Echos du Forum social Africain 2014


Jeudi 30 octobre 2014, Romain Gelin, 11144 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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La septième édition du Forum social africain s’est déroulée du 15 au 19 octobre 2014 à Dakar (Sénégal). À l’agenda : les enjeux qui traversent le continent : pillage encadré par "partenariats" militarisés, développement autocentré et émancipation économique, politique et culturelle. Témoignage.

Le thème central du Forum social africain 2014 ? Guerrier. Et pas par choix. L’intitulé exact : "Crises, guerres et interventions militaires pour le contrôle des ressources : quelle réponse des mouvements sociaux africains ?".

De ressources, le continent n’en manque pas, en effet : produits agricoles, eau, métaux, pétrole, gaz attisent les intérêts du monde entier. Car l’Afrique, en plus d’être le continent à la population la plus jeune, est également une des zones où les taux de croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
observés sont les plus forts – élément qui n’aura pas échappé aux investisseurs étrangers...

Parmi les grandes thématiques qui auront été abordées pendant le forum, on pourra en retenir plusieurs importantes, sans pour autant être exhaustif tant les sujets de discussions ont été variés.

 Agriculture et malnutrition

Tout d’abord celle de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire. L’Afrique devrait en toute logique être capable de nourrir sa population. Pourtant, c’est sur le continent que l’on observe les taux de malnutrition les plus élevés et qui – c’est un comble – concernent pour la plus grande part le monde paysan. Les États membres de l’Union africaine [1] se sont engagés à Malabo, au mois de juin 2014, à mettre en œuvre une politique agricole de long terme, avec pour objectifs de consacrer 10% de l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
au secteur agricole, d’en doubler la productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
ou encore de diminuer la malnutrition infantile. Une déclaration encourageante pour une politique de long terme. Il reste maintenant à joindre la parole aux actes, ce que la société civile africaine ne manquera pas de surveiller dans les mois et années à venir.

Parmi les pistes envisagées et les revendications portées par les mouvements paysans et la société civile, on notera la volonté d’encourager la consommation de produits locaux, la participation des jeunes et des femmes dans le secteur agricole, grand pourvoyeur d’emploi, l’accès aux moyens de production nécessaires aux communautés paysannes (accès à la terre, à l’eau…). Plusieurs ateliers ont à ce sujet été organisés sur la thématique des accaparements de terre, mais également des ressources en eau, par l’intermédiaire de partenariats publics privés notamment. C’est aussi le problème du gaspillage des denrées tout au long de la chaine de production qui a été soulevé : du stockage à l’incapacité de respecter la chaîne du froid en passant par le manque criant d’infrastructures (routières, ferroviaires) pour acheminer des marchandises. Sans ces dernières, les marchandises se gâtent trop souvent avant même d’avoir atteint leur lieu de vente. Enfin, il fut aussi question du gaspillage que l’on observe dans les pays du Nord.

 APE, le nouvel impérialisme

Une seconde grande thématique d’actualité fut celle des APE (Accords de partenariats économiques) [2] que l’Europe tente d’imposer aux pays ACP (Afrique Caraïbes, Pacifique) depuis plus d’une décennie.

Au début de l’été 2014, les chefs d’États de la CEDEAO (Communauté économique des États d’Afrique de l’ouest) ont paraphé le texte final des APE qui prévoit notamment une ouverture des marchés pour 75% des produits importés d’Europe d’ici 20 ans.

