Les pensions sous (haute) pression du capital


Jeudi 21 septembre 2006, Xavier Dupret, 33240 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Il y a près d’un an, le 28 octobre 2005, fait rarissime dans la vie sociopolitique belge, c’était la grève générale menée en front commun CSC-FGTB. Plus de 200.000 travailleurs ont manifesté dans les rues de Bruxelles. En cause, à l’époque, une décision gouvernementale visant à reculer l’âge de prise de cours de la prépension. Etait mis en avant le caractère prétendument impayable des pensions chez nous. L’alternative était simple, limpide même. Si on n’augmentait pas le taux d’emploi des plus de cinquante ans, on allait droit dans le mur : le système de pension par répartition Pension par répartition Système de retraite où les travailleurs et leurs employeurs cotisent (éventuellement avec une subvention de l’Etat). Dans ce régime, les revenus (retraite) sont fixes et ne dépendent pas d’investissements réalisés éventuellement par ailleurs. L’ensemble de ces contributions sert à payer les pensions actuelles. C’est le système couramment utilisé en Europe. serait définitivement à passer par pertes et profits. Détail pour le moins troublant : à la même époque, le gouvernement anglais se faisait l’ardent défenseur d’un allongement de la carrière effective au-delà des 65 ans. Et là évidemment, l’équation « allongement de la carrière = moyen inéluctable de sauvegarder les mécanismes de répartition » prenait du plomb dans l’aile. Car précisément au Royaume-Uni, depuis les années Thatcher, les sujets de sa gracieuse majesté assurent déjà leurs vieux jours pour l’essentiel via un système de capitalisation. Si l’on prend la peine d’y regarder de plus près, cette contradiction s’avère riche d’enseignement. C’est qu’augmenter la durée du travail fait sentir ses effets sur la formation des salaires et partant, sur la rémunération du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
. Ce qui nous amène à formuler l’hypothèse suivante : l’allongement de la carrière devrait conduire inexorablement à la privatisation du secteur des pensions. Aux dépens des retraités d’ailleurs. Avant de dresser les contours d’une stratégie alternative visant à promouvoir le financement public des pensions, nous commencerons par resituer la problématique dans un cadre explicatif et conceptuel plus large.


 Frileux capital

L’année dernière, annoncent les spécialistes du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque de France, les firmes privées des sept pays les plus industrialisés de la planète (G7) prêtaient 1.300 milliards de dollars vis-à-vis des autres acteurs économiques, ce qui représentait à peu de choses près 9% du total de leurs bilans respectifs cumulés. Situation insolite car classiquement, les entreprises ont pour vocation d’investir et donc d’être demandeuses de capitaux vis-à-vis du reste de l’économie. Pour ce faire, elles émettent des actions, l’augmentation de capital ainsi enregistrée leur permettant de concrétiser leurs projets industriels. Ça, c’est de la théorie pure.

Car actuellement, dans la pratique, il en va tout autrement. Aux États-Unis, les entreprises ont, en 2005, décaissé un flux positif à l’égard de leurs actionnaires de l’ordre de 350 milliards de dollars [1]. A la base de cette très lucrative (pour quelques-uns seulement) situation, un sous-investissement massif du secteur privé en terme d’accroissement du capital technique [2]. La financiarisation, exprimée en terme d’écart entre l’accroissement de capital et le retour sur investissement au seul bénéfice des actionnaires, était, au cours de l’année dernière, de l’ordre de plus ou moins 160 milliards de dollars, pour les seuls USA qui sont devenus, du même coup, le principal acteur de ce glissement du capitalisme contemporain de l’industrie vers la finance [3].

Les experts évoquent, plusieurs hypothèses, pour expliquer l’impressionnante montée en régime du secteur financier. Selon certains [4] experts du FMI, la prospérité des trésoreries américaines trouverait son origine dans les régimes fiscaux en vigueur au pays de l’oncle Sam depuis l’élection de Georges Walker Bush. Argument un peu court en raison de son caractère circulaire. C’est que les politiques de fait contracycliques menées par les autorités américaines depuis l’arrivée de Georges Bush junior. À la Maison Blanche trouvaient leur raison d’être dans la situation économiquement déprimée faisant suite à l’éclatement de la bulle technologique de la nouvelle économie tel que survenu en l’an 2000 ainsi qu’au traumatisme collectif résultant des attentats du 11 septembre 2001 à New York.

