Le salaire n’est ni un « handicap », ni une « marge », ni « un pouvoir d’achat ». C’est une construction sociale qui est la source d’un conflit permanent entre les travailleurs et les capitalistes.
Ce Gresea Échos propose de « recontextualiser » le salaire dans l’histoire sociale de la Belgique d’après-guerre : celle du pacte social, celle des femmes machines de la FN, celle des sauts d’index ou encore, de la négociation interprofessionelle.

1,1 % ! Que reste-t-il du salaire comme objet de délibération politique ?

À l’heure d’écrire ces lignes, les interlocuteurs sociaux viennent de signer un projet d’accord interprofessionnel. Celui-ci prévoit une marge d’augmentation des salaires de 1,1 % pour la période 2019-2020. Il y a évidemment d’autres mesures prévues par ce pré-accord qui devra recevoir l’assentiment des bases syndicales dans les semaines à venir. En ce 27 février 2019, une première conclusion peut néanmoins être tirée : en Belgique, le salaire comme droit négocié collectivement est mort. Ceci est le résultat d’un long processus qui, depuis 1983, a abouti à l’encadrement légal du salaire belge. L’État et les institutions européennes ont transformé ce bel objet de délibération politique au cœur du conflit social en une vulgaire variable économétrique, déconnecté de la réalité vécue par une majorité de salariés. Ceux-là mêmes qui créent la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
 !

Pourtant, on parle bien de cette construction sociale qui se trouve au cœur de notre monde clivé, depuis deux siècles, par l’opposition entre capital Capital Ensemble d’actifs et de richesses pouvant être utilisés pour produire de nouveaux biens ou services.
(en anglais : capital, mais aussi fund ou wealth)
et travail. Le salaire doit permettre de lutter contre les inégalités économiques, mais aussi politiques, culturelles et de genre. Il nous semble crucial de concevoir le salaire comme un outil d’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
collectif permettant de répondre en partie aux enjeux sociaux et environnementaux actuels, là où le marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
échoue systématiquement. Le salaire peut permettre d’échapper au piège de l’endettement et à la domination de l’actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital au minimum. En fait, c’est un titre de propriété. L’actionnaire qui possède une majorité ou une quantité suffisante de parts de capital est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
. Mais, comme l’enseigne l’histoire depuis 1981, rien de tout cela ne nous sera donné. Le salaire comme enjeu du conflit social est un parti pris que nous assumons et qui traverse ce Gresea Échos. Dans ce cadre, la norme salariale, et les pseudo-indicateurs qui la produisent, est à rejeter non seulement car elle est totalement subjective sur le plan économique, mais aussi car elle contribue à pacifier les relations professionnelles, à disqualifier celles et ceux qui, dans les entreprises, luttent pour leur salaire.

