On y remarque aussi des hommes politiques ou des experts universitaires, assez liés au privé. Même les représentants syndicaux ont des relations étroites avec des partis politiques et parfois traversent le Rubicon vers les grandes entreprises.

Le groupe propose d’orienter le processus de Lisbonne sur seulement deux objectifs : la croissance et l’emploi. Avec, à la clé, deux indicateurs centraux : le taux d’emploi à 70% et un rapport de recherche et développement (R&D) de 3% du PIB. Il recommande que le nouveau président de la Commission s’implique personnellement dans la réussite du projet et d’intégrer les différentes politiques sociales et économiques autour d’un seul programme, celui de Lisbonne. Enfin, il se propose d’annoncer au Conseil européen de mars 2005 une version redynamisée de la stratégie.

Il est intéressant de relire ces textes aujourd’hui et de voir à quel point, d’une part, ils ont été appliqués par les instances européennes et, d’autre part, ils ont reçu l’appui des organisations patronales. En vue du sommet de printemps de 2005, l’ERT énonce : "L’ERT soutient pleinement le nouveau départ proposé pour la stratégie de Lisbonne, fondée sur une approche de partenariat et se centrant sur la croissance et l’emploi, tout en identifiant plus clairement les responsabilités de chacun" . Et José Manuel Barroso, nouvellement choisi au poste de président de la Commission, se conforme immédiatement aux desiderata patronaux : "Lisbonne est une priorité majeure de ma Commission. (...) Lisbonne doit devenir une partie de l’agenda politique national. Les hommes d’affaires doivent devenir des avocats même plus bruyants en faveur du changement. (...) Je suis convaincu que notre Commission accordera beaucoup d’importance à la croissance et à l’emploi, de telle sorte que nous serons véritablement, selon vos termes, la Commission de Lisbonne" .

Résumons. Un groupe d’experts, convenablement sélectionnés, produit un document dans le sens souhaité par les chefs d’entreprise. Il y arrive grâce à une présence importante dans les task forces, grâce au choix de personnalités proches des milieux d’affaires ou de syndicalistes peu opposés au discours sur la compétitivité. Point d’analyse critique, rayée depuis longtemps du vocabulaire de l’Union européenne. La CES aura beau vouloir, par la suite, remettre en cause les différents rapports Kok, rien n’y fera. Ils serviront de base à la stratégie renouvelée, ainsi qu’au nouveau projet de flexicurité de la Commission.

 Pour bien réfléchir, créons un "groupe" ad hoc

La réalité est, cependant, bien difficile à modifier. Les progrès du processus restent insuffisants par rapport aux objectifs. Les réticences nationales et les résistances syndicales ne peuvent être apaisées et les gouvernements nationaux sont obligés d’en tenir compte, pour avancer... mais pas trop vite. Puis, voilà que surgit la crise, imprévue, tout d’abord niée et, de toute façon, mal venue. Le taux d’emploi ne pourra que baisser et s’éloigner encore un peu plus de ces fameux 70% mythiques.

Cela n’empêche pas la Commission et Maria Joao Rodrigues d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative à la poursuite de la stratégie de Lisbonne. Ainsi, devant des coordonnateurs nationaux de la politique de Lisbonne réunis à Prague, José Manuel Barroso déclare en avril 2009 : "La stratégie de Lisbonne est en même temps celle de l’Union pour sortir de la crise actuelle. De cette façon, après 2010, on ne peut pas la poursuivre de façon routinière. Nous devons garder le cap sur la croissance et l’emploi – mais ceux-ci doivent être aussi écologiquement, socialement et économiquement durables." Il y a peu de chance que la future équipe communautaire s’en éloigne d’ailleurs. D’autant que Barroso reste à son poste.

En revanche, il n’y a plus de véritable objectif stratégique à plus ou moins long terme. C’est pourquoi la Commission et le Conseil européen ont mis en place un nouveau groupe de réflexion : quel peut être le but à atteindre à l’horizon 2020-2030 ? Au sommet européen de décembre 2007, ils confient cette mission à l’ancien Premier ministre (social-démocrate) espagnol, Felipe Gonzalez. Celui-ci, à l’aide de l’ancienne présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, et du président de l’ERT, Jorma Ollila (par ailleurs président non exécutif de Nokia et de Shell), a composé son équipe de "spécialistes". (L’annexe 6 en reprend la composition approuvée au Conseil européen d’octobre 2008).

