Dossier : A qui profite l’exploitation du charbon colombien ?

3e volet : Danger de mort pour les opposants d’El Cerrejon


Mardi 21 février 2017, Raf Custers, 11216 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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El Cerrejon souffle ses 30 bougies aujourd’hui. En trente ans, cette mine du nord de la Colombie s’est imposée comme le plus gros producteur de charbon d’Amérique Latine. Et son expansion ne connaît pas de limites, El Cerrejon veut produire annuellement 40 millions de tonnes de charbon pour les vendre à des centrales électriques européennes. Celui qui résiste à la mine est en danger de mort.


Des Indiens ont repris l’arc et la flèche pour se défendre contre la plus grosse mine de charbon d’Amérique du Sud. C’est en ces termes que le journal argentin Clarin publie l’histoire des Wayuu, avec à l’appui, des photos de guerriers à moitié nus. [1] La sensation est garantie. Mais l’angle d’approche du journal Clarin est faussé. Son reportage évoque la manière dont les habitants du village de Tamaquito 2 se sont rebellés contre le géant minier El Cerrejon. Et ces habitants n’avaient revêtu cet accoutrement qu’à la demande du photographe du Clarin.

La Colombie a été qualifiée de pays le plus métissé d’Amérique Latine. Indigènes, Afro-descendientes et autres y seraient encore plus mélangés qu’au Brésil, par exemple. [2] Les Wayuu constituent le groupe indigène le plus important du pays. Ils vivent principalement dans le nord de la Colombie et au-delà de la frontière au Venezuela. Ils ont été chassés de chez eux durant toute l’histoire coloniale. Même Simon Bolivar, héros de l’indépendance, ne valait pas mieux à cet égard, que les dirigeants coloniaux. Il semble qu’actuellement, au Venezuela, les enfants Wayuu puissent aller à l’école gratuitement. Mais en Colombie, les Wayuu, d’autres indigènes et les métis ont eu beaucoup de mal pendant la guerre civile (1964-2016). Et aujourd’hui, ils restent des outcasts. La guigne, c’est qu’ils étaient trop nombreux à habiter dans la région où El Cerrejon a commencé à extraire le charbon à partir de 1986. La mine provoque toutes sortes de nuisances, et les non-blancs sont les premiers à les subir.

 "Pense à tes enfants, putain"

Angelica Ortiz habite à Hatonuevo, à la périphérie ouest de la mine de charbon. C’est une Wayuu du clan Ipuana. Elle ne porte pas de peintures de guerre : au moment où nous discutons, elle est dans sa cuisine et prépare un ragoût. Angelica est l’une des porte-parole de Fuerza Mujeres Wayuu. Le groupe milite pour la protection des communautés wayuu. Ici, dans le département de La Guajira, la base d’El Cerrejon, le groupe de femmes se défend contre la mine oppressante. Leurs moyens sont limités, même si elles reçoivent le soutien de groupes de défense des droits humains de la capitale Bogota et de l’étranger. Angelica doit faire ses valises. Demain, elle part pour l’Espagne, pour une série de conférences. Son jeune frère dessine dans la pièce de séjour. Il fait un dessin de Hatonuevo qui illustre clairement le périmètre de la mine et l’intensité du conflit avec les habitants des alentours.

Angelica Ortiz a déjà souvent été menacée, comme tous ceux qui défendent les droits humains en Colombie, comme les autres dirigeantes de Fuerza Mujeres Wayuu. De quelle façon ? Le 13 décembre, alors qu’elle participait à une réunion, Jakeline Romero Epiayu a reçu quatre SMS en rafale. Le premier disait : "Évite les problèmes, tu as de si beaux enfants, arrête de travailler". Jakeline Romero Epiayu fait, elle aussi, partie du mouvement Fuerza Mujeres Wayuu. [3] Cela ne se limite pas à des menaces. Pas une semaine ne se passe sans qu’un militant ne soit assassiné, même si la Colombie a signé des accords de paix en novembre 2016.
Le 7 janvier, Aldemar Parra Garcia meurt à El Hatillo, un village situé dans le bassin minier du département voisin de Cesar. Il est abattu par deux hommes masqués à mobylette. Aldemar, 30 ans et père de trois enfants, était agriculteur, apiculteur et l’une des voix du conseil communautaire d’El Hatillo. Les gens avaient demandé une protection après avoir reçu des menaces. Leur demande était en cours de traitement. [4]

