Les inégalités, une lecture économique de la démocratie


Lundi 27 juin 2011, Erik Rydberg, 7314 signes.

Cette analyse a été publiée dans le numéro 68 de la revue Politique (janvier-février 2011). On trouvera la version longue des interventions de Réginald Savage et Philippe Defeyt (dont toutes les citations ici ont été extraites) lors du « Midi d’Éconosphères » sur la question des inégalités sur le site du réseau (www.econospheres.be ).

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Les inégalités constituent l’ossature de la question sociale. De quoi est faite une société ? De divisions et de strates. Dit autrement : les inégalités offrent une lecture économique de la démocratie. Chacun à leur manière, comme on le verra, Philippe Defeyt et Reginald Savage nous apprennent à lire.

La question des inégalités entre les citoyens – tous égaux selon la Constitution belge – est un fait de société étrange. Elle revient dans les conversations, dans le bruitage médiatique, dans une foule de rapports qui s’invitent dans la décision politique, par exemple les négociations sur la norme salariale. Avec le temps, les inégalités sont devenues une branche d’études développant ses propres appareils et critères de mesure, mais branche de quoi ? De l’économie, dont elle garde les tics de langage, ou de l’ethnographie ? C’est qu’on n’est pas loin, ici, des études sur les mœurs des populations « exotiques » (sous l’angle des moyens choisis pour répartir les produits de subsistance ainsi que le superflu). Rapportée à la Belgique, cette approche porte en germe des enjeux de société : qui gagne quoi et pourquoi d’aussi grandes différences ?

Énoncée ainsi, cette « anthropologie politique » fera forcément usage des armes forgées par l’économie, son appareil statistique, son chiffrage des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
monétaires. Mais, déjà, elle va se heurter à un obstacle de taille. Enjeu de sociétés, en effet, que l’état désastreux des statistiques en Belgique. Verdict de Philippe Defeyt : « Allez voir ce qui est publié sur les inégalités de revenus aux États-Unis, où existe une volonté de transparence infiniment plus grande. Chez nous, c’est bien simple, il n’y en a pas. Au point, d’ailleurs, que la Belgique devient le trou noir statistique de l’Europe pour toute une série de données. Et je ne suis pas sûr que, après la régionalisation, cela va s’améliorer. »

 Mœurs belges

On peut tenter d’y voir clair, néanmoins. Avec Philippe Defeyt et avec Reginald Savage, tous deux économistes membres du réseau Éconosphères : à ce titre Titre Morceau de papier qui représente un avoir, soit de propriété (actions), soit de créance à long terme (obligations) ; le titre est échangeable sur un marché financier, comme une Bourse, à un cours boursier déterminé par l’offre et la demande ; il donne droit à un revenu (dividende ou intérêt).
(en anglais : financial security)
, lors du séminaire organisé par Econosphères le 1er octobre 2010, ils ont cherché à éclairer, tant que faire se peut, la question des inégalités de revenus en Belgique. Il s’agit d’un double éclairage et tout l’intérêt est là. Il n’y aurait eu, à la tribune ou derrière la plume, que Defeyt, et la compréhension des machines à fabriquer de l’inégalité s’en serait trouvée appauvrie de la « dimension » Savage, et inversement – car ils ne disent pas la même chose. Mieux : si deux économistes progressistes et critiques diffèrent dans leur analyse, on sera automatiquement amené à penser qu’il en existe encore d’autres, susceptibles d’enrichir autrement l’affaire. Les sciences politiques se nourrissent de contradictions.

Le point de vue est différent et cela s’explique. Defeyt est aussi président de CPAS et l’approche sera donc plutôt « micro », celle de l’« urgentiste » : diagnostic des victimes des inégalités, au jour le jour. Savage, lui, est au Conseil supérieur des finances et enseigne à la Faculté ouverte de politique économique Politique économique Stratégie menée par les pouvoirs publics en matière économique. Cela peut incorporer une action au niveau de l’industrie, des secteurs, de la monnaie, de la fiscalité, de l’environnement. Elle peut être poursuivie par l’intermédiaire d’un plan strict ou souple ou par des recommandations ou des incitations.
(en anglais : economic policy).
et sociale (Fopes), donc vision « macro », celle du « médecin légiste », sa spécialité, c’est l’autopsie.