Le projet est très vaste. Lors de sa mise sur pied, les instances européennes ratissent large : "Afin d’aider l’Union à anticiper et à faire face plus efficacement aux difficultés à long terme (c’est-à-dire à l’horizon 2020-2030), le Conseil européen crée un groupe de réflexion indépendant. En prenant comme point de départ les défis énoncés dans la déclaration de Berlin du 25 mars 2007, ce groupe est invité à répertorier les questions et les évolutions fondamentales auxquelles l’Union est susceptible d’être confrontée et à étudier les solutions à y apporter. On citera notamment le renforcement et la modernisation du modèle européen, qui concilie réussite économique et solidarité sociale, l’accroissement de la compétitivité de l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, l’État de droit, le développement durable en tant qu’objectif fondamental de l’Union européenne, la stabilité mondiale, les migrations, l’énergie et la protection du climat ainsi que la lutte contre l’insécurité mondiale, la criminalité internationale et le terrorisme. Il conviendrait d’accorder une attention particulière aux moyens de mieux s’adresser aux citoyens et de répondre à leurs attentes et à leurs besoins.
"

A l’origine, il s’agissait pour le président français, Nicolas Sarkozy, d’évaluer l’éventuelle adhésion de la Turquie, projet relativement impopulaire dans l’hexagone. C’était la France qui a ainsi émis l’idée de créer un tel groupe en vue surtout de définir les frontières de l’Union dans le futur . Mais d’autres pays sont hostiles à ce projet. Puis, comme le gouvernement tricolore a lancé son propre programme de réflexion sur l’après-Lisbonne, les autres ont proposé d’élargir le débat.

Dressons le profil du personnage auquel la France confie ce travail. Laurent Cohen-Tanugi est un avocat d’affaires, spécialisé dans les fusions internationales, et collaborateur régulier au journal financier Les Echos. En 2004, il devient vice-président de Sanofi-Synthélabo. A ce titre, il négocie le rachat d’Aventis, résultat de la fusion Fusion Opération consistant à mettre ensemble deux firmes de sorte qu’elles n’en forment plus qu’une.
(en anglais : merger)
entre Rhône-Poulenc et Hoechst en 1999. Cette dernière est bien plus grosse, mais Sanofi bénéficie du soutien d’un certain Nicolas Sarkozy, à ce moment ministre de l’Economie et des Finances. En août 2004, l’opération est définitivement menée à bien. Laurent Cohen-Tanugi a également participé à la reprise de Seagram par Vivendi et à celle de Lucent par Alcatel. Il est actuellement conseiller à l’Institut Montaigne, fondé par Claude Bébéar, le patron d’AXA, administrateur à Notre Europe, le think tank de Jacques Delors, et associé à l’Institut Aspen France, qui rassemble dans différents pays (ici dans l’hexagone) l’establishment politique et économique. Il a été au conseil consultatif de l’European Policy Centre (EPC). Voilà qui situe le personnage qui va inaugurer le débat sur le futur de l’Europe...

On retrouve un profil similaire pour les membres du groupe de réflexion. Sur les treize représentants, cinq ont des liens directs avec le monde des affaires. La perle est évidemment la nomination de Jorma Ollila comme vice-président, alors qu’il est par ailleurs président en exercice de l’ERT. En revanche, il n’y a pas de réel représentant syndical. Ni Nicole Notat, ni Lech Walesa ne peuvent difficilement prétendre à ce titre. La première était déjà très controversée lorsqu’elle dirigeait la CFDT et qu’elle négociait avec les gouvernements de droite pendant que les autres organisations étaient dans la rue dans les années 90. Aujourd’hui, elle dirige la société Vigeo (qu’elle a fondée), dont l’objet est l’estimation de la prise en compte de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et des administrations. La société est financée à 44,8% par des fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
de pension (dont celui de Dexia, du Crédit Agricole et de Lazard Frères), à 28% par des syndicats (CFDT, CSC, CISL italienne, OGB et Commissions ouvrières entre autres ) et à 27,2% par des firmes privées (Airbus, AXA, BNP-Paribas, Carrefour, Danone, HSBC, Mc Donald’s, Renault, Solvay, Suez, Total notamment).

Ce qui frappe également dans la composition du groupe est la prédominance des membres pro-atlantistes. C’est le cas de Felipe Gonzalez qui a défendu l’adhésion de son pays à l’OTAN. Lors de son mandat de premier ministre, il y eut un référendum sur cette question en 1986 et, malgré l’opposition dans son parti, le PSOE, il parvint à maintenir l’Espagne dans le giron de l’association militaire. C’est le cas aussi de la présidente lettone, qui a poussé son pays à y entrer en mars 2004, et de Laurent Cohen-Tanugi himself, un grand partisan de l’alliance atlantique.

