L’Allemagne se sert en Mongolie


Mercredi 2 août 2017, Raf Custers, 10591 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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L’Allemagne ne rechigne devant rien pour "développer" ses affaires en Mongolie. La raison ? L’expansion du secteur minier national. L’industrie allemande y vend des machines, ses universités forment les ingénieurs et les opérateurs. Les deux pays sont désormais reliés par un train. La modernisation et la diversification de l’économie mongole ne semble par contre pas intéresser le partenaire allemand. L’économie du pays stagne au stade de l’extraction primaire de minerais et semble être condamnée à y rester.

Il faut semer pour récolter ! L’Allemagne connait l’adage. Elle le met en œuvre depuis plus de cinq ans en Mongolie. Ce pays est riche en charbon et en métaux de base. Mais, coincé entre la Chine et la Russie, il ne sait pas trop bien sur qui aligner son économie. L’Allemagne s’est insérée dans la brèche.

Tout a commencé avec un don. En 2011 le service géologique allemand (le BGR [1]) a préparé un outil destiné au gouvernement d’Oulan Bator : un guide qui permettrait aux investisseurs de trouver la voie vers les richesses minérales dont le sous-sol mongole regorge. Ce recueil de 322 pages projetait les joyaux de ce vaste pays dans le domaine public où des capitaux sont à la recherche d’opportunités et de profits. Et, à en croire les nombreuses cartes dans ce recueil, les opportunités ne manquent pas en Mongolie.
Le BGR n’est pas spécialement réputé pour sa charité. Ce service travaille depuis longtemps dans la région stratégique des Grands Lacs (l’Est du Congo, et les anciennes colonies allemandes le Rwanda et le Burundi). Il y cartographie les réserves et les exploitations d’étain, de tungsten et de tantale, des métaux dont l’industrie allemande ne peut se passer.
En Allemagne, le BGR – qui dépend du ministère de l’Economie et de l’Energie – travaille en étroite liaison avec la GIZ, l’Agence de la Coopération au développement du Ministère de la Coopération et avec des services du Ministère des Affaires étrangères.

En outre, la politique allemande pour la Mongolie est fortement inspirée par la BDI (la fédération des patrons allemands) et d’autres lobbies de l’industrie allemande. Ces lobbies plaident incessamment pour que leur approvisionnement en matériaux dits ‘critiques’ soit assuré. Les entreprises les plus puissantes se réunissent d’ailleurs pour ce but dans l’Alliance pour l’Approvisionnement Sécurisé des Matières Premières (Allianz zur Rohstoffsicherung). Parmi les 12 membres initiaux on trouvait BASF et Bayer, Aurubis (avant Norddeutsche Affinerie), Chemetall, BMW et Daimler, Bosch et ThyssenKrupp. [2]

Fin 2011, la Chancelière Angela Merkel se rend en Mongolie. Elle y signe un Partenariat des Matières Premières "en faveur d’un approvisionnement garanti". [3] En octobre 2015, le président allemand Joachim Gauck visite à son tour le grand partenaire en Asie centrale. Les relations d’affaires se développent ensuite en parallèle avec les actions politiques. Peu après la visite de Gauck, il apparaît que l’entreprise Aurubis a signé un contrat de livraison de concentrés de cuivre avec l’entreprise mongolienne MAK pour une durée de 15 ans. Cette opération est garantie par un prêt du gouvernement allemand. [4]

Pour conserver leur compétitivité, les patrons allemands sabrent dans les salaires et les coûts de production en interne. Pour ce qui est des relations extérieures, ils font appel à l’action diplomatique pour préparer le terrain à l’étranger, en l’occurrence en Mongolie.

La directive qui guide l’action diplomatique allemande en Mongolie peut être résumée comme suit : "exporter avant tout des machines". L’Allemagne est le leader mondial dans la fabrication de machines et d’équipements, avant la Chine, les Etats-Unis et le Japon. Trois quarts des machines produites en Allemagne sont exportés et cela représente plus de 10 pour cent de la totalité des exportations. [5] Gouvernement et patronat coordonnent donc leurs actions pour favoriser cet intérêt commun. Et les résultats sont au rendez-vous.

En 2014 s’ouvre la Nailakh Engineering School, ‘l’école d’ingénieurs la plus moderne de la Mongolie’. Son curriculum haut-de-gamme a été rédigé par deux universités allemandes, celle d’Aix-la-Chapelle et celle de Fribourg. L’école aidera à ‘répandre l’éducation allemande en Mongolie’, déclare un fonctionnaire du ministère de la Coopération économique de l’Allemagne lors de l’inauguration.

L’école est financée par Oyu Tolgoi, ‘la plus grande entreprise minière de cuivre et d’or’ du pays. [6]
Oyu Tolgoi, qui fonctionne actuellement à ciel ouvert, se transformera en mine souterraine d‘ici 2020. Elle appartient pour 66 pour cent à Rio Tinto, le numéro deux des géants miniers, et pour 34 pour cent à la Mongolie.
En mai 2016, Rio Tinto a décidé d’investir de nouveau 5,3 milliards de dollar à Oyu Tolgoi. Sur ce vaste chantier, les machines allemandes creusent, entre autres des grues de la marque Liebherr, dont la capacité varie de 250 à 300 tonnes, et les fameux ‘camions’ T264 qui transportent jusqu’à 240 tonnes par course. [7] Liebherr, une entreprise familiale, est le concurrent redouté de Caterpillar (américaine) et de Koimatsu (japonaise) [8]. Son patron, Willi Liebherr est proche du président mongol. Son entreprise participe à chaque mission et foire organisée par la fédération des manufacturiers allemands, la VDMA. Depuis qu’elle comprend la Mongolie dans sa sphère d’influence, elle y a vendu plus de 350 machines. [9] On peut supposer que celles-ci seront conduites par des ingénieurs sortis de la Nailakh Engineering School, qui suivront les plans du sous-sol dessinés par le BGR, service géologique allemand.

