Le titre de cette contribution est un emprunt. À l’origine, il s’agit de l’intitulé du Gresea Échos n°56 paru fin 2008. Il peut choquer, mais il résume assez bien les débats qui, depuis 1978, animent le Gresea. Comment approcher le « Sud » sans paternalisme, sans y plaquer une grille d’analyse percluse de concepts eurocentrés comme le développement, la coopération ou encore le commerce équitable. C’est un exercice difficile auquel chaque organisation travaillant sur les relations internationales est confrontée. Retour sur quelques concepts du Nord qui analysent un Sud qui (parfois)…n’existe pas !

L’affaire est complexe, reprenons avec Erik Rydberg : « Depuis que le Sud existe, c’est-à-dire depuis qu’on l’a inventé, et avec lui toutes les étiquettes normatives qu’on lui accole (l’impératif de « développement », l’exotisme du « bon sauvage » éducable, le business paternaliste de la « coopération », l’idéalisme de « l’interdépendance » radieuse et on en passe), le Sud n’existe pas. Il existe, par contre, comme alibi. Une foule de porte-paroles a fait métier d’agir et de s’agiter pour la grande cause des pays lointains développables et voilà qui exige naturellement non seulement de placarder quelques photos des lointains « bénéficiaires », mais aussi d’affirmer leur adhésion à l’opération de séduction. Le Sud ? Partenaire. Et il y aura bien sûr des interviews et des rapports pour le prouver. » [1].

Et l’ancien secrétaire général du Gresea de continuer : « Ce à quoi, de plus en plus, le mot « Sud » fait cependant obstacle : notion passe-partout et feuille de vigne pour éviter de préciser à quelle société nouvelle on travaille, ou comment on cherchera à préserver l’ancienne, le statu quo. Ce sont ces choix-là, pourtant, qui vont déterminer quels seront les « partenaires du Sud » avec lesquels on va travailler. Le « Sud », pas plus que le « Nord », n’est un. ». Il y aurait donc plusieurs Sud...

Dans ce panel sudiste vu d’Europe, l’Afrique a au mieux la palme de la marginalisation, au pire du petit frère inadapté qu’il faudra éduquer au commerce mondial et à la compétitivité. Dans leur brochure « L’Afrique au futur », parue en avril 2001, Bruno Carton et Brahim Lahouel reviennent en plusieurs hypothèses sur le sort de cette Afrique « non mondialisable » en renversant la grille d’analyse : « Les discours dominants sur la place de l’Afrique dans la mondialisation s’énoncent sur le registre de la marginalisation : l’Afrique serait en marge, incapable de tirer parti des nouvelles opportunités internationales. L’inertie structurelle de son tissu économique et de son insertion dans les échanges internationaux – lisible dans le maintien d’une très forte spécialisation dans les produits primaires (baisse de 4% seulement entre 1970 et 1990), maintien particulièrement impressionnant au regard de ce qu’on observe dans l’ensemble des autres pays en développement (baisse de 42% sur la même période) – exprimerait son inadéquation par rapport aux opportunités de la nouvelle division internationale du travail Division Internationale du Travail ou DIT : Répartition globale de la production mondiale entre les différents pays en fonction de leurs avantages comparatifs. Ainsi, jusque dans les années 70, le Tiers-monde fournissait essentiellement des matières premières qui étaient transformées dans les anciennes métropoles coloniales. Par la suite, une partie des nations en développement se sont industrialisées à leur tour dans des biens manufacturés de consommation courante. Les pays avancés se sont tournés vers les produits et les services de plus haute technologie.
(En anglais : division of labor)
, aux bénéfices de la mondialisation. ». Là, on tient le discours dominant. Et lorsqu’on renverse la perspective, cela donne : « Et si cette inadéquation était la forme même de l’adéquation ? Et si l’Afrique n’était pas bien insérée à une place utile ? » [2].

Dans ces conclusions, cette brochure pose une question qui, aujourd’hui, n’est quasiment plus interrogée de ce côté de la Méditerranée, celle de l’État. Avec nos lunettes d’Européen, l’État en Afrique serait nécessairement corrompu. Il faudrait dès lors le court-circuiter pour « enfin » adapter l’Afrique aux impératifs du 21e siècle, tantôt en créant des liens directs avec une « société civile » mal définie, tantôt en finançant directement des entreprises privées, seules actrices légitimes d’un développement dit « durable ».

