Du plein-emploi au travail pleinement décent


Jeudi 14 novembre 2013, Erik Rydberg, 11519 signes.

Analyse parue dans le Gresea Echos n°76, 4e trimestre 2013 : Emploi, chômage : les deux faces d’un même marché.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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OIT OIT Organisation internationale du Travail : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
et Onu ONU Organisation des Nations Unies : Institution internationale créée en 1945 pour remplacer la Société des Nations et composée théoriquement de tous les pays reconnus internationalement (193 à ce jour). Officiellement, il faut signer la Charte de l’ONU pour en faire partie. L’institution représente en quelque sorte le gouvernement du monde où chaque État dispose d’une voix. Dans les faits, c’est le Conseil de sécurité qui dispose du véritable pouvoir. Il est composé de cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne) qui détiennent un droit de veto sur toute décision et de dix membres élus pour une durée de deux ans. L’ONU est constituée par une série de départements ou de structures plus ou moins indépendantes pour traiter de matières spécifiques. Le FMI et la Banque mondiale, bien qu’associés à ce système, n’en font pas officiellement partie.
(En anglais : United Nations, UN)
se sont donné la main pour promouvoir le plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
décent et productif. L’affaire a une longue histoire. La méconnaître, veut l’adage, revient à se priver d’avenir. Décryptage.

Plein, productif et décent. Sans doute est-ce pour un peu intriguer. Lorsqu’il est question d’emploi dans les arènes internationales, c’est la ritournelle qui revient sans cesse. Ce sont, à chaque fois, les mêmes trois adjectifs.
C’est le cas, par exemple dans les fameux Objectifs du millénaire pour le développement des Nations unies adoptés en 2000. On y lit que, idéalement, dans le meilleur des mondes, tous les pays s’efforceront de tendre vers une situation où régnerait, ouvrez les guillemets : "un plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
décent et productif".

La construction est un peu laborieuse en français, cela coule mieux en anglais ("full and productive employment and decent work for all"). Mais c’est l’esprit.

On retrouve la formule, à peu de choses près, dans la convention n°122 de l’Organisation internationale du travail Organisation internationale du Travail Ou OIT : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
de 1964. Dans son préambule, elle enjoint "toutes les nations du monde" de mettre en œuvre des politiques destinées à "réaliser la plénitude de l’emploi" ("achieve full employment"), et ce dans le cadre plus large "d’un programme international visant à assurer l’expansion économique fondée sur le plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
, productif et librement choisi".

On en est là aujourd’hui, à prôner que l’emploi soit non seulement plein mais encore productif, mais encore décent. L’assemblage peut paraître hétéroclite. L’histoire procède parfois ainsi. Au lieu de remplacer une vision des choses par une autre, elle les superpose par couches successives.

Là, pour le moment, on va oublier le côté "productif" de l’affaire. On peut imaginer qu’il provient d’une volonté d’orienter les politiques d’emploi vers des activités économiques créatrices de valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
, qui enrichissent réellement la société : mettre tous ceux qui sont sans travail à fabriquer, contre salaire, des cocottes en papier est assurément, en théorie, un moyen imparable d’arriver au plein emploi mais, chacun en conviendra, l’utilité d’une telle mesure n’est guère convaincante. Passons. Cela mériterait un examen en soi.

 Club de Versailles

Jusqu’ici, deux dates, deux organisations. 1964 et 2000, les Nations unies et l’Organisation internationale du travail Organisation internationale du Travail Ou OIT : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
, en abrégé l’OIT OIT Organisation internationale du Travail : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
. Cette dernière a déjà une longue histoire. En 2019, elle fêtera son centenaire. A ses débuts, en 1919, juste après la Première Guerre mondiale, elle a pris des engagements assez hardis. Il n’est pas inutile de le rappeler.