S’arrêter là ne serait guère moins superficiel : il convient, en effet, de remonter aux facteurs structurels influençant ces facteurs conjoncturels. La fin des années nonante s’est, en effet, caractérisée par une suraccumulation de capital. Comme en témoignent les chiffres suivants [5] : de 1949 à 1974, la productivité du capital (exprimée en taux de croissance annuels moyens) était légèrement positive (+0,2%). Par contre, de 1974 jusqu’à aujourd’hui, elle a été clairement négative (-1,4%). La productivité du travail, de son côté, n’a jamais cessé de croître au cours du 20e siècle (plus particulièrement à partir de la fin de la seconde guerre mondiale). Non sans fluctuations comme nous allons le voir. Jusque 1975, le taux de croissance annuel moyen de la productivité des travailleurs était de 5,2 % contre seulement 2,6% depuis le milieu des années 70. Mathématiquement, on peut en déduire que le travail en tant que facteur de production contribue plus que jamais à la croissance de la production.

Néanmoins, étant donné que la productivité du capital est globalement toujours plus faible que celle du travail, la profitabilité des entreprises dépend pour l’essentiel de la pression salariale. Cette dernière varie suivant les exigences du capital. Selon Michel Husson [6], durant les trente glorieuses (de 1945 à 1975), la croissance annuelle moyenne des salaires compatible avec les exigences de l’accumulation était en moyenne annuelle de 4,2% contre 1,2% depuis le milieu des années septante. Ce qui signifie que de nos jours, les augmentations de salaire « concédables » sont de moins en moins importantes si l’on veut maintenir les profits. C’est à la lumière de ces informations qu’il convient de discerner l’impact de l’allongement de la carrière sur le coût du facteur travail.

Le recul de l’âge de la prépension constitue la traduction d’une politique visant à accroître l’offre globale de travail alors que le nombre d’emplois équivalent temps plein a diminué en Belgique d’1% entre 1973 et 2002 [7]. L’effet escompté consiste, de façon évidente, en une mise en concurrence généralisée des travailleurs entre eux. En faisant croître la demande de travail alors que l’offre stagne, c’est au prix du facteur travail (c’est-à-dire les salaires versés aux travailleurs) que l’on s’attaque [8]. Arrivés à ce stade de l’analyse, il nous reste à examiner la corrélation existant entre l’intensification de la vente de la force de travail, la valeur des marchandises et, in fine, le profit. Cet exercice suppose que nous passions par une clarification conceptuelle.

 Travail, création de valeur et profit

La tradition marxiste [9] en économie met en évidence, en ce qui concerne la valeur des biens présents sur un marché, son profond enracinement dans le travail. En clair, invoquer le coût de production ou les prix comme commun dénominateur entre les marchandises, c’est, d’un point de vue explicatif, passer à côté d’éléments capitaux sur le plan heuristique. Car s’il est vrai que les marchandises ont un prix de vente (de même que les éléments entrant dans le process de leur production), ce constat ne répond en aucune manière à la question suivante : qu’est-ce qui fonde, en définitive, la valeur des biens vendus sur un marché ?

Réponse de Jacques Gouverneur [10] en particulier et du courant marxiste en général : « le travail abstrait, (c’est-à-dire) le travail de production marchande envisagé en général, en faisant abstraction de tous ses aspects spécifiques : on fait abstraction des aspects matériels propres au travail concret (qui diffèrent selon les marchandises et selon les travailleurs), on fait également abstraction des caractéristiques sociales variables des entreprises et des travailleurs (entreprises (…) capitalistes, (entreprises) publiques, (…) indépendants, salariés). Le travail abstrait, c’est le travail envisagé en ne retenant qu’un seul aspect social (…), l’aspect de travail indirectement social : si le menuisier et le cordonnier, l’ouvrier sidérurgiste et l’employé de banque, le manœuvre et l’ingénieur contribuent à produire des biens ou services vendus sur le marché, ils fournissent tous du travail indirectement social. Ce travail indirectement social constitue le commun dénominateur des marchandises. D’une part, il est commun à toutes les marchandises et comparable d’une marchandise à l’autre : dans tous les cas, un travail professionnel est exécuté, dont l’utilité sociale est reconnue par la vente de ce bien ou service. D’autre part, cet élément commun est quantifiable ».