"Quand tu assumes une telle responsabilité", dit Angelica, "ta vie change". Pour les gens qui défendent leurs droits, la Colombie est le troisième pays le plus meurtrier au monde. "Le gouvernement ne fait rien pour nous", dit Angelica, "nous ne sommes pas assez connus. Les risques sont donc grands pour les militants wayuu. "Heureusement, personne de notre groupe n’a encore été assassiné." Mais Angelica a bien connu Luis Socarras qui a été abattu chez lui en 2010, après avoir bloqué le train d’El Cerrejon avec son groupe. On lui a tiré dessus sur le seuil de sa maison, quelques jours avant une audience, où il devait témoigner sur la manière dont des politiciens locaux avaient détourné l’argent public.

 Des savoirs ancestraux contre les experts de la mine

"La Colombie est gouvernée par la locomotora minera y energetica, l’industrie minière et énergétique," assure Angelica Ortiz. "Ils détruisent notre territoire pour emporter nos richesses naturelles. Nous perdons nos terres, nous ne pouvons plus semer et récolter, nous ne pouvons plus garder de troupeaux, nous n’avons plus rien." El Cerrejon, le méga-producteur de charbon, affiche un programme résolument RSE : la mine pratique soi-disant la Responsabilité Sociale des Entreprises. Ce faisant, elle échappe aux contrôles des autorités. Car s’il y a des problèmes, El Cerrejon les résout elle-même, c’est son argument.

Dans la pratique, l’entreprise minière dispose d’une telle suprématie que ni les individus ni les communautés ne sont en mesure de s’y opposer. El Cerrejon tire toujours la couverture à soi. Depuis trois décennies déjà, la mine élargit son rayon d’action. Angelica Ortiz : "La loi prévoit une concertation avec les communautés concernées. Mais cette concertation se déroule au niveau purement administratif. Ils envoient une délégation d’anthropologues, sociologues, psychologues, avocats, professionnels des sciences sociales, tous engagés directement par l’entreprise, tandis que nous, nous arrivons à la table de négociation uniquement avec des habitants. Nous ne sommes pas des experts. Nous n’avons que nos savoirs ancestraux, comment cultiver la terre, quand semer, comment soigner nos bêtes durant les étés chauds, des connaissances transmises de génération en génération." Ces connaissances ancestrales ne pèsent pas lourd à la table de négociation.

Quand des gens doivent déménager, la compagnie minière calcule les compensations et soudoie son expansion. Les gens cèdent. "Vous devez nourrir vos enfants, vous devez quand même arriver au minimum vital", dit Angelica Ortiz à Hatonuevo. "Beaucoup signent sans savoir ce qui arrivera, sans évaluer les pertes qu’ils subiront à terme."

 Des bébés atteints de silicose

Et pourtant ! Luz Angel Uriana, 30 ans, mère de six enfants, a lancé à elle seule une action de tutelle envers El Cerrejon. Son fils Moises avait 6 mois quand on lui a diagnostiqué qu’il avait les poumons plein de particules de charbon. Le petit garçon a maintenant 3 ans. Il halète et il a des attaques de panique. Il ne pourra jamais respirer normalement. Luz Angel Uriana habite avec son mari et ses enfants dans le Resguardo Provincial, une ’réserve’ indigène. Un des puits de la mine se trouve à un kilomètre et demi de leur maison. Le puits s’appelle Tajo-100. La réserve ne connaît jamais de repos. La nuit, le ciel est illuminé, des explosions font sauter la roche, les engins vrombissent en continu. Il y a des fissures dans la maison des Uriana. Mais, ils ont réagi et ont construit eux-mêmes en adobe une nouvelle maison agréable à côté de l’ancienne, avec des motifs fleuris sur la façade.