Son tout premier texte réglementaire à vocation universelle, la convention OIT OIT Organisation internationale du Travail : Institution internationale, créée par le Traité de Versailles en 1919 et associée à l’ONU depuis 1946, dans le but de promouvoir l’amélioration des conditions de travail dans le monde. Les États qui la composent y sont représentés par des délégués gouvernementaux, mais également - et sur un pied d’égalité - par des représentants des travailleurs et des employeurs. Elle regroupe actuellement 183 États membres et fonctionne à partir d’un secrétariat appelé Bureau international du travail (BIT). Elle a établi des règles minimales de travail décent comprenant : élimination du travail forcé, suppression du labeur des enfants (en dessous de 12 ans), liberté des pratiques syndicales, non-discrimination à l’embauche et dans le travail… Mais elle dispose de peu de moyens pour faire respecter ce qu’elle décide.
(En anglais : International Labour Organization, ILO)
n°1, était un appel à la réduction du temps de travail dans l’industrie. Maximum 8 heures par jour, et 48 heures par semaine (de six jours, à l’époque). On est, dans beaucoup de pays, encore loin du compte.

La convention n°2, la même année, visait quant à elle à combattre le chômage, notamment en prônant la création, dans tous les pays, de "bureaux publics de placement Placement Acquisition de titres en vue d’une opération plutôt à court terme et de faible envergure, n’impliquant pas un contrôle sur l’entité qui a émis ces titres. On considère généralement un achat de moins de 10% des parts de capital d’une firme (notamment à l’étranger) comme un placement et non comme un investissement (à moins qu’il y ait un lien ou des liens supplémentaires avec cette entreprise).
(en anglais : placement)
". A un moment où on cherche à les privatiser, il est bon, également, de le garder en mémoire. En 1919, l’OIT posait des actes plutôt révolutionnaires. On ne parlait pas encore d’emplois décents mais la décence, dans la manière d’envisager le travail, était bien là.

1919, c’est loin, et 1964 aussi. L’OIT de 1919 n’est pas celle de 1964, encore moins celle de 2013. En 1919, on sortait de la "grande guerre" (le "grand massacre" serait plus exact), mais pas seulement : née en tant qu’annexe au Traité de Versailles, l’OIT voit le jour à un moment où la Russie, depuis peu, est devenue soviétique, ce qui, déjà, constituait une invitation à la guerre froide. Des soulèvements ouvriers ont lieu en Allemagne, en Hongrie, un peu partout en Europe. Ils seront tous sauvagement réprimés. 1919, rappelle l’historien Hobsbawm, est l’année où la vague révolutionnaire atteint son sommet. C’est aussi l’année où la carte de l’Europe est redessinée, dans le but d’isoler l’URSS, l’entourer d’un cordon sanitaire, sans compter l’appui militaire aux menées visant à renverser le régime rouge.

Tel est l’arrière-plan politique de l’OIT : une association entre patronat, syndicats et États (du monde "libre") qui, pour reprendre la formule de Guy Standing, a toutes les allures d’une riposte "à la révolution bolchévique mise en œuvre dans un climat de peur devant les mouvements de contestation socialiste dans l’Europe." Guy Standing est l’auteur, en 2008, d’une excellente analyse de l’évolution de l’OIT [1]. On y reviendra.

 Guerre froide

En 1919, on est donc entre gens de bonne compagnie [2]. Les États-Unis manquent certes à l’appel (jusqu’en 1934), mais le grand absent est naturellement l’URSS [3]. Sur un mode similaire, les "exclus" étant cette fois les pays du Tiers-monde, le scénario se répètera avec l’ONU ONU Organisation des Nations Unies : Institution internationale créée en 1945 pour remplacer la Société des Nations et composée théoriquement de tous les pays reconnus internationalement (193 à ce jour). Officiellement, il faut signer la Charte de l’ONU pour en faire partie. L’institution représente en quelque sorte le gouvernement du monde où chaque État dispose d’une voix. Dans les faits, c’est le Conseil de sécurité qui dispose du véritable pouvoir. Il est composé de cinq membres permanents (États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne) qui détiennent un droit de veto sur toute décision et de dix membres élus pour une durée de deux ans. L’ONU est constituée par une série de départements ou de structures plus ou moins indépendantes pour traiter de matières spécifiques. Le FMI et la Banque mondiale, bien qu’associés à ce système, n’en font pas officiellement partie.
(En anglais : United Nations, UN)
, qui sera l’œuvre des vainqueurs de l’Allemagne nazie. Un petit club. Les premiers secrétaires-généraux, le français Albert Thomas, treize ans de service (1920-1932) et le britannique Harold Butler, sept années au poste (1932-1938), étaient pour ainsi dire des voisins de palier, La Manche ne les séparait guère. Durant cette période, on l’a vu, les actes de l’OIT étaient assez progressistes. Limitation du temps de travail dès 1919. Salaire minimum en 1928. Protection sociale des chômeurs en 1934. Avec les effets qu’on sait : marginaux et, en plus, en voie de détricotage.