Un mur du secret entoure les délibérations du groupe. Depuis décembre 2008, il se réunit une fois par mois et rien ne filtre. Ainsi s’élabore le futur de l’Union concernant 500 millions de personnes, mais seuls treize individus triés sur le volet en débattent, dans la discrétion la plus totale. Vous avez dit "déficit démocratique" ?

 Conclusions

C’est bien au niveau démocratique que les problèmes se situent. Nous avons passé en revue les grandes orientations de l’Union depuis 25 ans en matière socio-économique et que constatons-nous ? A chaque fois, elles ont été influencées par des lobbies patronaux, surtout celui de l’ERT, mais plus récemment Business Europe est, lui aussi, tout aussi actif. Elles ont été précédées par la mise en place de groupes d’experts, dans lesquels la présence du monde des affaires, soit directe, soit indirecte, était dominante.

Il en est résulté des rapports, des textes et finalement des décisions très orientées en faveur des entreprises. A travers ces groupes et également les think tanks, on assiste à la formation d’un groupe social, d’une classe sociale Classe sociale Catégorie d’individus ayant et vivant une même situation face à la propriété privée des moyens de production. Une classe possède en exclusivité les outils, équipes et richesses permettant d’assurer l’existence des êtres humains. C’est la classe dominante ou dirigeante. Par rapport à cela, les autres sont obligés de travailler au service des premiers (classe(s) dominée(s) ou exploitée(s)). La similitude de situation pousse les membres d’une même classe sociale à agir en commun, comme un groupe intégré.
(en anglais : social class)
, d’un establishment où une élite liée aux milieux d’affaires se rencontre, discute, établit des constats et propose des solutions dans l’intérêt général... des grands actionnaires et principaux dirigeants des multinationales. Il y a comme un défaut.

Annexes

Annexe 1. Membres de l’ERT en 1983

Dirigeant Firme Pays
1 Curt Nicolin ASEA Suède
2 Antoine Riboud BSN France
3 Louis von Planta Ciba-Geigy> Suisse
4 Umberto Agnelli Fiat Italie
5 John Harvey - Jones ICI Grande-Bretagne
6 Olivier Lecerf Lafarge France
7 Ian MacGregor National Coal Board Grande-Bretagne
8 Helmut Maucher Nestlé Suisse
9 Carlo De Benedetti Olivetti Italie
10 Wisse Dekker Philips Pays-Bas
11 Bernard Hanon Renault France
12 Hans Merkle Robert Bosch Allemagne
13 Roger Fauroux Saint-Gobain France
14 Peter Baxendell Shell Grande-Bretagne
15 Wolfgang Seelig Siemens Allemagne
16 Dieter Spethmann Thyssen >Allemagne
17 Kenneth Durham Unilever Grande-Bretagne
18 Pehr G. Gyllenhammar Volvo Suède

Source : ERT, All members since 1983 : http://www.ert.be/all_members_since_1983.aspx.
Note : A la célébration inaugurale, Ian MacGregor et Kenneth Durham étaient absents. En revanche, Harry Gray d’United Technologies y participe. BSN deviendra Danone, par la suite. Ciba-Geigy fusionne en 1996 avec Sandoz pour former Novartis. ICI se scinde en deux firmes dont l’une Zeneca s’assemble avec Astra pour aboutir à l’un des leaders de l’industrie pharmaceutique AstraZeneca. ASEA fusionne en 1988 avec la firme suisse Brown Boveri pour créer ABB. Thyssen s’assemble avec Krupp en 1999.