"Mon enfant a le droit de vivre", dit Luz Angel. Elle a entamé une procédure juridique contre El Cerrejon, une accion de tutela, pour faire respecter ses droits constitutionnels par voie judiciaire. Luz Angel : "Peu de temps après avoir lancé l’accion de tutela, des gens d’El Cerrejon sont venus chez nous, pour me demander si je voulais mettre fin à la procédure. Nous sommes quand même des voisins, ont-ils dit. Si je retirais ma plainte, je pouvais demander ce que je voulais, ils l’arrangeraient pour moi. J’ai refusé. Je me bats pour la santé de tous les enfants qui vivent autour de la mine d’El Cerrejon. Je veux faire constater par le juge que beaucoup sont malades à cause de la mine".

"El Cerrejon soutient mordicus qu’il n’y a pas de pollution ici", dit Luz Angel. Mais si la poussière incrustée dans les poumons de Moises ne vient pas de la mine, d’où vient-elle alors ? Les médecins établissent un lien direct, "un pédiatre m’a dit que si je continuais à habiter ici, mon enfant n’ira jamais mieux. Si nous déménageons, il pourra mener une vie normale. Mais où aller ? Je suis d’ici, je ne veux absolument pas partir".

Si ce que les médecins disent est vrai, que beaucoup d’enfants sont malades à cause de la mine, Luz Angel n’est quand même pas seule, elle doit être soutenue par d’autres ? Ma question la frappe. Tout à coup, la confiance de Luz Angel disparaît. Désespérée, une main sur le front, elle me dit : "Mes cinq enfants et mon mari sont les seuls qui soient d’accord avec moi. Personne d’autre. Personne ne nous soutient, pas même l’administration communale. Pourtant, je ne me bats pas seulement pour moi, je me bats pour eux tous. Si j’arrive à gagner, ils vont tous en bénéficier".
Comment pourront-ils vivre à nouveau une vie normale ? Que faire face à ce genre de progrès macabre ? Angelica Ortiz de Fuerza Mujeres Wayuu : "Nous dressons le bilan après trente ans. Depuis le temps que cette entreprise est ici, nous ne voyons que maladies et misère. Ils ont volé notre terre et nos cultures. Si une mine n’amène que pauvreté, faim et sécheresse, elle ne devrait pas exister".

Luz Angel Uriana : "El Cerrejon crève de fric. Ils peuvent acheter tout et tout le monde. Je suis née ici, l’année où la mine a commencé. Toute ma vie, j’ai vu des drames. Mais la mine continue en toute impunité. Je veux que les gens parlent, qu’ils portent plainte contre les abus et qu’ils défendent leurs droits. Nous avons le droit de vivre. Nous avons le droit de respirer. Alors, partir ? Non ! Je reste. Qu’El Cerrejon ferme les puits qui nous rendent malades, c’est mon but et mon rêve".

 


Texte traduit du néerlandais par Geneviève Prumont


 

Pour lire le 1er volet, "Le géant El Cerrejon souffle ses 30 bougies", cliquez ici

Pour lire le 2e volet, "L’expansion d’El Cerrejon n’a pas de limites", cliquez ici

 


Pour citer cet article :

Raf Custers, "Danger de mort pour les opposants d’El Cerrejon", Gresea, février 2017, texte disponible à l’adresse :
http://www.gresea.be/spip.php?article1586







[1John Harold & Giraldo Herrera, Los Wayúu, la tribu colombiana que volvió al arco y la flecha para defenderse de una minera, Clarin, Buenos Aires, 10 octobre 2012.

[2Voir notamment William Ospina, Pa que se acabe la vaina, Planeta, Bogotá, 2013, 237 p.

[3Amenazan de muerte a lideresa Wayuu Jakeline Romero, on-line notiwayuu, 16 décembre 2012.

[4Assassination of community leader and mining critic in Cesar, Colombia, London Mining Network, 10 janvier 2017.