Vu sous cet angle, l’OIT est, tout comme l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
 [4], un produit de la guerre froide. L’organisation visait à donner un visage humain au capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
(le domestiquer, le rendre attrayant) mais aussi, rappelle Standing, à multiplier les critiques de l’URSS pour ses "violations des normes de base, dont la liberté d’association et du travail forcé". Le parallèle avec les critiques formulées aujourd’hui à l’égard des pays du Tiers-monde, via des normes sociales dites "fondamentales", indique une certaine continuité dans l’œuvre idéologique poursuivie par l’Occident via l’OIT.

Mais résumons les points névralgiques identifiés par Standing. Lorsque l’OIT proclame sa politique de plein emploi productif en 1964, elle se berce encore d’illusions. C’est un peu son chant de cygne, et celui du keynésianisme Keynésianisme Doctrine économique avancée à partir des théories de l’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946). Ses fondements sont basés sur le fait qu’on ne peut pas simplement laisser le marché fonctionner librement. S’il y a des dérapages, s’il y a crise économique, il faut que les pouvoirs publics interviennent activement pour relancer l’activité économique ou pour contrôler les éléments qui perturbent l’économie (comme la spéculation).
(en anglais : keynesianism)
qui, du point de vue économique, en formait le soutènement.

 Chant de cygne

En 1969, auréolée par le Prix Nobel de la paix, elle accouchait d’un grandiose Programme pour l’Emploi mondial - mais devra très vite déchanter. En 1970, les États-Unis ferment le robinet (un quart du budget de l’OIT). C’est le début d’une lente descente aux enfers, d’une "paralysie intellectuelle" et d’un "affaiblissement de son autorité morale tout comme de ses capacités techniques" – dont elle ne se relèvera plus. Elle va progressivement se transformer en une banale "agence de développement" priée de se concentrer sur la pauvreté et le secteur informel Secteur informel Partie de l’économie qui n’est pas officiellement comptabilisée, supervisée et taxée par une autorité publique. Cela englobe l’économie familiale, l’économie conviviale (entraide, don…) et l’économie clandestine ou souterraine. Dans nombre de pays du Tiers-monde, notamment les plus pauvres, le secteur informel absorbe une majorité de la population.
(En anglais : informal sector)
. L’air est connu. C’est la partition orchestrée par la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
& Co. Vis-à-vis desquelles l’OIT aurait pu, en restant fidèle à ses positions phares, jouer un rôle de contre-pouvoir, mais alors idéalement, dans le meilleur des mondes. Ce ne sera pas le cas. Le monde n’a rien d’un lieu "idéal".

Que du contraire. Dans les années 1980, lorsque commenceront à se préciser les attaques contre le monde du travail, qu’il fallait "flexibiliser" en "dérégulant" les dispositifs de protection sociale, d’aucuns pouvaient penser que, devant une telle atteinte "à la raison d’être de l’OIT", celle-ci se devait de réagir. Hélas, non. Elle adoptera un profil bas. Surtout pas faire de vagues. Pour Standing, l’OIT aura par là "perdu toute crédibilité dans le débat, conduit par la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, le FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
, entre autres."

Donc, carrément marginalisée. Pour, sur cette base, encore faire quoi ? Les textes sont révélateurs. Passons sur les préoccupations somme toute assez consensuelles relatives au travail des domestiques (1996 jusqu’à nos jours) ou des enfants (1999 jusqu’à nos jours) qui sont un des bacs à sable dont l’OIT a obtenu la concession. Il y a plus significatif : c’est, 1998, la Déclaration sur les droits fondamentaux, qui vont conduire à mettre en exergue huit conventions dites "fondamentales" – toutes, comme on l’a déjà fait observer, soigneusement choisies pour servir de fer de lance en vue de "normer" le Tiers-monde [5], et notamment via le concept de "travail décent" (leitmotive à partir de 1999). On dit souvent que le corpus des droits des humains forme un tout indivisible ; ce sont pourtant ceux, politiques, occidentaux et individualistes de 1948 (club des vainqueurs de 1945 moins l’URSS), qui ont en général la primeur dans les discours de condamnation et de pression géo-économiques. Avec l’OIT, l’indivisibilité est carrément passée à la trappe. La convention n°1 de réduction du temps de travail : aux oubliettes... (Pas "politiquement correct").

