Liège, une stratégie signée ArcelorMittal


Mardi 29 janvier 2013, Raf Custers, 8646 signes.
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Gresea asbl (Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative)

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Les "seigneurs de la guerre", ce n’est pas seulement des illuminés de kalashnikov. Ils sont aussi présents dans le monde des affaires. Quand ArcelorMittal se défait lourdement du "froid" à Liège (et avec lui, quelque 1.300 travailleurs), par une simple poussée du doigt sur la télécommande, la manière d’agir n’est pas moins guerrière. En langage châtié, on ne dira pas guerrière, mais stratégique. Le groupe se présente aujourd’hui comme "la plus grande entreprise d’aciérie minière intégrée". C’est le résultat d’une "stratégie" agressive menée depuis des années.

A partir de son QG de la city londonienne, sur la carte d’état-major, ArcelorMittal (AM) déplace habilement ses petits drapeaux. Tantôt, l’un d’eux tombe de la table mais, à un autre endroit, un nouveau petit drapeau fait son apparition. Les dirigeants du groupe se désintéressent totalement des victimes qu’ils ont fait tomber sur le champ de bataille. Ce qui compte, ce sont les rendements à très court terme des investissements consentis. Rassurer “les marchés” en s’assurant au passage de confortables revenus.

On discerne deux tendances dans cette stratégie. Arcelor Mittal cherche à produire ce qui coûte le plus cher, là où cela coûte le moins cher. Pour ce faire, il investit de façon croissante dans les mines de charbon et de fer. Ces deux tendances sont liées. Le groupe possède deux aciéries au Mexique, qui produisent des produits tant plats (flat carbon) que longs (long carbon). Ces outils sont installés juste à côté de mines de charbon et de fer, elles aussi propriétés d’AM.

En schématisant, La stratégie d’AM consiste à développer le Mexique et à démanteler l’Europe.

Le Mexique est, avec le Brésil, un marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
en expansion qui a l’avantage de se trouver aux portes du marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
états-unien. C’est que, aux États-Unis, la production de gaz de schiste et de sables bitumeux connaît un développement foudroyant. D’où une demande accrue d’acier pour les tubes et les pipe-line et une pression à la baisse sur le prix de l’énergie. Et comme AM y possède ses propres mines, le coût du minerais de fer sera également comprimé.

 Surproduction ? Le démenti mexicain

Ce transfert vers le Mexique a aussi un grand impact sur le secteur sidérurgique en Europe. Il devient plus intéressant pour AM de faire fonctionner les lignes à froid européennes en ’important des produits semi-finis du Mexique que de continuer à les produire en Europe.

Le coût environnemental de ce fret transatlantique ? C’est le cadet des soucis d’AM. Mais, donc, c’est tendance. En 2011, les exportations de produits plats semi-finis d’AM à partir de l’Amérique du Nord et du Sud est passé de 21 à 22,2 millions de tonnes (sur un total de 24,2 millions produites). Dans ce scénario, ArcelorMittal part gagnant !

ArcelorMittal, et c’est la deuxième tendance, vise l’intégration verticale Intégration verticale Stratégie d’une firme qui acquiert ou contrôle tout ou une partie des différents stades de production et de distribution d’un bien ou service particulier, pour éviter d’être dépendante des fournisseurs ou des clients.
(en anglais : vertical integration)
. Le groupe achète partout dans le monde des mines afin d’extraire lui-même le charbon et le fer dont il a besoin. En 2011, on comptait 29 mines dans le portefeuille Portefeuille Ensemble de titres détenus par un investisseur, normalement comme placement.
(en anglais : portfolio).
d’AM, répartis dans 10 pays. A l’époque, les mines relevaient de différents départements. Elles étaient donc intégrées à la production d’acier.

 Guerre sur deux fronts

En 2011, elles se voient toutes réunies dans un "pool commun". Aussitôt "consolidées", ces mines allaient gonfler les résultats financiers. Les mines ne représentent (que) 5% du chiffre d’affaires Chiffre d’affaires Montant total des ventes d’une firme sur les opérations concernant principalement les activités centrales de celle-ci (donc hors vente immobilière et financière pour des entreprises qui n’opèrent pas traditionnellement sur ces marchés).
(en anglais : revenues ou net sales)
d’ArcelorMittal mais 23,5% de l’Ebitda, le bénéfice brut avant impôt et déduction des amortissements. C’est ce qui ressort du rapport transmis aux délégués du Comité d’entreprise européen en juillet 2011. Pour AM, du point de vue des investisseurs, les prévisions sont excellentes.

Même si le prix du fer devait baisser de 35 à 40 pour cent, le profit brut des mines restera inchangé jusqu’en 2015. Il faut pour cela, bien sûr, que leur rendement soit maximal. C’est la raison pour laquelle deux mines (en Algérie et en Bosnie) sont "tomber de la table", pour se voir remplacées par d’autres "petits drapeaux". Objectif : arriver à augmenter le production minière de 65 à 100 millions de tonnes à l’horizon 2015, tant pour ses propres aciéries que pour en vendre à des tiers.

