Cadrage historique


Mardi 19 novembre 2013, Henri Houben, 14650 signes.

Analyse parue dans le Gresea Echos n°76, 4e trimestre 2013 : Emploi, chômage : les deux faces d’un même marché.

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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Le chômage est aujourd’hui une réalité incontournable. Mais en a-t-il toujours été ainsi par le passé ? Évidemment que non. Le terme, son emploi dans un sens moderne, datent de la fin du XIXe siècle. Karl Marx ne le connaissait pas et ne l’a pas utilisé dans son analyse très pertinente et encore très actuelle des flux Flux Notion économique qui consiste à comptabiliser tout ce qui entre et ce qui sort durant une période donnée (un an par exemple) pour une catégorie économique. Pour une personne, c’est par exemple ses revenus moins ses dépenses et éventuellement ce qu’il a vendu comme avoir et ce qu’il a acquis. Le flux s’oppose au stock.
(en anglais : flow)
de main-d’œuvre en système capitaliste.

Pour beaucoup, le chômage est un fléau digne de ses prédécesseurs ancestraux, comme le nuage de sauterelles ou l’épidémie de peste ou de choléra. Pour les victimes, il s’agit assurément d’une catastrophe socio-économique. C’est une perte de revenus et une mise à l’écart face à la forme majoritaire d’intégration sociale, à savoir le travail salarié. L’aspect pécuniaire est important, puisque, au mieux, le travailleur ne reçoit qu’un pourcentage de son ancien salaire. Mais la déchéance sociale de ne plus voir sa reconnaissance collective à travers l‘utilité de sa contribution productive peut également être désastreuse, allant jusqu’au suicide ou aux menaces violentes vis-à-vis du personnel de placement Placement Acquisition de titres en vue d’une opération plutôt à court terme et de faible envergure, n’impliquant pas un contrôle sur l’entité qui a émis ces titres. On considère généralement un achat de moins de 10% des parts de capital d’une firme (notamment à l’étranger) comme un placement et non comme un investissement (à moins qu’il y ait un lien ou des liens supplémentaires avec cette entreprise).
(en anglais : placement)
, comme on a pu le constater à l’une ou l’autre occasion récente.

Pour la société aussi, c’est dommageable. Voilà, en effet, des forces de travail qui manifestement ne sont pas employées, voire qui sont au rebut, alors que nombre de besoins ne sont pas rencontrés. Le chômage apparaît comme une absurdité liée à un système de production fondé exclusivement sur la rentabilité. Si ces personnes ne sont pas occupées, c’est tout simplement qu’elles ne le seraient pas dans les conditions de rendement optimal selon le jugement des entreprises. Dès lors, celles-ci ne les embauchent pas.

Mais, du point de vue des employeurs, il y a également des récriminations à porter. Le mécanisme actuel coûte cher. Il accroît le « coût salarial Coût salarial Montant de la rémunération réelle et totale versée par le patron ou l’entreprise aux travailleurs actifs. Le terme « coût » est en fait impropre et est considéré uniquement du point de vue de la firme. Il comprend deux éléments : le salaire direct ou salaire poche et le salaire indirect ou différé. Le premier est ce que le travailleur reçoit en propre, sur son compte ou en liquide. Le second comprend les cotisations à la Sécurité sociale (ouvrières et patronales) et le précompte professionnel (voir ce terme). C’est ce que le travailleur reçoit lorsqu’il est en période, momentanée ou non, d’inactivité. En réalité, cet argent sert à payer les inactifs du moment. Mais si le travailleur tombe lui-même dans cette situation, il sera financé par ceux qui restent en activité à cet instant. C’est le principe de solidarité. Le salaire différé fait donc bien partie de la rémunération totale du travailleur.
(en anglais : total labour cost ou, de façon globale, compensation of employees)
 » de manière sensible, ce qui est pénalisant pour des firmes qui entrent en concurrence avec d’autres se trouvant dans des pays qui n’ont pas les mêmes soucis en matière de protection sociale. En outre, quand les contributions normales sont insuffisantes pour financer le nombre de sans emploi, l’État est chargé d’apporter la différence, de l’argent qui n’est pas consacré aux compagnies ou à l’amélioration de leur compétitivité.