Annexe 2. Membres du Groupe consultatif sur la compétitivité 1995-1996

Nom Pays Fonction GCC Titres
Carlo Azeglio Ciampi Italie président 1995-1996 Gouverneur Banque d’Italie 79-93,
Premier ministre 93-94,
Président 99-06
Percy Barnevik Suède président 1996 PDG ABB 88-02, président AstraZeneca 97-04, membre ERT 96-02
Floris Maljers Pays-Bas vice-président PDG Unilever NV 84-94, président CA Philips 94-99, membre ERT 88-94
Birgit Breuel Allemagne membre Président Treuhand 91-95
Peter Cassells Irlande membre Secrétaire général Irish Congress of Trade Union
Jean Gandois France membre PDG Rhône-Poulenc 79-86, Péchiney 86-94, Cockerill-Sambre 87-99, président CNPF 94-97, vice-président Suez 01-05
Jorma Ollila Finlande membre Président Nokia depuis 92 (non exécutif depuis 06), président non exécutif Royal Dutch/Shell depuis 06, membre ERT depuis 97, président ERT depuis 05
Willy Peirens Belgique membre Président ACV-CSC 87-99
Maria Joao Rodrigues Portugal membre Professeur économie Lisbonne, membre think tanks EPC, Notre Europe, ISIS, conseiller Commission stratégie Lisbonne
Gerassimos Sapountzoglou Grèce membre Professeur économie Athènes, PDG Banque Ionienne et Populaire de Grèce 93-96
Maria Schaumayer Autriche membre Président Banque nationale d’Autriche 90-95
Hubertus Schmoldt Allemagne membre Président IG Chemie
Baron David Simon
of Highbury
Grande-Bretagne membre PDG BP 92-97, ministre Commerce et Compétitivité 97-99, administrateur Suez, puis GDF Suez depuis 01, membre ERT 93-97
Carlos Solchaga Espagne membre Ministre Industrie et Energie 82-85, ministre Economie et Finance 85-93
Klaus Zwickel Allemagne membre Président IG Metall 93-03
Alexis Jacquemin Belgique représentant permanent Professeur économie UCL, conseiller principal Commission

Source : Alexis Jacquemin et Lucio Pench (éd.), Pour une compétitivité européenne. Rapports du Groupe consultatif sur la Compétitivité, éditions De Boeck, Bruxelles, 1997, p.41.

Annexe 3. Membres du Groupe consultatif sur la compétitivité 1997-1999

Nom Pays Fonction GCC Titres
Jean-Claude Paye France président Secrétaire général OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
84-96,
administrateur Renault depuis 96
Michel Albert France membre Président AGF 82-94
Sergio d’Antoni Italie membre Secrétaire général CISL (Italie) 91-00, vice-président CISL (syndicats libres), vice-ministre Economie 06-08
Mark Eyskens Belgique membre Premier ministre 81, ministre d’Etat depuis 98, président UCB, administrateur ING Belgique, Gevaert
Oscar Fanjul Espagne membre Président Repsol 87-96, administrateur Unilever 96-06, vice-président Lafarge depuis 07
Hans-Olaf Henkel Allemagne membre Président IBM Europe 93-95, président BDI 95-00
Neelie Kroes Pays-Bas membre Président NSK (holding Holding Société financière qui possède des participations dans diverses firmes aux activités différentes.
(en anglais : holding)
personnel) 91-04, administrateur Volvo 03-04, commissaire Concurrence depuis 04
Wanja Lundby-Wedin Suède membre Vice-président LO 94-00, président depuis 00, président CES depuis 07
Luis-Fernando Mira Amaral Portugal membre Ministre du Travail 85-87, ministre Industrie et Energie 87-95, vice-président Caisse des dépôts 02-04, puis président 04, administrateur EdP 04
John Monks Grande-Bretagne membre Secrétaire général Trade Union Congress 93-03, secrétaire général CES depuis 03
Marco Tronchetti Provera Italie membre Président Telecom Italia 01-06,
président depuis 03, membre ERT 92-05
Baron Iain Vallance of Tummel Grande-Bretagne membre Président British Telecom 87-01, vice-président Royal Bank of Scotland 94-04, président CBI et président ESF 02-07
Alexis Jacquemin Belgique représentant permanent Professeur économie UCL, conseiller principal Commission

Source : Commission européenne, Groupe consultatif sur la compétitivité, Rapport au président de la Commission et aux chefs d’État et de gouvernement, Septembre 1999 : http://ec.europa.eu/comm/cdp/cag/publications/rapport4/index_fr.htm.[

Annexe 4. Membres du Groupe européen de haut niveau sur l’emploi (2003)

Nom Pays Titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
Wim Kok Pays-Bas Président FNV 76-86, Premier ministre 94-02, administrateur ING, TNT, KLM et Shell
Carlo Dell’Aringa Italie Professeur d’économie à l’Université "Sacré Cœur" de Milan
Federico Duran Lopez Espagne Professeur de droit aux universités de Séville et de Cordoue, partenaire du bureau international d’avocats Garrigues
Anna Ekström Suède Président de la Confédération générale des travailleurs intellectuels de Suède (SACO) depuis 01, directeur de Bruegel
Maria Joao Rodrigues Portugal Professeur économie Lisbonne, membre think tanks EPC, Notre Europe, ISIS, conseiller Commission stratégie Lisbonne
Christopher Pissarides Grande-Bretagne
et Chypre
Professeur d’économie à la London School of Economics
Annette Roux France PDG de Bénéteau, administrateur de L’Oréal depuis 07
Günther Schmid Allemagne Professeur d’économie à l’Université de Berlin