C’est notamment pour cette raison que, en 2010, ArcelorMittal est devenu le propriétaire principal d’un gisement de fer sur l’île de Baffin, au Canada. Le problème, là, tout près de l’Arctique, est le climat - mais, à long terme, c’est une localisation avantageuse, plus proche du marché européen que le Brésil, où AM possède également une mine. Les minerais d’AM ne servent pas uniquement à approvisionner ses aciéries : le groupe en vend aussi à des tiers.

 La riposte du Sud

ArcelorMittal est ravi des résultats de ses mines, source de profits et de positions concurrentielles enviables. Mais le groupe y voit aussi des risques. En Afrique, au Libéria, il a découvert qu’il n’est pas tout puissant. A une époque où Mittal n’avait pas encore absorbé Arcelor, il y avait pour ainsi reçu en cadeau une mine de fer, plus une ligne de chemin de fer, plus le port de Buchanan, plus des avantages fiscaux exceptionnels. C’est Mittal qui, par exemple, déterminait lui-même le taux des royalties, au coût le plus bas, cela va sans dire.

Las ! Un nouveau gouvernement jettera ce contrat minier à la poubelle, supprimera les avantages fiscaux et replacera le chemin de fer et le port sous contrôle public. Sans pour autant réussir à percer le système opaque de facturation mis en place par Mittal via des filiales chypriotes et le paradis fiscal Paradis fiscal Territoire qui bénéfice d’un avantage fiscal (ou plusieurs) par rapport aux tarifications habituellement en vigueur à l’étranger. Le gain peut être un impôt très faible, voire inexistant, sur les hauts revenus, sur les frais d’enregistrement ou administratifs, sur le patrimoine.
(en anglais : tax havens)
helvète de Zug.

Mittal pensait s’être prémuni contre ces atteintes grâce à un accord d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
mais, en bout de course, c’est le Liberia qui a eu gain de cause. Cette victoire n’a pas manqué de susciter des espoirs dans d’autres pays africains où les compagnies minières étrangères opèrent. Voilà qui nourrit quelques inquiétudes chez ArcelorMittal : l’idée tout d’abord que des pays agissent dans leur propre intérêt, pour leur préservation ou leur développement, en osant poser des revendications à l’égard de sociétés transnationales comme ArcelorMittal.

Une autre inquiétude, chez ArcelorMittal, concerne les conflits et troubles sociaux. "Ils peuvent," lit-on dans le dernier rapport annuel d’ArcelorMittal, "avoir un effet négatif sur nos activités et sur nos résultats financiers."

Voilà qui nous ramène à Liège où, depuis octobre 2011, la concertation sociale est foulée aux pieds par la direction du géant de l’acier. Tout d’abord, en menaçant de retirer un investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
de 138 millions d’euros dans la phase à froid de la sidérurgie liégeoise en septembre 2012, la direction d’ArcelorMittal a jeté le trouble sur les négociations engagées un an auparavant dans le cadre de la procédure de licenciement des 795 travailleurs de la phase à chaud. Ce 24 janvier 2013 ensuite, le géant de l’acier annonce la fermeture de 7 nouveaux outils liégeois : 5 lignes à froids et les deux derniers outils de la phase à chaud. Cette nouvelle restructuration, qui concerne quelques 1.300 travailleurs, est vécue comme une nouvelle trahison par les syndicats et le gouvernement wallon. Du côté du gouvernement wallon, si l’idée d’un maintien le maintien d’une sidérurgie à chaud semble définitivement enterrée, le ministre Marcourt organise lors du dernier trimestre 2012 plusieurs réunions avec la direction d’ArcelorMittal pour évaluer les investissements nécessaires afin de rendre les outils liégeois (du chaud) compétitifs par rapport à ceux existant ailleurs dans le groupe multinational. Début décembre, une dernière réunion est même programmée durant les fêtes de fin d’année afin de valider les choix techniques, les investissements nécessaires et l’apport financier que la région wallonne pourrait apporter en soutien des quelque 130 millions d’euros promis par la direction européenne du groupe. Pour les organisations syndicales, il s’agit à l’époque d’une victoire. Les syndicalistes liégeois sont en effet convaincus que le site de Dunkerque n’a pas les capacités pour fournir Liège. L’entièreté des lignes liégeoises exigent en effet plus de 2 millions de tonnes alors que le site français ne peut les fournir qu’à hauteur d’1,4 million. Dans ce contexte, ils pensent que la direction devra à terme relancer le haut-fourneau B d’Ougrée. Alors que les organisations syndicales croient toujours en une sidérurgie intégrée à Liège, que le gouvernement wallon propose d’investir afin de sécuriser l’ensemble des outils du froid et que la direction locale mène les évaluations nécessaires pour y parvenir, dans les bureaux de la City, c’est un autre scénario qui se joue. Chantage à l’investissement et promesses non tenues, la fin de la sidérurgie liégeoise ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une stratégie globale.

La version originale néerlandaise de cette analyse, quelque peu différente, a été publiée sur le site de DeWereldMorgen.