Une nouvelle vague féministe traverse les frontières séparant les secteurs professionnels, les lieux de travail, la production et la reproduction, le personnel et le politique, les pays et les régions. Née des combats locaux, elle commence à prendre un caractère international le 8 mars 2017, lorsque des organisatrices d’une trentaine de pays ont lancé la première grève internationale féministe. Nourri tant de l’expérience des luttes historiques des femmes comme du combat anticapitaliste, écologiste, antiraciste, décolonial, antiautoritaire et atinormatif [1], ce féminisme se veut global. Quelle est sa généalogie et quels enjeux soulève-t-il ?

Le 3 octobre 2016, les Polonaises débrayent contre le projet de loi bannissant l’IVG. Inspirées de la première grève des femmes, qui s’est déroulée en Islande en 1975, leur combat traverse rapidement l’océan. Le 19 octobre, en Argentine, des milliers de grévistes dénoncent la répression d’une manifestation féministe ainsi que le féminicide de Lucía Perez [2]. Aux cris de « Ni una menos ! » (pas une de moins), des actions se déroulent dans beaucoup de pays d’Amérique latine et en Espagne. Le mouvement ne tarde pas à s’étendre dans d’autres pays. Sous l’initiative des féministes de Pologne, des collectifs d’une trentaine de pays décident d’organiser une grève féministe internationale.

En se confrontant à l’ordre institué selon lequel l’appel à la grève serait le monopole des organisations syndicales et qu’elle devrait porter des revendications précises concernant une entreprise, un secteur professionnel ou un État, cette nouvelle vague féministe réinvente la grève en se lançant dans la quête de ce que Carla Lonzi appelait « un destin imprévu du monde » [3]. Mais elles ne cherchent pas à réinventer le monde en partant de zéro. La grève du 8M cherche à repolitiser la journée internationale pour les droits des femmes, réactivant la généalogie des pionnières des luttes pour l’égalité des droits du XIXe siècle, des « pétroleuses » de la Commune de Paris, de la grève des ouvrières textiles de New York de 1909, de la manifestation des femmes à Petrograd en 1917 amorçant la révolution russe, des féministes afro-américaines, des féministes autonomistes italiennes, du mouvement de libération des femmes (MLF-France), de la lutte des femmes des communautés indigènes contre le modèle extractiviste, des mères des personnes disparues ou des luttes LGBTQI.

La lutte contre les violences patriarcales

Cette nouvelle vague féministe est née sous le signe de et dans la lutte contre les violences patriarcales. Un combat de longue date qui, suite à la première grève féministe internationale, sera renforcé par la diffusion du hashtag #MeToo [4] lancé après l’affaire Weinstein. Sous l’initiative des femmes de la haute sphère du spectacle, #MeToo a visibilisé une réalité souvent vécue dans le silence par une large majorité de femmes. Critiqué par ses « risques de dérives et de dérapages » lorsque « dans une logique de vengeance » des hommes sont livrés « à la vindicte populaire » [5], certaines personnalités médiatiques invitent les femmes à dénoncer les agressions sexuelles à la justice. Les réactions sont virulentes. En effet, encore une fois, l’ordre établi est déstabilisé par des formes de résistance imprévues. Contrairement aux dérives attendues lorsque des dénonciations viennent du « sexe émotionnel », ce que #MeToo a permis de dévoiler, c’est que le silence des femmes n’est pas seulement dû aux craintes, mais qu’il est imposé par des lois qui exigent des démarches administratives, médicales et judiciaires qui ne font que redoubler la violence. #MeToo a également favorisé l’ouverture du débat public sur les agressions sexuelles, contribuant à la conscientisation sur ce qui différencie agression et séduction, consentement et désir réciproque. Enfin, en dévoilant des agressions touchant toutes les classes sociales et les origines nationales, #MeToo permet de rompre avec des préjugés classistes et racistes selon lesquels les agresseurs seraient des hommes pauvres et racisés.

Bien qu’il existe un risque de dérive dans toute forme de dénonciation individuelle consistant à identifier dans un bouc émissaire l’exutoire du patriarcat, ce risque est fortement atténué lorsque les agressions sont politisées et attaquées dans ses racines. C’est précisément ce combat qui est mené par le féminisme « global ». Ainsi, le collectif Ni una menos [6] combat la violence sexiste, comprise comme la conséquence d’un système patriarcal, raciste et capitaliste, dans tous les espaces : « de l’école au travail, des médias à la santé. En impliquant tous et toutes » [7].

Une grève globale et internationale

Avec le slogan « la solidarité est notre arme », le 25 novembre [8] 2016, des assemblées organisées dans différentes régions du monde ont lancé l’appel à la grève du 8M avec comme consigne « Si nos vies ne valent rien, produisez donc sans nous ! » [9].
La grève devient une réponse politique aux violences qui cherchent à confiner les femmes et les corps féminisés dans le rôle de victime. Cet outil de lutte ouvrière n’est pas choisi par hasard. Comprises comme le résultat des rapports de domination et d’exploitation, les violences sexistes sont donc économiques et politiques.
En reprenant l’outil de lutte ouvrière par excellence, ce mouvement reconfigure la grève et lui donne un caractère international et global. La grève du 8M est ainsi caractérisée par trois dimensions essentielles :
Il ne s’agit pas d’une action ponctuelle destinée à négocier des revendications précises, mais d’un processus d’unité et d’organisation collective visant une transformation globale. Les femmes [10] s’organisent en assemblées dans lesquelles elles expérimentent des formes d’organisation et des modes de relations non autoritaires et inclusives. L’assemblée n’est pas seulement conçue comme un lieu de prise de décisions, mais comme un espace-temps de construction et d’autoémancipation. C’est-à-dire, un espace pour libérer et se réapproprier la parole, définir ses propres priorités et les moyens d’action et construire des liens de sororité.