Les profits réalisés par les propriétaires privés des moyens de production (les capitalistes) doivent également être mis en rapport avec la quantité de travail abstrait incorporée dans le processus de production des marchandises. C’est ce que l’on nomme le surtravail ou la survaleur. Quelle que soit la terminologie adoptée, on observera que si le prix des biens et services mis sur le marché ne faisait que refléter le travail strictement nécessaire à leur production, aucun profit (ou plus-value) ne pourrait en résulter.

Il n’en va évidemment pas ainsi dans la vie économique telle qu’elle peut s’expérimenter au quotidien. La raison en incombe, dans la pratique, au recours au surtravail. En mettant en œuvre la production, les détenteurs des moyens de production échangent un salaire contre des heures prestées par les travailleurs n’ayant que leur force de travail à vendre. Or, une partie du temps de travail n’est tout simplement pas rémunérée.. C’est du surtravail, du travail supplémentaire gratuit. C’est cette fraction qui se trouve à la base de la formation de la plus-value. Et son appropriation fait l’objet de rapports de forces entre travailleurs et patrons. Le chômage intervient comme variable d’ajustement dans le cadre de cette lutte.

Plus il y a de chômeurs, plus il y a de force de travail excédentaire sur le marché. C’est ce qu’on appelle l’armée de réserve des chômeurs. Pressés d’accéder à un emploi, les travailleurs sans emploi deviennent les concurrents naturels des travailleurs en place qui, de leur côté, préfèreront éviter d’entrer en conflit avec le patronat en vue de la redistribution (ou socialisation) des profits. Cependant, s’il est vrai que le chômage va donc comme un gant à l’économie capitaliste, il n’en constitue qu’une dimension connexe (après tout, dans l’histoire du capitalisme, on a déjà connu des périodes de plein emploi). Car le surtravail peut être organisé de deux manières et c’est ici qu’interviennent les notions de temps de travail et de productivité.

Commençons par cette dernière. En effet, entre la productivité du travail et la valeur unitaire des biens, une relation inverse existe. Car une productivité en augmentation signifie qu’il faut de moins en moins de temps, c’est-à-dire moins de travail abstrait, pour produire une unité de marchandise.

Dans ce cas de figure (appelons-le scénario 1), des mouvements d’augmentation de salaire et/ou des mesures de réduction du temps de travail ne gênent en rien la formation de la plus-value. Le scénario 1 correspond à une forme d’exploitation du travail qu’on qualifiera de relative. Comme nous l’avons vu au chapitre précédent, c’était typiquement le cas entre 1945 à 1975.

Il en va tout autrement de nos jours. En effet, il semble bien que le capitalisme de ce début de 21e siècle fonctionne sur la base d’une exploitation absolue du facteur travail. Comprendre la nature et la portée de ce changement (qu’on appellera scénario 2) implique de se pencher sur le temps de travail. Ce dernier permet de calculer le salaire horaire établi par la division du salaire annuel par le nombre d’heures effectives travaillées par an. Plus ce dernier est faible, plus le nombre d’heures non payées pour le travail presté augmente.

Et que constate-t-on hic et nunc ? Une préférence très nette des propriétaires des moyens de production pour le scénario 2. Illustration : les plaidoyers du patronat allemand en faveur d’une augmentation du temps de travail [11] à salaire égal, ce qui a pour effet mécanique de faire chuter le salaire horaire et d’augmenter la plus-value. En Belgique, on choisit de faire baisser le salaire horaire en augmentant le nombre de candidats à l’emploi voire en établissant des normes salariales compatibles avec les exigences de compétitivité.