Bref, peu importe d’où on se place, le chômage pose problème. Il est considéré comme un effet collatéral déplorable du fonctionnement de l’économie capitaliste. Il est à éviter ou à réduire. Les images des « sans travail » dans les années 30, errant dans les rues à la recherche de boulot ou de nourriture, sont restées gravées dans les mémoires. Avec un mot d’ordre général, accepté par quasiment tout le monde : plus jamais cela !

Mais c’est un constat posé depuis de longues dates. Or, cela n’empêche nullement le chômage d’apparaître et même de croître. Le plein emploi Plein emploi Situation d’une économie où tous ceux qui désirent travailler, dans les conditions de travail et de rémunération habituelles, trouvent un travail dans un délai raisonnable. Il existe un chômage d’environ 2 ou 3% de la population, correspondant aux personnes ayant quitté un travail pour en trouver un autre. On appelle cela le chômage frictionnel (chômage de transition ou chômage incompressible).
(En anglais : full employment)
est considéré aujourd’hui comme illusoire par une majorité d’experts, surtout chez les plus influents. Il faut donc se résoudre à un niveau d’utilisation de la force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
inférieur à ce qu’il devrait être. De la sorte, on justifie aussi le recours à des postes plus éphémères dans le temps ou occupant une moindre portion de l’horaire habituel : temporaires, intérimaires, temps partiels, horaires coupés… toutes ces formes connaissent actuellement une efflorescence incontestable qui, pour certains, constituent une réponse au chômage et, pour d’autres, n’en sont qu’une forme détournée.

 Étymologie torride

Si le terme de chômage est ancien, il n’a pas toujours représenté cette institution de la sécurité sociale telle qu’elle existe aujourd’hui. En fait, l’origine étymologique fait remonter la notion du grec kauma, qui signifie chaleur ardente ou brûlure par le soleil. Cela a donné en bas latin cauma qui a le même sens qu’en grec ancien, mais surtout caumare, c’est-à-dire se reposer pendant la chaleur.

L’expression a été reprise au XIIe siècle, mais dans l’idée plus générale de ne pas travailler, devoir rester au repos. Les raisons pouvaient différer : manque de commandes, causes naturelles, nécessité de réparer l’outil ou le bâtiment. Elle a été utilisée ainsi jusqu’au XIXe siècle. C’est alors qu’elle a pris son extension moderne avec l’arrivée du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
.

Au début, pourtant, les laissés pour compte de l’emploi salarié sont considérés comme des vagabonds qu’il faut pourchasser. Ensuite, ce furent des pauvres, des indigents que les « riches » devaient secourir. Le terme de « chômeurs » n’a été officiellement créé qu’en 1876. Progressivement, les ouvriers eux-mêmes constituèrent des caisses d’entraide, de sorte à subvenir aux situations de pénurie de travail.

C’est ce système qui servira de base pour fonder une sécurité sociale, basée sur l’assurance d’obtenir un revenu en cas de perte d’emploi. Un premier mécanisme, nettement insuffisant, sera mis en place durant l’entre-deux-guerres. Ensuite, après 1945, il sera modifié au profit des institutions qui sont encore en place aujourd’hui.

 L’armée de réserve…

Dans le livre premier du Capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
, publié en 1867, Karl Marx propose une analyse qui, par bien des côtés, reste d’une actualité saisissante. Mais il n’emploie pas les notions de chômage ou de chômeur. Il aborde plutôt cette réalité à partir de la surpopulation relative et de ce qu’il appelle l’armée industrielle de réserve.

En fait, Marx veut réfuter les thèses de Malthus qui affirment qu’il y a une loi absolue de la population qui provoque famines et misère, parce que le nombre d’êtres humains croît plus vite que la production. Marx montre qu’il n’en est rien et que l’état déplorable des travailleurs au XIXe siècle est dû au système capitaliste lui-même.

