L’Argentine adhère au cliché de la croissance


Vendredi 23 janvier 2015, Raf Custers, 10808 signes.

Traduction du néerlandais : Geneviève Prumont

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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L’Argentine s’en tire de justesse. Et cela, depuis la profonde crise de 2001, quand le pays a été mis sur la paille pour incapacité de payer sa dette internationale. La crise a jeté la moitié de la population dans la pauvreté, et les Argentins n’ont pas avalé la pilule. Dans tout le pays, la contestation sociale s’est organisée et le gouvernement a bien été forcé d’écouter. Depuis lors, l’Argentine a fait du chemin.

Introduction

Le continent fournit des matières premières depuis l’époque coloniale, et elles ne sont toujours pas épuisées. Elles proviennent du sous-sol, des forêts, des champs, des lacs et des océans. L’Amérique s’est également laissé emporter dans la fureur. Les vieilles mines forcent l’allure, de nouvelles mines s’ouvrent. On abat les forêts pour laisser la place aux champs. Dans ce dossier en 5 parties, un fil rouge : dilemmes et les choix douloureux autour d’une course aux matières premières et à la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
dans l’espoir de sortir du schéma colonial où tout est axé sur l’exportation. Troisième volet : l’Argentine.

 

En 2013, moins de dix pour cent des 43 millions d’Argentins auraient vécu dans la pauvreté. Cela reste beaucoup pour un pays aussi émergent. En superficie, l’Argentine est le huitième plus grand pays de la Terre. En 2013, son économie se classait au 21e rang, cinq places plus haut que la Belgique.

Mais les chiffres ne disent pas tout, loin de là. La misère continue à sévir dans la capitale Buenos Aires et aux quatre coins du pays. Quand on voit les huttes dans lesquelles des gens vivent à Mendoza ou San Juan, on se croirait en Afrique.

Le gouvernement n’est pas aveugle à la misère et redistribue la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
. Mais le gouvernement veut surtout "générer plus de richesses". Croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
, croissance économique, ce serait la seule recette pour que les Argentins mènent une vie meilleure.

Cet objectif saute particulièrement aux yeux dans le secteur primaire Secteur primaire Partie de la production (et de l’économie) qui tire directement de la nature des biens consommables ou utilisables dans le processus de production. Il s’agit concrètement de l’agriculture, de la pêche, de l’industrie de la forêt (sylviculture) et de l’extraction minière.
(en anglais : primary sector)
, l’exploitation des matières premières. Si l’Argentine est déjà un grand pays agricole, elle veut s’imposer encore davantage dans le secteur des matières premières. C’est surtout sur le pétrole et le gaz qu’elle mise pour progresser rapidement.

 Le gaz de schiste de la Vache Morte

Tous les chasseurs de combustibles fossiles semblent actuellement lorgner vers le gaz et le pétrole extraits des couches profondes de schiste. De ce point de vue, l’Argentine est bien placée. Ses réserves encore inexploitées de gaz et de pétrole de schiste sont parmi les plus grandes au monde. Elles se situent sous la Vaca Muerta, une région aussi vaste que la Belgique, dans la province de Neuquén au centre de l’Argentine. La Vaca Muerta ("Vache Morte") est devenue légendaire en un rien de temps. On s’y rue pour décrocher des permis d’exploitation du gaz et du pétrole.

La compagnie pétrolière argentine YPF (Yacimientos Petroliferos Fiscales) participe à la course internationale au schiste. Son grand patron, Miguel Galuccio, a récemment félicité les collaborateurs d’YPF parce qu’ils avaient à nouveau pompé plus de barils de pétrole du champ de Loma Campana : 20.000 barils par jour en août. Loma Compana est l’un des premiers champs pétroliers de Vaca Muerta à être déjà en production.

L’Argentine est fermement décidée à exploiter ses réserves énergétiques. L’argument massue est que le pays pourra alors voler de ses propres ailes et économiser sur les importations. À l’heure actuelle, l’Argentine importe du gaz notamment de la Bolivie voisine. L’Argentine cherche donc – et trouve – des investisseurs en vue de poursuivre l’exploration de Vaca Muerta et d’y dresser des tours de forage pour pomper ces réserves souterraines.<

 300 tours de forage

L’exploitation du schiste nécessite une autre technique que les champs pétroliers normaux. Le gaz et le pétrole ne se libèrent en effet qu’après fracturation des couches de schiste. Il faut pour cela injecter à haute pression un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques dans les veines de schiste. Ce procédé, appelé fracturation hydraulique ou fracking, a des effets connexes fâcheux.

Le fracking nécessite beaucoup d’eau et laisse derrière lui des produits chimiques dans le sous-sol. De plus, l’industrie refuse de révéler quels produits elle injecte exactement. En outre, chaque "réservoir" est asséché en quelques mois et doit alors être remplacé par un autre. Le fracking ne fonctionne donc que si une zone d’extraction est hérissée de derricks. À terme, YPF voudrait ériger 300 tours de forage dans la zone de Vaca Muerta. Cela nécessite des milliards d’investissements, milliards que l’Argentine doit tâcher d’attirer de l’étranger.

 Géants pétroliers

Ce "crowd funding" fonctionne pas mal pour le moment. Pourtant, il y a eu un fameux couac, alors que le battage publicitaire autour de Vaca Muerta venait de commencer, quand l’Argentine a exproprié la compagnie pétrolière espagnole Repsol. Vers la fin des années nonante, tandis que l’Argentine vendait encore à qui mieux les propriétés publiques, Repsol avait acheté presque toutes les parts d’YPF. Mais en 2012, l’État argentin reprend 51 pour cent des parts d’YPF à Repsol, et récupère le contrôle de la compagnie pétrolière.