Constat : plus que les investissements productifs, le capitalisme privilégie, par les temps qui courent, les dividendes en faveur des actionnaires. Les investissements nécessaires à l’obtention de gains de productivité stagnent et la productivité du capital négative (cfr. chapitre 1) recoupe, de fait, cette préférence pour des gains financiers purs à court terme au détriment de véritables projets industriels. Naturellement, afin de maintenir le taux de profit, le travail doit, plus que par le passé, être mis à contribution dans les procès de production.

 Marché sans limites

En Belgique, l’existence de ce capitalisme d’actionnariat peut être exemplifiée au moyen de cette nouvelle passée sous silence en dehors des cercles relativement restreints lisant la presse économique [12] : les dividendes versés par les entreprises belges ont augmenté de 44% en 5 ans, c’est-à-dire plus vite que les bénéfices qui ont crû, de leur côté, de 38% durant la même période. Ces hautes exigences de profitabilité sont allées de pair avec une augmentation du surtravail (allongement de la carrière, réduction des cotisations de sécurité sociale et donc diminution de la part socialisée des salaires).

Cette stimulation des bénéfices, sans investissement concomitant dans la sphère réelle de l’économie, ne fait, en réalité, qu’amplifier la propension du capitalisme contemporain à produire du capital excédentaire (c’est cela la suraccumulation) et à « gonfler d’immenses bulles financières accompagnée d’une hausse des profits par baisse absolue des salaires (…) et par utilisation plus intensive des moyens de production existant (ils sont souvent utilisés à moins de 75% de leur capacité, autre signe de la surproduction de capital) et bien sûr, par l’élimination des moins productifs (donc augmentation de la productivité moyenne), toujours forte dans les crises » [13].

Face à un capital qui ne sait plus où donner de la tête tant il fait des petits et alors que les capacités productives du système sont bloquées, on verra poindre un nouveau modèle de croissance (ce dernier est déjà un fait patent outre-Atlantique et s’installe lentement mais sûrement chez nous) « fondé sur la priorité donnée à la production de la richesse sur l’ensemble de la population mais principalement en faveur du capital (l’accent est mis sur la hausse des profits) » [14]. Mais attention, cette orientation ne peut s’auto entretenir sur la base élargie propre à toute entreprise d’accumulation que via la marchandisation de sphères de l’existence individuelle et de la vie sociale jusque-là laissées en dehors du cadre de l’échange marchand. Par voie de conséquence, les fonctions collectives finissent par exciter la convoitise d’intérêts privés. Il en va ainsi de l’eau, de l’éducation, de la santé et de la protection sociale.

Comme en témoigne le chiffre suivant : l’épargne-pension des Belges atteint un montant total équivalent à près de 50% du Produit Intérieur Brut (PIB) pour une année, soit 110milliards d’euros [15]. Le genre de données qui permet de mesurer les proportions prises par la financiarisation du capital. Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Car ce rush vers la capitalisation est antérieur aux récentes mesures visant à retarder la prépension. Il se nourrit de la volonté affichée par les gouvernements occidentaux de rétablir les taux de profit au détour des années 80. Ce qui revient à dire que les politiques visant à augmenter, compétitivité oblige, le surtravail dans l’économie belge ne manqueront évidemment pas de contribuer au renforcement de cette énorme bulle.

 Aléas…

En adhérant à un fonds de pension ou un plan d’épargne pension, le futur retraité entend se comporter comme un épargnant. Il met de côté pour ses vieux jours. C’est logique ? Pas pour tout le monde. Les fonds de pension entendent, en effet, lui faire adopter un profil de spéculateur. C’est tout l’enjeu du passage des systèmes de pensions à prestation définie aux plans à contributions définies. Par la technique de la prestation définie, il est possible au cotisant de connaître le montant exact de sa retraite exprimée sous forme de fraction du dernier salaire.

Dans le cas de la contribution définie, il en va tout autrement. Dans ce cadre, tout ce que l’adhérent connaît, c’est la fraction du revenu disponible qu’il devra consacrer à son épargne-retraite. En Belgique, les mécanismes d’abattements fiscaux incitent à souscrire à de telles formules. Naturellement, ce système correspond pleinement aux intérêts des institutions financières dans la mesure où elles n’ont plus à supporter un risque hypothétique de perte en cas de mauvaises performances des places boursières.