Ainsi, il classe les inactifs en quatre catégories. D’abord, il y a la surpopulation flottante, c’est-à-dire les salariés qui perdent leur emploi au gré des régressions conjoncturelles et qui sont censés récupérer un poste dès que la reprise économique se concrétise. Ensuite, vient la surpopulation latente, formée des petits producteurs indépendants ruinés, surtout dans l’agriculture, et qui doivent de ce fait changer de statut et de profession. Puis, Marx note l’existence d’une surpopulation stagnante, constituée de ceux qui n’ont plus d’emploi permanent et qui doivent, dès lors, se contenter de travaux irréguliers, habituellement payés à des taux bien inférieurs que ceux normalement pratiqués. Enfin, il y a une couche inférieure qui a été éjectée du système de production et qui n’a que peu d’espoir de le réintégrer. En général, elle vit de la mendicité ou d’autres formes de revenus non institutionnalisés.

Marx décrit un principe impitoyable où, avec le développement du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
, se créent en même temps une armée active et une autre mise en réserve, dans des conditions sociales épouvantables, de sorte à peser le cas échéant sur les revendications potentielles de la première. Ainsi, la cyclicité du progrès industriel améliore, dans un premier temps, la situation des ouvriers, à commencer par des salaires plus étoffés du fait des besoins des entreprises d’engager à tout prix de la main-d’œuvre. Mais, de ce fait, cela attire de nouveaux travailleurs prêts à être embauchés dans les secteurs en expansion.

Le processus est en passe de se retourner. L’essor économique absorbe ces inactifs, mais il ralentit progressivement. Dès lors, la concurrence renverse la pression sur les salaires et les tire à la baisse. Lorsque la crise arrive, une masse d’ouvriers sont éjectés du circuit du travail. Les rémunérations dégringolent.

On pourrait croire et conclure à un simple effet du jeu de l’offre et de la demande. Mais Marx constate que les capitalistes interviennent des deux côtés. En période de récession Récession Crise économique, c’est-à-dire baisse du produit intérieur brut durant plusieurs mois au moins.
(en anglais : recession ou crisis)
, ils prennent les mesures pour réduire la paie et exiger des prestations plus soutenues. Mais, quand cela va bien, ils tirent femmes et enfants de leur foyer, font venir des forces de travail extérieures, de l’étranger, de sorte à ce que les travailleurs ne puissent jamais utiliser les nécessités de l’industrie en leur faveur. De la sorte, les employeurs créent systématiquement une population active excédentaire. Celle-ci leur est indispensable non seulement pour déprimer les conditions de travail et de rémunération, mais également pour assouvir les volontés d’extension de la production de la part des industriels.

Ainsi, le philosophe allemand écrit : « c’est là l’effet général de toutes les méthodes qui concourent à rendre des travailleurs surnuméraires. Grâce à elles, l’offre et la demande de travail cessent d’être des mouvements partant de deux côtés opposés, celui du capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et celui de la force ouvrière. Le capital Capital agit des deux côtés à la fois. Si son accumulation Accumulation Processus consistant à réinvestir les profits réalisés dans l’année dans l’agrandissement des capacités de production, de sorte à engendrer des bénéfices plus importants à l’avenir.
(en anglais : accumulation)
augmente la demande de bras, elle en augmente aussi l’offre en fabriquant des surnuméraires. Ses dés sont pipés. Dans ces conditions la loi de l’offre et la demande de travail consomme le despotisme capitaliste. »
 [1]

Il n’y a donc pas une loi de la population qui conduirait irrémédiablement et naturellement une partie d’entre elle à la misère. C’est un jeu truqué où, de façon permanente et structurée, le système capitaliste engendre une force de travail Force de travail Capacité qu’a tout être humain de travailler. Dans le capitalisme, c’est la force de travail qui est achetée par les détenteurs de capitaux, non le travail lui-même, en échange d’un salaire. Elle devient une marchandise.
(en anglais : labor force)
excédentaire pour ses besoins d’expansion et de rentabilité. De cette façon, le chômage est une caractéristique non pas anormale, mais voulue par la logique patronale.