La percée européenne en Mongolie est soutenue par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Selon l’organisation allemande PowerShift, la BERD est l’investisseur étranger le plus important en Mongolie et y investit principalement dans le secteur minier. [10] La BERD a entre autres accordé un prêt de 1,2 milliard de dollars à Oyu Tolgoi. Rio Tinto et ses alliés (dont la BERD) saisissent chaque occasion pour afficher les mérites de Oyu Tolgoi ‘qui contribuera à la prospérité de la Mongolie’. [11] Mais Oyu Tolgoi produira des concentrés (de la boue contenant du métal) qui seront exportés. S’il y a une ‘transition’ prévue, elle aura pour objectif d’ « ouvrir le secteur minier, actuellement majoritairement aux mains de l’Etat, aux entreprises privées’. [12]

Par contre, nulle part n’est mentionné le nécessaire développement industriel mongol qui sortira le pays de sa dépendance envers les entreprises étrangères et les exportations. Ce n’est pas le premier objectif de la coopération allemande. Le ’partenaire’ européen pense avant tout à ses propres intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
. Il sait comment dissimuler son pragmatisme.
Pour preuve la fiche de présentation d’un programme de la GIZ pour la Mongolie, l’ "Initiative intégrée des matières premières". La stratégie à suivre selon la GIZ est celle-ci : il faut développer le secteur des minerais, cela peut induire une croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
substantielle et une prospérité largement répandue pour la population entière. Pour cela le pays a besoin d’investissements directs étrangers. Evidemment, cette ouverture et l’enrichissement des élites locales peuvent avoir des effets pervers : la redoutable "malédiction des matières premières". La GIZ a la solution. "La Mongolie", écrit-elle, "ne dispose pas des expertises pour traduire la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
des minerais en croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
inclusive. Mais l’Allemagne, partenaire de longue date de la Mongolie, appuie le pays pour implémenter la stratégie de développement". [13] Que des experts allemands (issus du monde des affaires) interviendront comme formateurs et que l’accès au marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
mongolien sera facilité aux entreprises allemandes, tout cela est bien stipulé. Mais on cherchera en vain les détails pour développer une chaîne d’activités industrielles domestiques, qu’elles soient dérivées des ressources naturelles de la Mongolie ou pas.

Notons pour terminer qu’un service ferroviaire fonctionne entre l’Allemagne et la Chine. Il dessert aussi Oulan-Bator, la capitale de la Mongolie. En 2016, Deutsche Bahn, la compagnie ferroviaire allemande, a "transporté plus de 40.000 containers sur le chemin de fer le plus long du monde". Un nouveau record. DB veut multiplier ce volume d’ici 2020. Un des clients, le constructeur BMW, envoie des pièces de ses usines allemandes à Leipzig et Tegensburg, par train à son usine chinoise à Shenyang. [14] On oserait en conclure que si la stratégie de développement de l’Allemagne est cohérente, elle est aussi unidirectionnelle.

Cet article a été enrichi par des informations trouvées dans cette analyse : Minegolia – Mining in Mongolia, PowerShift, 28 juin 2016

 


Pour citer cet article :

Raf Custers, "L’Allemagne se sert en Mongolie", Gresea, août 2017. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1646







[1BGR, Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe

[2Unternehmen unterstützen Allianz zur Rohstoffsicherung, BDI, 30 janvier 2011.

[3Abkommen zwischen der Regierung der Bundesrepublik Deutschland und der Regierung der Mongolei über Zusammenarbeit im Rohstoff-, Industrie- und Technologiebereich, Bundesministerium für Wirtschaft und Energie (BMWI), 13 octobre 2011.

[4Deutsch-Mongolische Wirtschaftsbeziehung durch Projektvereinbarung belebt, DMUV, 8 décembre 2015.

[5Mehr Zukunft, bitte ! Gemeinsame wirtschaftspolitische Positionen des deutschen Maschinen- und Anlagenbaus 2016, une publication de la fédération des fabriquants de machineries allemands VDMA (Verband Deutscher Maschinen- und Anlagenbau), Berlin, janvier 2016.

[6Mongolia’s most modern engineering school opens, press release, Oyu Tolgoi, 5 septembre 2014.

[7Success story. Oyu Tolgoi’s’Jack. Mongolian master crane operator with 33 experience, Oyu Tolgoi, 28 mai 2013.

[8Les fiches de ces entreprises sont disponibles sur l’observatoire des entreprises Mirador du Gresea, www.mirador-multinationales.be

[9Liebherr-Mining and Monnis International solidify their relations at Bauma 2016, communiqué de presse, Liebherr, Munich, avril 2016.

[10Minegolia – Mining in Mongolia, PowerShift, 28 juin 2016.

[11Investing for the long term. Oyu Tolgoi, Rio Tinto, s.d.

[12Oyu Tolgoi. Project description, BERD, s.d.

[13Integrierte Rohstoffinitiative (GIZ-Programmkomponente), consulté le 19 juin 2016 - https://www.giz.de/projektdaten/projects.action?request_locale=en_EN&pn=201421304

[14Containertransporte : DB meldet Rekord, Bundesverband Materialwirtschaft, Einkauf und Logistik (BME), 29 décembre 2016.