Risque qui n’a rien d’ailleurs de théorique. En 2002, les média britanniques [16] répercutaient la nouvelle suivante : durant trois années de suite, les fonds de pension anglais avaient enregistré des performances négatives (negative returns) de l’ordre de 1,3% en 2000 et 9,6% en 2001. Les marchés financiers étant à ce point volatiles, on comprendra finalement l’intérêt des acteurs de la finance à faire porter le risque par les futurs pensionnés plutôt que de devoir débourser la différence entre le revenu contractuellement garanti et les possibilités laissées par de très probables retournements de conjoncture.

Les aléas de la Bourse ne sont malheureusement pas seuls en cause dès lors que l’on évoque les fragilités inhérentes aux systèmes par capitalisation. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas aussi insensibles au vieillissement qu’ils ne veulent bien le dire. La preuve en est l’argumentaire mis en avant par les partisans d’une privatisation des pensions. Ces derniers ne nient pas que les fonds de pension US sont arrivés à maturité. Au contraire, cette situation justifie, d’après eux, que les Européens en âge d’activité financent les retraités américains d’aujourd’hui ...en attendant, paraît-il, que les Chinois ne passent à la caisse dans vingt ans pour assurer nos vieux jours [17].

Ce raisonnement surréaliste repose malgré tout sur une réalité, à savoir que les retraites sont financées par la productivité du travail des actifs. Comme dans un système par répartition, la capitalisation finance donc les retraites de l’année à partir des richesses créées dans l’année. Aussi, de nombreux spécialistes, parmi lesquels le professeur Tine Stanovnik de l’Université de Ljubljana et Henry Lourdelle de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) [18], assurent qu’il est impossible de déterminer avec précision le montant moyen des retraites à plus de 20 années de distance. Ce qui signifie que les formules d’épargne-pension garantissant un revenu au terme d’une période de plus de trente ans ne sont tout bonnement pas fiables.

Elles le sont d’autant moins, d’après les experts précités, que les rendements actuellement exigés par les acteurs financiers sont trop élevés (+/- 15% par an) et constituent, de ce fait, un danger pour la stabilité financière du système mais aussi pour l’emploi. En effet, de très hautes exigences de rendement entraînent mécaniquement une pression à la baisse du côté des salaires horaires. Il en ressort in fine une augmentation de la productivité moyenne per capita au détriment du volume global de l’emploi.

L’intensification du process de travail conduisant tout droit à une diminution du ratio salaire/production finale, on peut parler de dépréciation du travail. C’est ce que vérifie la statistique livrée par Michel Husson [19] : à la fin les années 70, la part des salaires dans l’Union européenne équivalait en moyenne à 77% des PIB contre 68% vingt ans plus tard (ces ordres de grandeur seraient, mutatis mutandis, identiques en Belgique).

Cette batterie statistique renvoie à un double constat. Tout d’abord, on voit clairement que la montée de la financiarisation suit de très près la politique de rétablissement du taux de profit telle qu’affichée au début des années 80 par l’ensemble des gouvernements occidentaux. Enfin, on remarquera que la financiarisation se nourrit de la paupérisation du monde du travail de sorte qu’elle n’a pas d’autres choix que s’auto entretenir faute de débouchés susceptibles de justifier des investissements, quitte à renforcer, comme un serpent se mordant la queue, la précarité des classes laborieuses. Et pour cause, la demande ayant tendance à être de moins en moins solvable. Pour mémoire, lorsque la part des salaires dans le PIB finit par avoisiner la barre fatidique des 50%, la crise de surproduction risque de poindre à l’horizon [20]. On comprendra dès lors l’urgence qu’il y a à dresser les contours d’une voie alternative permettant de financer les pensions de façon durable et stable.