 Altercapitalisme ?

Après 1998-1999 ? On épinglera ici, pour boucler la boucle, le peu glorieux (mais luxueux, il engloutira des millions de dollars) rapport de 2004 sur une mondialisation "juste" (sic) que les langues méchantes mais bien informées disent en réalité scripté par l’OCDE OCDE Organisation de Coopération et de Développement Économiques : Association créée en 1960 pour continuer l’œuvre de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) chargée de suivre l’évolution du plan Marshall à partir de 1948, en élargissant le nombre de ses membres. A l’origine, l’OECE comprenait les pays européens de l’Ouest, les États-Unis et le Canada. On a voulu étendre ce groupe au Japon, à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande. Aujourd’hui, l’OCDE compte 34 membres, considérés comme les pays les plus riches de la planète. Elle fonctionne comme un think tank d’obédience libérale, réalisant des études et analyses bien documentées en vue de promouvoir les idées du libre marché et de la libre concurrence.
(En anglais : Organisation for Economic Co-operation and Development, OECD)
. Les vagues alter- et antimondialistes avaient en effet de quoi inquiéter un peu et il fallait qu’une bonne parole, neutre et non suspecte de parti pris, puisse jouer un rôle d’éteignoir. L’OIT, c’était tout trouvé. Standing rapporte avec une joie assassine les propos tenus par le secrétaire général de l’OIT en présentant le rapport à la Banque mondiale : "La question ne porte pas sur quelle serait une la bonne politique économique Politique économique Stratégie menée par les pouvoirs publics en matière économique. Cela peut incorporer une action au niveau de l’industrie, des secteurs, de la monnaie, de la fiscalité, de l’environnement. Elle peut être poursuivie par l’intermédiaire d’un plan strict ou souple ou par des recommandations ou des incitations.
(en anglais : economic policy).
. La bonne politique économique Politique économique Stratégie menée par les pouvoirs publics en matière économique. Cela peut incorporer une action au niveau de l’industrie, des secteurs, de la monnaie, de la fiscalité, de l’environnement. Elle peut être poursuivie par l’intermédiaire d’un plan strict ou souple ou par des recommandations ou des incitations.
(en anglais : economic policy).
est celle qui résout des problèmes. Elle n’est pas idéologique ; elle est choisie par ce qu’elle résout des problèmes." On croirait entendre le porte-parole d’une "business school".

De là à "jeter le bébé avec l’eau du bain", non bien sûr. L’OIT reste une arme juridique utile au monde du travail, on l’a vu, par exemple, en avril 2006, lorsqu’un tribunal du travail français cassera la loi de précarisation sociale baptisée "nouveau contrat d’embauche" au motif... qu’elle contrevenait à la convention 158 de l’OIT protégeant le travailleur contre le licenciement abusif.

L’arme juridique, jamais "universelle", toujours issue d’un rapport de forces précis, n’est d’évidence pas à négliger. Il faut juste être au clair sur qui elle sert (quels intérêts ?) et, lorsqu’elle émerge, pourquoi.





[1G. Standing, "The ILO : An Agency for Globalization ?", in Development and Change, 39(3), 2008, Institute of Social Studies, en ligne : http://www.unhistory.org/pdf/StandingILO.pdf

[2Les membres fondateurs n’étaient que 29 – voire 9 : les travaux préparatoires, aboutissant à créer l’OIT au titre de 13e chapitre du traité de Versailles, seront l’œuvre d’une commission spéciale composée des représentants des neuf puissances et présidée par Samuel Gompers, chef de Fédération américaine du travail.

[3Elle intégrera brièvement l’organisation en même temps que les USA, en 1934, et ce jusque 1940, y revenant ensuite en 1954.

[4Pour cette entité, voir la remarquable analyse de Robert Salais, "Le viol d’Europe", dont on trouvera plus loin la recension.

[5Les États-Unis figurent certes parmi les principaux pays qui violent ces normes, mais sont rarement ciblés dans ce cadre, ni par l’OIT ni par les ONG qui embraient.

P.-S.

Analyse parue dans le Gresea Echos n°76, 4e trimestre 2013 : Emploi, chômage : les deux faces d’un même marché.