 L’intra-salarial

Cela explique que Defeyt mette l’accent sur la « tension salariale » et, donc, les énormes inégalités qui existent en Belgique non seulement entre les hauts et les bas salaires mais, singulièrement, entre ceux et celles qui sont au bas de l’échelle, les 20% qui gagnent le moins. Selon qu’ils bénéficient ou non de tarifs sociaux, d’un logement social ou d’un bon CPAS, ils subissent, à situation semblable, « des différences qui se chiffrent à 300, 400 voire 500 euros par mois. Croyant bien faire, on a construit par la force des choses un système d’inégalités profondes au sein du bas de l’échelle des revenus » – et c’est, estime Defeyt, un combat par trop délaissé à gauche, d’autant qu’il s’agit du champ d’intervention « sur lequel on a le plus de prise ». Le salaire minimum garanti n’a été augmenté, en vingt-cinq ans, que deux fois, et ridiculement, à coups de 25 euros. L’accès aux « consommations collectives » (25% du pouvoir d’achat des ménages), c’est-à-dire la culture, la santé, l’enseignement, demeure quant à lui profondément inégalitaire, voire élitiste.

La cause en serait avant tout à chercher à l’intérieur de la « masse salariale » selon Defeyt : « Les inégalités au sein du monde du travail sont depuis vingt-cinq ans le principal moteur de la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
des inégalités dans les revenus.
 » Autre lecture chez Savage qui, pour être complémentaire, n’en prend pas moins le contre-pied.

 Le supra-salarial

Ce qui compte, pour lui, c’est la répartition des revenus entre capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et travail, soumis au plan mondial depuis 25-30 ans à la tendance lourde et historique d’un nouveau système inégalitaire qui se traduit par un décrochage entre ce qui retourne aux travailleurs et ce qui s’envole, par ponction sur les richesses créées, vers les strates les plus riches, les plus intéressées au capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
, auquel elles ont un accès direct (dividendes réservés, parachutes dorés et primes en tous genres). Il n’y a pas photo, dit Savage : même en Belgique, relativement épargnée jusqu’ici, on assiste à « une baisse structurelle de la part salariale, depuis les années 1960 jusqu’en 2010. On est aujourd’hui descendu à un palier de 5% inférieur à ce qu’on connaissait alors. C’est à l’intérieur de cette part salariale qui s’est rétrécie que l’augmentation des inégalités intra-salariales s’est produite. »

Des chiffres ? En France, de 1998 à 2005, les « 90% de ménages les moins riches » (quasi toute la population, 31,5 millions) ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 4,6%. Au sommet de l’échelle ? On a le 1% des ménages les plus riches (350 000 foyers) avec un pouvoir d’achat accru de 19,4%. Un cran plus haut, au 0,1% (35 000 foyers), c’est + 32%, et le 0,01% (3 500 foyers) « fait » + 42,6%. Idem aux États-Unis, 1979-2007 : « À lui seul, le top 1% a accaparé près de 39% de l’augmentation du pouvoir d’achat. En clair : 39 fois plus que sa part relative. À l’autre extrême, les 20% en bas de l’échelle ont dû se contenter de 0,4%. Soit 1/50e de ce à quoi ils auraient eu droit s’il y avait une répartition égalitaire. En termes de concentration, vous avez ici un rapport de 1 à 1 500 : une personne située au 1% supérieur de l’échelle a, en moyenne, vu son pouvoir d’achat augmenté 1 500 fois plus que les 20% des Américains les moins bien lotis. » Mais ce n’est pas tant le gouffre qui sépare les super-riches des autres que le mécanisme venant élargir la faille qui doit retenir l’attention.

Savage décode : la déconnexion entre salaires et gains de productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
se traduit « automatiquement et mécaniquement par une augmentation de la part du profit et une diminution de la part salariale dans le produit intérieur brut Produit intérieur brut Ou PIB : Richesse marchande créée durant une période déterminée (souvent un an) sur un territoire précisé (généralement un pays ; mais, en additionnant le PIB de tous les pays, on obtient le PIB mondial).
(en anglais : Gross Domestic Product ou GDP)
 ». Cause des inégalités, il forme aussi la toile de fond, air connu, du discours (pas seulement patronal) sur l’absence de « marges » pour revaloriser les revenus, même les plus faibles, et plus encore pour renégocier le partage entre salaire direct et indirect afin de refinancer la sécurité sociale. Débat tabou. Vu ainsi, les inégalités ne forment que la pointe émergée d’une impossibilité de penser l’économie autrement.





P.-S.

Cette analyse a été publiée dans le numéro 68 de la revue Politique (janvier-février 2011). On trouvera la version longue des interventions de Réginald Savage et Philippe Defeyt (dont toutes les citations ici ont été extraites) lors du « Midi d’Éconosphères » sur la question des inégalités sur le site du réseau (www.econospheres.be ).