Source : Task Force pour l’emploi, "Jobs, Jobs, Jobs. Creating more employment in Europe", Report of the Employment Taskforce chaired by Wim Kok, novembre 2003, p.7 : http://www.mol.fi/mol/en/99_pdf/en/90_publications/employment_taskforce_report2003.pdf

Annexe 5. Membres du Groupe européen de haut niveau sur la stratégie de Lisbonne (2004)

Nom Pays Titre
Wim Kok Pays-Bas Président FNV 76-86, Premier ministre 94-02, administrateur ING, TNT, KLM et Shell
Romain Bausch Luxembourg PDG SES Global
Niall FitzGerald Irlande PDG Unilever 96-04, président Reuters 04-08, vice-président Thomson-Reuters depuis 08, président TABD 03-05
Antonio Gutiérrez Vegara Espagne Secrétaire des Commissions ouvrières 87-00, membre PSOE Parlement
Will Hutton Grande-Bretagne Journaliste BBC, éditeur The Observer 96-98, directeur général Work Foundation 00-08
Anne-Marie Idrac France Président RATP 02-06, président SNCF 06, administrateur Dexia 04-08, secrétaire au Commerce 08
Wanja Lundby-Wedin Suède Vice-président LO 94-00, président depuis 00, président CES depuis 07
Thomas Mirow Allemagne Ministre de l’Etat de Hambourg 91-01, conseiller d’Ernst & Young et Wartburg 02-05, conseil de surveillance de Deutsche Telekom depuis 06, président BERD depuis 08, directeur de Bruegel
Bedrich Moldan Tchéquie Ministre de l’Environnement 90-91, sénateur ODS depuis 04
Luigi Paganetto Italie Professeur d’économie Rome, conseiller économique de Finmeccanica, président de l’ENEA depuis 07
Dariusz Rosati Pologne Professeur d’économie Varsovie, ministre des Affaires étrangères 95-97, parlementaire européen PSDP 04-09
Veli Sundbäck Finlande Secrétaire Etat Affaires étrangères 93-95, vice-président Nokia 96-08
Friedrich Verzetnitsch Autriche Président de la Confédération des syndicats autrichiens (ÖGB) 87-06, membre SPO Parlement 84-06

Source : Groupe de haut niveau présidé par M. Wim Kok, “Relever le défi. La stratégie de Lisbonne pour la croissance et l’emploi”, novembre 2004, p.5 : http://ec.europa.eu/growthandjobs/pdf/2004-1866-FR-complet.pdf.

Annexe 6. Membres du Groupe de Réflexion (2008-2009)

Nom Pays Fonction Titre
Felipe Gonzalez Espagne président Premier ministre 82-96
Vaira Vike-Freiberga Lettonie vice-président Président de Lettonie 99-07
Jorma Ollila Finlande vice-président Président Nokia depuis 92 (non exécutif depuis 06), président non exécutif Royal Dutch/Shell depuis 06, membre ERT depuis 97, président ERT depuis 05
Lykke Friis Danemark membre Professeur à l’université de Copenhague, directeur à la Confédération des industries danoises 03-06
Rem Koolhaas Pays-Bas membre Professeur d’architecture à Harvard
Richard Lambert Grande-Bretagne membre Journaliste au Financial Times 79-01, directeur général de la Confédération des industries britanniques depuis 06
Mario Monti Italie membre Recteur université Bocconi de Milan 89-94, président depuis 94, commissaire européen 94-04, président Bruegel, conseil international de Goldman Sachs depuis 05
Rainer Münz Autriche membre Chef de recherche à Erste Group Bank et chercheur à la Hamburg Institute of International Economics
Kalypso Nicolaïdis Grèce membre Professeur de Relations internationales à Oxford
Nicole Notat France membre Secrétaire CFDT 92-02, PDG de Vigeo depuis 02
Wolfgang Schuster Allemagne membre Bourgmestre de Stuttgart depuis 97
Lech Walesa Pologne membre Président-fondateur de Solidarnosc, président de Pologne 90-95
Ziga Turk Slovénie secrétaire Ministre pour la croissance 07-08

Source : Reflection Group, Members : http://www.reflectiongroup.eu/members/