 Alternatives, alternatives…

Cette partie de l’exposé visera à dresser une ébauche des pistes à défricher pour que le volet « retraites » soit assuré à l’avenir. Pour ce faire, nous nous appuierons sur la synthèse livrée par Michel Husson [21]. Nous résumons le raisonnement s’appliquant à la situation française, les évolutions ayant eu pour cadre l’Hexagone étant similaires à celles prévalant en Belgique. Il va de soi que ces lignes directrices ne sont pas mutuellement exclusives. De plus, il convient de les appréhender plus comme des objectifs généraux que comme un catalogue de solutions.

Le premier élément de réponse formulé consiste d’abord en une augmentation de la part des salaires dans le PIB. « Les salaires représentent aujourd’hui 60% de la valeur ajoutée des entreprises contre 69% en 1983. Si cette part salariale était restée à son niveau de 1983, il y aurait aujourd’hui 15% de recettes de cotisations en plus et le taux (…) de cotisation serait de 27,6% au lieu de 24% : on aurait anticipé de dix ans les besoins de financement [22] ». Constat on peut plus interpellant. Pour ce faire, l’objectif est de ramener la part représentée par les salaires au plus près de son niveau d’avant les années nonante. Comment ? Par une réduction généralisée du temps de travail assortie d’embauches proportionnelles. Cette mesure permettrait de diminuer les dépenses de chômage tout en faisant progresser les cotisations versées au régime des pensions.

En guise de deuxième principe pouvant servir de balise au mouvement social en matière de financement des pensions, on avancera la nécessité d’accompagner la progression du nombre de retraités par un accroissement du taux de cotisation. Outre des mesures volontaristes et conséquentes de réduction du temps de travail, il serait en effet intéressant, d’après Husson, de faire évoluer le rapport retraités/actifs au même rythme que les gains de productivité. L’utilisation de ces derniers pourrait consister, par exemple, en une combinaison d’augmentation du pouvoir d’achat et de nouvelles mesures de diminution du temps de travail.

Troisième chemin de rupture par rapport aux raisonnements économiques en vigueur : la voie fiscale. Sachant que la valeur ajoutée se subdivise en quatre catégories (investissements, dividendes et revenus financiers distribués, masse salariale incluant la partie socialisée du salaire et impôts) fonctionnant comme autant de vases communicants, il conviendrait de veiller à ce que des mécanismes fiscaux permettent de financer la hausse de la part des salaires en s’appuyant sur une baisse de la part des revenus financiers dans le PIB.

Enfin (ce dernier point constitue une adaptation à la situation belge des postulats défendus par Husson), il conviendrait de remettre sérieusement en question les abattements fiscaux dont bénéficient les formules d’épargne-pension du quatrième pilier chez nous. De tels avantages constituent une forme de concurrence déloyale à l’égard de la répartition dans la mesure où le financement de cette dernière n’est plus assuré. Ce n’est par ailleurs pas le seul argument plaidant en faveur de la suppression des avantages fiscaux accordés aux plans d’épargne-retraite. Dans la mesure où elles participent à la financiarisation de l’économie, ces stratégies individuelles de survie constituent, entre autres dommages collatéraux, une menace pour l’emploi et hypothèquent gravement le financement de la sécurité sociale. Ne pourrait-on pas, au contraire, imaginer des systèmes permettant la mise en œuvre de l’épargne dans le cadre de l’investissement industriel ? L’objectif inhérent à cette démarcherait correspondrait en fin de compte au constat développé par l’ensemble des auteurs (et tout spécialement Tony Andréani [23]) estimant central le rôle que « les banques devraient jouer dans un socialisme non dirigiste, en ce qui concerne la sélection des investissements et la sanction des investissements, (calqué sur les) keiretsu [24] et dans une moindre mesure, (sur) l’exemple allemand : il faut noter que dans ces deux pays, à la différence des Etats-Unis, le marché financier à commencer par celui des actions et des obligations- n’a qu’une importance réduite ».

Ainsi donc, en suivant ce raisonnement, l’agréation des fonds de pension par les pouvoirs publics ainsi que le maintien d’avantages fiscaux exclusivement en faveur de produits destinés à financer des investissements productifs permettrait de prendre le contre-pied de la financiarisation. Cette réorientation de l’épargne sécuriserait un revenu en faveur des générations en âge d’arriver à la retraite en augmentant l’emploi et partant, l’alimentation des caisses de sécurité sociale.