C’est une mesure qui soulève l’inquiétude des populations d’Afrique de l’ouest pour qui la crainte de se voir envahir de produits transformés (agricoles, industriels) venus d’Europe et plus "compétitifs" demeure. Ceci aurait pour conséquence d’ajouter à l’affaiblissement des producteurs locaux, voire la destruction de certaines filières incapables de supporter la concurrence européenne (notamment de produits toujours subventionnés directement ou indirectement à l’exportation). En contrepartie, certes, les produits africains pourront être exportés en UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
sans droits de douane – mais c’est une mesure qui préexistait déjà à l’accord…

En effet, sur les 15 pays d’Afrique de l’ouest, 12 étant des PMA (pays dits les "moins avancés", concept onusien), l’Organisation Mondiale du Commerce Organisation mondiale du Commerce Ou OMC : Institution créée le 1er janvier 1995 pour favoriser le libre-échange et y ériger les règles fondamentales, en se substituant au GATT. Par rapport au GATT, elle élargit les accords de liberté à des domaines non traités à ce niveau jusqu’alors comme l’agriculture, les services, la propriété intellectuelle, les investissements liés au commerce… En outre, elle établit un tribunal, l’organe des règlements des différends, permettant à un pays qui se sent lésé par les pratiques commerciales d’un autre de déposer plainte contre celui-ci, puis de prendre des sanctions de représailles si son cas est reconnu valable. Il y a actuellement 157 membres (en comptant l’Union européenne) et 26 États observateurs susceptibles d’entrer dans l’association dans les prochaines années.
(En anglais : World Trade Organization, WTO)
leur garantit la possibilité de protéger certains secteurs sans contrepartie – une mesure qui serait réduite à néant avec l’APE. En clair, cet "accord de partenariat" n’offre que très peu de nouveaux avantages à la sous-région tandis que l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
pourra d’ici 20 ans envahir le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
africain de ses produits.

Les parlements nationaux doivent désormais signer l’accord dans chaque pays d’Afrique de l’Ouest. C’est sur cet élément que la société civile va désormais se concentrer afin que les représentations nationales ne donnent pas leur aval à un texte qui ne profitera pas aux populations, mais bien aux investissements étrangers et aux sociétés transnationales - une fois n’est pas coutume !

La situation se présente à peu près sous les mêmes termes dans la communauté est-africaine ou le texte a été paraphé et attend ratification par les parlements nationaux ainsi que dans la région SADC (Afrique australe). En Afrique centrale, seul le Cameroun a signé un APE, tandis que les autres pays de la région ne semblent pas enclins à s’engager sur cette voie.

 La souveraineté monétaire pour l’Afrique

On pourra également citer la tenue d’ateliers sur la question de la zone Franc CFA (Communauté Financière d’Afrique), un des derniers vestiges de la période coloniale dont certaines règles semblent désormais obsolètes.

Les réserves de changes des pays des deux zones franc (Afrique de l’ouest et Afrique centrale) doivent par exemple être conservées dans un compte du Trésor français. La persistance de cette monnaie Monnaie À l’origine une marchandise qui servait d’équivalent universel à l’échange des autres marchandises. Progressivement la monnaie est devenue une représentation de cette marchandise d’origine (or, argent, métaux précieux...) et peut même ne plus y être directement liée comme aujourd’hui. La monnaie se compose des billets de banques et des pièces, appelés monnaie fiduciaire, et de comptes bancaires, intitulés monnaie scripturale. Aux États-Unis et en Europe, les billets et les pièces ne représentent plus que 10% de la monnaie en circulation. Donc 90% de la monnaie est créée par des banques privées à travers les opérations de crédit.
(en anglais : currency)
est évidemment une incitation à commercer d’abord avec la France et maintenant plus largement avec l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
- la parité du Franc CFA est en effet fixée par rapport à celle de l’Euro - tandis que les ressortissants d’Afrique de l’ouest et d’Afrique centrale doivent encore passer par un bureau de change pour commercer entre eux. Les pays de la zone ne disposent donc pas d’une politique monétaire souveraine, mais la calque sur celle de l’UE. Colonialisme, pas mort…

On observera par ailleurs que les filiales des grands groupes bancaires français (BNP, Société générale…) dominent toujours le secteur dans la région. Il a donc été relevé que la question monétaire n‘était pas une fin en soi, mais à replacer dans un contexte plus large (APE, souveraineté économique, intégration régionale…) et que la reprise de souveraineté sur la question serait un pas positif pour sortir d’un système hérité d’un autre temps.