 La parenthèse des droits universels

Évidemment, les choses ont évolué depuis cette condamnation sans appel de Karl Marx. Les travailleurs et les organisations syndicales qui les représentent ont obtenu, après des années de luttes sociales, des garanties et des droits pour que les effets les plus pervers de ce mécanisme soient corrigés ou annihilés. Des salaires minimums ont été introduits dans bon nombre de pays. Des conventions collectives ont fixé le niveau de rémunération acceptable pour les travailleurs, que ce soit au niveau d’un pays ou d’un secteur.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États européens occidentaux ont généralisé les fondements d’une sécurité sociale appliquant le principe d’assurance en cas d’impossibilité de travailler. Dans ce cas, la personne reçoit un revenu de remplacement, proportionnel à son ancien salaire. D’une part, cela la protège des aléas de la vie. D’autre part, cela réduit la faculté des employeurs d’utiliser la misère extrême de cette surpopulation relative pour abaisser les conditions de travail des actifs.

Ces avancées sociales ont été réalisables dans un contexte particulier de deux guerres mondiales, d’une crise d’une ampleur et d’une durée sans précédent et de l’apparition d’un camp socialiste qui pointe, certainement à cette époque, comme une alternative crédible au développement capitaliste. Pour éviter de perdre bien davantage, le monde patronal est disposé à ces concessions.

En 1948 est signée la déclaration universelle des droits de l’Homme. L’article 23 précise : « 1. Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. 2. Tous ont droit, sans aucune discrimination, à un salaire égal pour un travail égal. 3. Quiconque travaille a droit à une rémunération équitable et satisfaisante lui assurant ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine et complétée, s’il y a lieu, par tous autres moyens de protection sociale. 4. Toute personne a le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts. »

Et l’article 22 ajoute : « Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l’effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l’organisation et des ressources de chaque pays. » [2]

Le monde développé pense ainsi entrer dans une ère nouvelle où progrès économique et social font bon ménage dans le capitalisme. Le salarié est protégé de l’arbitraire patronal. Il bénéficie d’un droit inaliénable au revenu, à la dignité, à l’expression et à des conditions de travail décentes. C’est dans ce cadre qu’en Europe on raisonnera durant une trentaine d’années.

 Tournant néolibéral

Seulement, la crise commencée dans les années 70 va balayer ces certitudes. Avec l’appui de théories néolibérales, les gouvernants et les chefs d’entreprise vont arguer que la sécurité sociale est trop coûteuse, qu’elle pénalise la compétitivité des firmes et qu’elle ne responsabilise pas assez la personne sans emploi. Ils vont progressivement enlever une série d’acquis du système de 1945.

D’abord, le principe d’assurance va être remis en question. L’allocation de chômage sera limitée dans le temps ou liée aux revenus du ménage. Ensuite, le droit en tant que tel de recevoir cette indemnité est bafoué à travers les processus d’activation, obligeant chaque chômeur de prouver sa recherche acharnée d’emploi. Puis, ces mesures ont pour conséquence de mettre une pression permanente sur les salaires et sur les conditions de travail. Enfin, les emplois précaires ont été multipliés d’une manière qui rappelle les descriptions et les analyses que Marx a présentées pour le XIXe siècle.

Cette offensive se passe à peu près en même temps dans tous les pays développés. Ce qui est particulier en Europe, c’est qu’elle est menée par les institutions européennes, dans la région où la protection sociale a normalement atteint son degré le plus élevé.





[1Karl Marx, Le Capital, livre 1, Chapitre XXV : Loi générale de l’accumulation capitaliste, 1867 : http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm.

[2Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948 : http://www.un.org/fr/documents/udhr/index.shtml.

P.-S.

Analyse parue dans le Gresea Echos n°76, 4e trimestre 2013 : Emploi, chômage : les deux faces d’un même marché.