 En fin de compte…

Nous avons constaté que la tendance à l’allongement de la carrière semble moins procéder de l’impécuniosité des systèmes de pension par répartition que de l’actuelle tendance du capitalisme à se focaliser sur sa composante financière au détriment de l’investissement dans les segments productifs.

Comme l’attestent les évolutions comparées des productivités du capital et du travail. Ce dernier, en tant que facteur de production, est de plus en plus « sollicité » par les process de production. Il en résulte un resserrement de la tension salariale compatible avec l’objectif de maintien du taux de profit. Et ce d’autant que les investisseurs institutionnels font peser sur les entreprises des exigences énormes en terme de return. La valeur et le profit étant générés par le surtravail des salariés, il va de soi que les mesures visant à allonger la carrière (tout comme celles amenant à une augmentation du temps de travail) amplifient les stratégies d’accumulation du capital financier. La part des salaires dans le PIB ne peut, dans cette configuration des rapports de force défavorable au travail par rapport au capital, qu’aller en diminuant. C’est ce qui s’est d’ailleurs produit depuis le début des années 80 dans l’ensemble des pays du monde développé. Par ricochet, la demande, dans ces pays, tend à stagner. Le sous-investissement en sort, en bout de course, renforcé à l’instar des bulles spéculatives. On saisira au passage le caractère autoentretenu et artificiel de la financiarisation.

Voilà pourquoi nous avons réfuté le bien-fondé des politiques qui, sous couvert de protéger les systèmes de pensions par répartition, optent in fine pour un abaissement du salaire horaire soit directement en allongeant la journée de travail (cfr. le cas de VW en Allemagne), soit indirectement en renforçant la concurrence entre travailleurs (ce qui est un des effets du pacte de solidarité entre les générations chez nous).

A terme, ces orientations font le jeu des acteurs financiers et préparent la privatisation des pensions. A contrario, nous avons esquissé à très gros traits les linéaments permettant de protéger l’actuel financement solidaire des retraites. Ces pistes visent fondamentalement à augmenter la part des salaires dans le PIB. Pour ce faire, les revendications classiques du mouvement ouvrier (i..e. réduction du temps de travail avec embauche compensatoire et maintien des salaires ainsi qu’une liaison plus stricte entre les gains de productivité et les salaires) restent d’actualité. Tout ceci passe, bien entendu, par une baisse de la part des revenus financiers dans le PIB de façon à garantir une augmentation des salaires horaires. De cet objectif de revalorisation salariale, procède également une dernière orientation « programmatique » concernant les systèmes par capitalisation déjà en place. On veillera, sur ce point, à revoir en profondeur les avantages fiscaux (de nature fort inégalitaire) octroyés à la constitution de pensions du troisième pilier tout en inventant les mécanismes légaux permettant la mise en œuvre de fonds de pension orientés vers la formation de capital à risque ainsi que l’augmentation du taux d’emploi.

 


Pour citer cet article :

Xavier Dupret, "Les pensions sous (haute) pression du capital", Gresea, septembre 2006. Texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1643







[1LE FIGARO, « Des entreprises riches et des ménages pauvres », lundi 11 septembre 2005.

[2Le capital technique, plus éloquemment appelé en anglais non-financial assets (traduction libre : avoirs non-financiers) désigne l’ensemble des matières premières et des moyens de production nécessaires à la mise en œuvre de la production tangible et physique des marchandises (Définition inspirée du « Dictionnaire économique et financier », Y. BERNARD et J-C. COLLI, Editions du Seuil, Paris, 5e édition, 1989).

[3A contrario, l’Europe reste marquée par une préférence des acteurs privés à l’égard de l’accroissement de capital. Le différentiel entre ce dernier et la valeur restituée aux actionnaires équivalait, en 2005, à un total de 180 milliards d’euros. (Source : Le Figaro, 11/09/2006).

[4R. RAJAN, FMI REPORT, 2006.