La question de la formation, de l’éducation et de l’insertion des jeunes en Afrique a aussi été abordée lors du forum. Une question cruciale : en effet, plus de 60% de la population a moins de 25 ans en Afrique de l’ouest et 70% moins de trente ans. Ce sont donc des millions de personnes qui entrent et entreront sur le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
du travail dans les années à venir alors que le chômage frappe déjà fortement cette catégorie de la population.

C’est également la thématique des migrations et de l’accueil des migrants qui aura fait l’objet de plusieurs ateliers. Les incitations à la libre circulation des biens, services et des capitaux se multiplient, mais la libre circulation des personnes n’est par contre pas à l’ordre du jour : l’UE met en œuvre des politiques de surveillance de ses frontières coordonnées notamment par l’agence Frontex.

A signaler, la tenue d’une journée de solidarité à la Palestine alors que les bombardements sur Gaza ont causé la mort plus de 2.000 personnes dont nombre de civils ces derniers mois. Un représentant de l’ambassade palestinienne à Dakar était présent. Il s’agissait de faire le lien entre les luttes pour la décolonisation dans les années 1960 en Afrique et les luttes pour la reconnaissance de l’État palestinien.

Plusieurs évènements se sont déroulés sur la thématique des ressources minérales. La question de l’uranium nigérien et de l’or malien, dont s’occupent nombre d’organisations présentes, aura retenu l’attention. Il aura été question des effets environnementaux, de la fuite des capitaux, mais également de la réforme nécessaire des codes miniers hérités des années 80 et des interventions du Fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
monétaire international et de la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
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 La mémoire de Thomas Sankara

La dette (illégitime, certains diront même illégale) a aussi fait l’objet de nombreux débats de même que les processus de libéralisation Libéralisation Action qui consiste à ouvrir un marché à la concurrence d’autres acteurs (étrangers ou autres) autrefois interdits d’accès à ce secteur. à l’œuvre dans les pays d’Afrique du nord depuis ce que l’on a nommé les "printemps arabes". En lien direct avec la thématique de la dette des pays du Sud, la dernière journée aura été l’occasion de discussions sur l’actualité de la pensée de Thomas Sankara, dirigeant burkinabé, pourfendeur de la domination financière, économique et culturelle de l’Occident. L’anniversaire de sa mort, en octobre 1987, collait avec la tenue du Forum et de nombreux hommages ont été rendus à Sankara, dont les combats restent toujours tristement d’actualité.

Enfin, deux évènements ont ponctué cette dernière journée. Tout d’abord la projection du film "Africom go home" réalisé par Aziz Salmone Fall. Ce film explique la stratégie occidentale consistant à maintenir des effectifs militaires sur le territoire africain, sous couvert de lutte contre le terrorisme et d’aide au maintien de la sécurité – souvent dans des zones recélant des ressources naturelles ou politiquement stratégiques. Il cadre tout à fait avec la thématique centrale du forum.

Également à signaler, l’organisation d’une manifestation, à l’initiative du collectif "Non aux APE" et de l’AP2A (association des professionnels de l’agroalimentaire sénégalais qui regroupe des organisations de producteurs agricoles) afin de sensibiliser aux enjeux liés aux APE, et aux conséquences néfastes qui pourraient en découler pour les filières locales. Cela a également été l’occasion d’interpeller des parlementaires sénégalais afin qu’ils ne votent pas la ratification du texte proposé par l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
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L’édition 2014 du Forum social africain, organisée par le forum social sénégalais, aura donc été l’occasion d’échanges, de débats, de rencontres et de partage d’expérience entre les acteurs de la société civile, mais aura également servi de prélude au Forum social mondial qui se tiendra à nouveau sur le continent africain, à Tunis en mars 2015.





[1Instituée en 1999, l’Union africaine est… une union en devenir – voir son site : http://www.au.int/fr/about/nutshell

[2Pour une présentation sur le fond, voir "EPA OU PAS ? Introduction critique aux Accords de partenariats économiques", Gresea 2004, http://www.gresea.be/spip.php?article1147