Nous avons pris le parti de retracer ce parcours historique sur les salaires en Belgique à partir des années 1960. Une époque qui voit le développement de la négociation collective et de la sécurité sociale. Nous ne devons pas nous bercer d’illusions, cette période constitue une exception historique dans l’histoire longue du capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
. Elle voit en effet la constitution d’un nouveau rapport salarial. Le salaire n’est plus seulement une rétribution à la tâche. Il assure des droits, il donne accès à des prestations sociales et à une vie sociale. Cette période de progression salariale a été rendue possible par la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique. Il ne faut pas s’en cacher, cette croissance de la valeur ajoutée Valeur ajoutée Différence entre le chiffre d’affaires d’une entreprise et les coûts des biens et des services qui ont été nécessaires pour réaliser ce chiffre d’affaires (et qui forment le chiffre d’affaires d’une autre firme) ; la somme des valeurs ajoutées de toutes les sociétés, administrations et organisations constitue le produit intérieur brut.
(en anglais : added value)
en Europe doit beaucoup à la « sous-valorisation » (lire : pillage) des biens produits, puis importés à partir des pays du Sud. Dans ce contexte international marqué par l’échange inégal, les salaires et la sécurité sociale des uns peuvent aussi reposer sur l’exploitation des autres. Dès les années 1950, Paul Prebisch, Hans Singer ou Emmanuel Arghiri ont montré que si les gains de productivité Productivité Rapport entre la quantité produite et les ressources utilisées pour ce faire. En général, on calcule a priori une productivité du travail, qui est le rapport entre soit de la quantité produite, soit de la valeur ajoutée réelle (hors inflation) et le nombre de personnes nécessaires pour cette production (ou le nombre d’heures de travail prestées). Par ailleurs, on calcule aussi une productivité du capital ou une productivité globale des facteurs (travail et capital ensemble, sans que cela soit spécifique à l’un ou à l’autre). Mais c’est très confus pour savoir ce que cela veut dire concrètement. Pour les marxistes, par contre, on distingue la productivité du travail, qui est hausse de la production à travers des moyens techniques (machines plus performantes, meilleure organisation du travail, etc.), et l’intensification du travail, qui exige une dépense de force humaine supplémentaire (accélération des rythmes de travail, suppression des temps morts, etc.).
(en anglais : productivity)
se traduisaient en hausse salariale dans les pays industrialisés, ils provoquaient plutôt la chute des prix (et des salaires) dans les pays du Sud. Les « mal-nommées » trente glorieuses Trente glorieuses Période des trente années suivant la dernière guerre, entre 1945 et 1975, au cours de laquelle la croissance économique a atteint dans les pays occidentaux des taux très élevés, beaucoup plus élevés que dans les périodes antérieures. Ce taux élevé de croissance est essentiellement dû à la conjonction de plusieurs catégories de facteurs comme le progrès de la productivité, la politique de hauts salaires, la régulation par les pouvoirs publics, etc.
(En anglais : The Glorious Thirty)
reposent tout autant sur l’échange inégal au niveau international et l’appauvrissement d’une grande partie de la population mondiale que sur les luttes sociales pour de meilleurs salaires dans nos pays. En outre, s’il s’avère être un levier de disqualification du capital Capital d’un point de vue macroéconomique, le salariat place aussi la classe ouvrière dans une logique de subordination. À ce titre, et pour reprendre la formule de Robert Castel : « L’avènement de la société salariale n’est pas le triomphe de la condition ouvrière » , mais bien son intégration dans une relation de subordination salariale qui paraît désormais légitime. Dans ce sens, le salaire peut être aussi analysé comme un facteur de (re)production des inégalités parce qu’il donne une légitimité à l’exploitation du travail et que tou.te.s ne sont pas exploité.e.s de la même manière. Ce qui est exprimé par les écarts salariaux existant entre migrant.e.s et nationaux.les ou entre les femmes et les hommes.

Ce numéro ne vise donc pas à faire l’apologie du salaire. Il peut être un facteur d’émancipation, comme il peut légitimer la domination salariale. Aujourd’hui, le dogme de la compétitivité a transformé le salaire en un prix de marché à partir duquel nous sommes systématiquement mis en concurrence les uns avec les autres. Seule la lutte sociale nous sortira de cette ornière. Une lutte sociale qui doit penser la coordination salariale transnationale Transnationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : transanational)
faute de quoi, le salaire des uns constituera encore et toujours le malheur des autres.

 


À paraître dans le prochain le Gresea Échos n°97 "Le salaire en Belgique. Un conflit permanent"

 


Sommaire GE97 ; mars 2019 ; 28 pages

Édito : 1,1 % ! Que reste-t-il du salaire comme objet de délibération politique ?
Bruno Bauraind

Septante ans de distribution conflictuelle des richesses en Belgique
Bruno Bauraind

L’état contre le salaire
Sous le prétexte de la compétitivité puis de l’austérité
Anne Dufresne

Les réformes du chômage en Belgique
La mise en cause d’une indemnisation à durée illimitée
Cédric Leterme

Inégalités salariales entre femmes et hommes
Un combat toujours d’actualité
Natalia Hirtz

Conclusions
Bruno Bauraind

 

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