[5HUSSON. M., « Misère du capital.. Une critique du néolibéralisme », Editions SYROS, Paris, 1997, pp.27-28.

[6HUSSON. M., op.cit., p.36.

[7LIEVENS. M., “ 30 ans d’austérité. Ils nous ont trompés ”, Editions Léon LESOIL, Bruxelles, p.69.

[8Cette description de l’allongement de la carrière en liaison avec la promotion de la compétitivité en Europe est empruntée à l’économiste belge Henri HOUBEN in « Contre l’Europe de Lisbonne et de la compétitivité. Construisons ensemble l’Europe de la solidarité”, Manuel de formation ATTAC Wallonie-Bruxelles, 2006.

[9Les développements relatifs à la valeur et au profit sont empruntés à Jacques GOUVERNEUR, Professeur émérite de l’Université Catholique de Louvain, in « Les fondements de l’économie capitaliste. Introduction à l’analyse économique marxiste du capitalisme contemporain », Editions CONTRADICTIONS, troisième édition, Bruxelles, 2005, pp.41-105.

[10GOUVERNEUR. J., op.cit, p.45.

[11« Volkswagen veut enterrer un symbole, la semaine des quatre jours », Morgan Hamon, http: www.yahoo.fr, 08/09/2005.

[12Dossier du magazine « Trends Tendances », 27 avril 2006, n°17.

[13THOMAS. T., « La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme », Editions CONTRADICTIONS, 2004, p.126.

[14PETRELLA. R, « Compétitivité : quel défi ? », Carte blanche parue dans Le Soir du 10/10/94

[15DEFEYT. P, Pensions : inégalités et dynamiques (1990-2002), publication de l’Institut pour un Développement Durable, mars 2006.

[16BBC News On Line, mardi 8 janvier 2002, http://news.bbc.co.uk/1/low/business/1748550.stm.

[17Van Keirsbilck Felipe, “Un autre spectre hante l’Europe : le vieillissement et la mort annoncée des pensions légales ”, Juillet-août 2005, n°231, p.12.

[18Les analyses de ces deux spécialistes ont fait l’objet de communications dans le cadre d’un séminaire de formation à destination de responsables syndicaux originaires de la région des Balkans. Le GRESEA œuvre comme coanimateur et coorganisateur de ce projet. Les notes prises au cours de ce colloque se trouvent au siège du GRESEA.

[19HUSSON. M., “Le modèle européen des années 90 » in « Transformations du travail et croissance économique » sous la direction de B. LAMOTTE et A. MOUNIER, Paris, l’Harmattan, 2000, pp.33-42.

[20A. LIPIETZ, « La société en sablier », Paris, Flammarion, 1997.

[21HUSSON. M., « Six principes pour financer des retraites », in www.hussonet.free.fr.

[22HUSSON. M., op.cit., p.3

[23T.Andréani « Les nouveaux modèles de socialisme » in « Cent ans de marxisme. Bilan critique et prospectives », Congrès Marx International, Presses Universitaires de France, Paris, 1996, p. 267.

[24Keiretsu (ou zaki) est un terme japonais désignant un ensemble d’entreprises, de domaines variés, entretenant entre elles des participations croisées. Avant les années 1950, on parlait de zaibatsu mais ces dernières furent démantelées par les Américains, conséquence de leurs forts liens avec le militarisme dans les années 1940.
Les keiretsu sont des conglomérats, formés d’une multitude d’entreprises diverses, généralement liées entre elles par des liens financiers tissés à partir d’une banque. C’est le fer de lance de l’économie japonaise. Ces groupes disposent de sociétés de commerce, les sōgō shōsha, qui prospectent les marchés mondiaux. Les keiretsu s’appuient sur des réseaux de PME très dynamiques, sous-traitantes et parfois familiales.
Les keiretsu comme Mitsubishi, Mitsui, Fujibank, Sanwa, Sumitomo forment l’économie dynamique et puissante japonaise. Trois de ces keiretsu produisent 30% du PNB au Japon.
En Corée du Sud, on les appelle chaebol. (Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Keiretsu).