Les organisatrices du 8M redéfinissent la notion du travail en questionnant la séparation entre travail productif Travail productif Travail censé apporter une richesse supplémentaire à l’économie. Pour l’économie traditionnelle, tout travail marchand est productif, tout travail non marchand ne l’est pas. Pour le marxisme, il faut faire une distinction entre, d’une part, les opérations de circulation et de production et, d’autre part, les productions de marchandises et de services. Selon celui-ci, le travail de circulation (échanges de marchandises, de capital? et de monnaie) ne crée pas de richesse supplémentaire. De même, le travail de services (comme l’éducation, les soins, la comptabilité, le transport des personnes, le tourisme…). Seul le travail producteur de marchandises est réellement productif sous le capitalisme.
(en anglais : productive work)
? (consistant à « faire du profit ») et travail reproductif (consistant à « faire des personnes ») [11]. Cette séparation n’a pas existé de tout temps. C’est lors de la formation du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail? contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
qu’il fut séparé et hiérarchisé. En récupérant l’histoire des femmes et plus précisément de la chasse aux sorcières [12], les féministes du 8M, rendent visible le rôle indispensable du travail reproductif, invisibilisé et subordonné au travail productif? par le capitalisme patriarcal [13]. Avec le slogan « On est toutes des travailleuses ! », elles se réapproprient la grève, habituellement réservée aux travailleurs masculins de l’économie formelle et syndiqués, pour mettre cet instrument de lutte à disposition de toutes les travailleuses et de tous les travailleurs.

Il s’agit d’une grève globale et internationale : en refusant la séparation historiquement située entre « vie privée - lieu domestique » et « vie publique - lieu de travail », cette grève nous invite à penser l’imbrication du salariat dans l’ensemble de nos vies. La lutte pour le travail reproductif consiste à défendre la reproduction de la vie. Dans ce sens elle englobe une diversité de combats qui vont de la santé, l’éducation et la culture au salaire et aux conditions de travail ou encore à l’immigration, l’écologie, l’accaparement des terres et les conflits armés. Enfin, comme le travail reproductif s’occupe de la reproduction de nos vies, ce combat nous invite également à ne pas nous limiter à revendiquer la valorisation de ce travail, mais surtout à questionner quelle vie veut-on vivre. Ce que les féministes sud-américaines expriment avec le slogan « Nos mueve el deseo » (nous sommes poussées par le désir). Cette lutte pour la vie ne peut donc pas se limiter à un pays, un secteur professionnel ou un lieu de travail en particulier.
En expérimentant de nouvelles formes d’organisation et de lutte, cherchant à traverser les frontières séparant les secteurs professionnels, la production et la reproduction, le personnel et le politique, les pays et les régions, cette nouvelle vague féministe qui lors du 8M 2019 a ressemblé des millions de personnes dans les rues, prouve le désir croissant d’une grande partie de la population mondiale de sortir des lieux socialement assignés pour embrasser une lutte globale. Porque nos mueve el deseo de cambiarlo todo !

 


* Cet article a déjà été publié dans Bruxelles Laïque Echos, Ordres désordres et chaos - Dossier thématique du festival des libertés 2019, 3e trimestre 2019, pp 14-16. Consultable à cette adresse : https://issuu.com/bxllaique/docs/ble106web

Pour citer cet article : Natalia Hirtz, "Une nouvelle vague féministe en quête « d’un destin imprévu du monde »", disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/Une-nouvelle-vague-feministe-en-quete-d-un-destin-imprevu-du-monde

Notes

[1LGBTQI+ et contre d’autres manifestations d’oppression comme la grossophobie, le validisme ou l’âgisme.

[2Lucía avait 16 ans lorsqu’elle a été violée et empalée jusqu’à la mort par un groupe d’hommes.

[3Carla Lonzi, « Crachons sur Hegel », Eterotopia, 2017 (1re éd. 1970).

[4Diffusé dans plus de 80 pays sous le hashtag, #BalanceTonSaï-Saï, #QuellaVoltaChe,….

[5Édito “Le Canard enchaîné”, 18 octobre 2017.

[6Collectif né en Argentine en 2015 contre les violences sexistes. Actuellement, il est présent dans une vingtaine de pays. Il est l’un des initiateurs de la grève internationale des femmes.

[7Non una di meno, Compte rendu de l’Assemblée nationale du 6-7 octobre, Bologne 2018.

[8Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

[9Ni una menos, “Amistad política + inteligencia colectiva. Documentos y manifiestos, 2015/2018”, Buenos Aires, 2018.

[10Compris ici comme toute personne s’identifiant et/ou étant identifiée comme femme.

[11C. Arruzza, T. Bhattacharya et N. Fraser, « Féminisme pour les 99%. Un manifeste », La découverte, 2019.

[12Des centaines de milliers de femmes ont été soumises aux tortures et assassinées durant la chasse aux sorcières entamée en Europe et dans ses colonies (XV-fin du XVIIIe siècle). Les sorcières comme les hérétiques représentaient le refus à la privatisation de la terre, la marchandisation de la vie, le contrôle du corps des femmes (notamment de la reproduction) et son confinement au domaine domestique et au travail de reproduction non rémunéré. Silvia Federici, « Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive », Entremonde. Senonevero, 2017.

[13À propos du travail reproductif voir S. Federici, « Reproduction et lutte féministe dans la nouvelle division internationale du travail? », Cahiers genre et développement n°3, L’Harmattan, 2002.