Depuis lors, l’Argentine et Repsol ont trouvé un compromis. La compagnie espagnole reçoit une indemnisation de 5,5 milliards de dollars. Cette mesure était visiblement nécessaire pour inspirer confiance à d’autres investisseurs. Et les investisseurs arrivent en Argentine. Exemple : le milliardaire américain George Soros a récemment doublé son paquet d’actions YPF.

YPF n’est pas seule à exploiter Vaca Muerta puisque l’entreprise s’occupe d’un tiers de la zone, en partie avec Chevron. La transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
américaine a conclu un accord avec YPF, un an après que Repsol a été débarquée. Les géants pétroliers Exxon (américain), Shell (britannico-néerlandais) et Total (français) travaillent dans d’autres parties de Vaca Muerta. Mais l’Argentine fascine aussi les investisseurs non occidentaux, comme la Russie et la Malaisie.

 Les Mapuches

La région de Vaca Muerta est prête à exploser. 120 entreprises - grandes mais surtout petites – se sont déjà abattues sur la petite ville d’Añelo, pour fournir des services techniques aux compagnies pétrolières. Añelo ne parvient pas à les approvisionner toutes en électricité et en eau. Les habitants sont relégués à l’écart, en premier lieu les communautés indigènes mapuches. Ce pays est celui de leurs ancêtres mais leurs droits de propriété n’ont jamais été couchés sur papier et les revendications des Mapuches ne trouvent pas d’écoute.
L’administration provinciale de Neuquén ne se range pas non plus du côté de la population. Elle a d’ailleurs créé sa propre entreprise, Gas y Petroleo de Neuquén, qui veut exploiter le gaz de schiste juste à côté de la concession d’Exxon.

La province de Neuquén pense à ses propres intérêts. Elle se chamaille avec le gouvernement fédéral sur le point de savoir qui percevra les recettes de Vaca Muerta. La nouvelle richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
va-t-elle être redistribuée, ainsi que le gouvernement fédéral le fait miroiter ? Ou, l’argent restera-t-il aux mains des politiciens régionaux – ou des entreprises multinationales étrangères ?

 Un pays agricole

Jusqu’à présent, l’Argentine reste un pays avant tout agricole. En matière d’agriculture, elle se situe d’ailleurs en tête du classement mondial et le pays est déjà le troisième producteur de soja. L’expansion a été phénoménale, surtout dans les années nonante. Les cultures ont explosé.

En Argentine, on parle de la frontière agricole (Frontera Agricola) qui marque la transition entre terrains cultivés et le "désert". Il serait hasardeux de dire que la nouvelle superficie a été mise “en culture”, puisqu’il ne s’agit ici que de monoculture, et presque uniquement de plantes transgéniques (ou génétiquement modifiées). Bois et zones naturelles passent sans cesse à la trappe.

Les gros agriculteurs ont cédé à la tentation des marchés internationaux et se sont reconvertis aux nouvelles cultures et nouvelles techniques – répétons-le, tout le soja cultivé en Argentine est maintenant transgénique – et ils ont repoussé la frontière agricole. La surface consacrée à la culture du soja a ainsi augmenté de cinquante pour cent. La moitié du territoire argentin est désormais absorbé par l’agriculture. Il est frappant de constater que l’agriculture gagne du terrain tandis que l’élevage (qui a pourtant fait la réputation de l’Argentine) est en régression. La production est essentiellement destinée à l’exportation et l’État argentin tire des revenus des exportations, taxées jusqu’à trente pour cent.

La superficie agricole doit encore s’étendre considérablement. C’est maintenant l’objectif déclaré du gouvernement, un objectif coulé dans un plan qui court jusqu’en 2020. D’ici là, il faudra semer 5,7 millions d’hectares de maïs (soit 56 pour cent de plus qu’en 2010), 22 millions d’hectares de soja (+20 pour cent) et 7,5 millions d’hectares de froment (+111 pour cent).

Atteindra-t-on cet objectif de croissance de la production ? Les agriculteurs n’y sont pas opposés en soi, même s’ils sont régulièrement en désaccord avec le gouvernement. Lequel a aussi inscrit dans son plan pluriannuel que le supplément de production devait être transformé en Argentine et par l’industrie argentine. Cela devrait créer des emplois et redresser l’industrie nationale.

Mais parviendra-t-on à atteindre cet objectif ? C’est une autre question. Ce ne sera possible que quand l’Argentine aura réduit les exportations, dont le pays perdrait alors les recettes. La réorientation vers une transformation davantage nationale n’est donc pas évidente.

Ce dossier a été rédigé avec le soutien du Fonds Pascal Decroos voor Bijzondere Journalistiek. La version originale a été publiée en ligne par Mo*Magazine.

Quelques sources

Brauwers, Greet & Custers, Raf, Leven zonder soja, leven zonder Monsanto, 23 mai 2014 - http://soulpress.be/leven-zonder-soja-leven-zonder-monsanto
Custers, Raf, Vaca Muerta is fracking-front, 7 maart 2014 - http://soulpress.be/blog-vaca-muerta-fracking-front
GDP Ranking - World Development Indicators database, World Bank, 1 juillet 2014
Entreprises : Chevron, Exxon, Repsol, Shell, Total, YPF
Plan Estrategico Agroalimentaria y Agroindustrial Participativo y Federal 2010-2010, Buenos Aires, 2011, 16 p.
Population ranking - http://www.census.gov/population/international/data/countryrank/rank.php
Viglizzo, Ernesto & Jobbágy, Esteban(coördinatie), Expansión de la Frontera Agropecuaria en Argentina y su Impacto Ecológico-Ambiental, Instituto Nacional de Tecnologia Agropecuaria, Buenos Aires, 2010, 102p.

Quatrième volet : le Chili





P.-S.

Traduction du néerlandais : Geneviève Prumont