Rendons la parole à Bruno Carton et Brahim Lahouel : « L’Afrique est une terre de révolte politique et intellectuelle contre le capitalisme Capitalisme Système économique et sociétal fondé sur la possession des entreprises, des bureaux et des usines par des détenteurs de capitaux auxquels des salariés, ne possédant pas les moyens de subsistance, doivent vendre leur force de travail contre un salaire.
(en anglais : capitalism)
qu’elle connaît seulement sous sa forme polarisante qui a conduit à la situation de détresse d’aujourd’hui. Les expressions d’un besoin d’État sont multiples, mais elles sont voilées, parasitées par le discours dominant de la tutelle internationale qui s’appelle : bonne gouvernance, libérer les initiatives du secteur privé, laisser la société civile expérimenter ses initiatives, décentraliser la prise de responsabilités…Une fois encore, les Africains sont invités par la Banque mondiale Banque mondiale Institution intergouvernementale créée à la conférence de Bretton Woods (1944) pour aider à la reconstruction des pays dévastés par la deuxième guerre mondiale. Forte du capital souscrit par ses membres, la Banque mondiale a désormais pour objectif de financer des projets de développement au sein des pays moins avancés en jouant le rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les pays détenteurs de capitaux. Elle se compose de trois institutions : la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), l’Association internationale pour le développement (AID) et la Société financière internationale (SFI). La Banque mondiale n’agit que lorsque le FMI est parvenu à imposer ses orientations politiques et économiques aux pays demandeurs.
(En anglais : World Bank)
, les bailleurs de fonds Fonds (de placement, d’investissement, d’épargne…) : société financière qui récolte l’épargne de ménages pour l’investir ou le placer dans des produits financiers plus ou moins précis, parfois définis à l’avance. Il existe des fonds de pension, des fonds de placement, des fonds de fonds qui sont proposés à tout un chacun. En revanche, les hedge funds (fonds spéculatifs) et les private equity funds sont réservés à une riche clientèle.
(en anglais : fund)
internationaux, les ONG à emprunter les mots des autres pour décrire leur réalité. Les Africains ont été coupés d’un certain nombre de capacités de construire leur modernité, selon leur propre schéma, déjà par la traite des nègres, par la colonisation ensuite […]. Il n’y a jamais eu de réciprocité d’obligations entre le citoyen et l’État […]. À une époque où la pensée hégémonique de la mondialisation nous dit : l’intégration est du ressort de la responsabilité de l’individu et non d’un contrat. » [3].

En filigrane de ces analyses revient un concept central, qui met mal à l’aise et qui, depuis la décolonisation, est souvent plus un frein qu’un levier à l’indépendance des pays de la périphérie : le développement.

 Développement ou contre-développement ?

Les mots sont rarement neutres. Celui de « développement », plus que d’autres, est un concept chargé idéologiquement. Avant de se demander, à la place de populations concernées, ce qu’il devrait être, il faut tout d’abord interroger ses origines.

Selon Erik Rydberg et Brahim Lahouel, le concept apparaît juste après la Seconde Guerre mondiale : « Il faut remonter à 1949 pour situer le moment où le développement a reçu ses lettres de noblesse. C’est alors que le président américain Truman lance l’ère du développement. En effet, c’est le 20 janvier 1949 qu’Harry Truman utilise pour la première fois le mot développement au sens politique du terme. Au-delà de ses intonations paternalistes, ce discours affirmait deux nouvelles priorités politiques américaines. D’une part, s’emparer des marchés des ex-empires coloniaux européens, et d’autre part, empêcher toute alliance des États du Sud avec l’URSS. Autour de ce développement va se construire, dans les états-majors académiques américains liés aux centres de décision politique, une nouvelle théorie appelée théorie de la modernisation. » [4].

Realpolitik oblige, on est très loin d’une perspective charitable des relations internationales ou de la construction d’un nouvel ordre économique international Nouvel ordre économique international Ou NOEI : Programme exigé par le mouvement des pays non alignés et signé en 1974 à l’ONU sous la forme d’une charte en vue de combler l’écart entre les États Industrialisés et le Tiers-monde : stabilisation des prix des matières premières et amélioration des termes d’échange, renforcement de la coopération au développement, augmentation de la part du Tiers-monde dans la production mondiale et le commerce international...
(En anglais : New International Economic Order, NIEO)
revendiqué par les États nouvellement indépendants au sein des Nations Unies.

Toujours selon Lahouel et Rydberg : « La théorie de modernisation, élaborée entre 1945 et 1965 dans les grandes universités nord-américaines, est basée sur une conception normative, linéaire et ethnocentriste du développement. Elle s’inspire très directement des présupposés idéologiques libéraux. Afin de rattraper leur retard, il est conseillé aux nations arriérées de s’incliner devant les étapes fatales de l’évolution des nations, et ce dans le respect des déséquilibres géopolitiques, cela va de soi. On en trouvera l’empreinte jusque dans la catégorisation des pays dominés. En 1952, le démographe français, Alfred Sauvy, dans un article désormais célèbre, Trois mondes, une planète, inventera ainsi la notion du « Tiers-monde ». D’autres catégories verront par la suite le jour : pays en développement, pays moins avancés (PMA), pays émergents, pays en transition, pays nouvellement industrialisés, etc. Incontestablement, le plus célèbre des courants modernistes est celui théorisé par l’économiste américain W. Rostow dans son livre Les étapes de la croissance Croissance Augmentation du produit intérieur brut (PIB) et de la production.
(en anglais : growth)
économique
(1960), à l’époque professeur à Harvard et conseiller du président Kennedy. Selon Rostow, toute société traverse dans son évolution cinq phases successives : la société traditionnelle, les conditions préalables au décollage, le décollage, la marche vers la maturité économique et en dernier lieu, l’ère de consommation de masse. Les principales critiques de ce courant évolutionniste s’accordent pour dénoncer la non-prise en compte des facteurs historiques, sociaux, économiques, culturels et politiques des pays pauvres. » [5].

Après la décolonisation, dans les universités occidentales, l’étude des « sciences du développement » remplace celle des « sciences coloniales ». L’intitulé change, mais pas le contenu.

Mais d’autres théories du développement ont été présentées. Celle de la dépendance ou de l’impérialisme qui subordonne les causes internes du sous-développement à des causes externes et qui pose comme condition au « développement » une rupture avec la division internationale du travail et le capitalisme mondialisé. La théorie du « système-monde », quant à elle, promeut la constitution d’un mouvement socialiste mondial.

Mais, peu importe la richesse Richesse Mot confus qui peut désigner aussi bien le patrimoine (stock) que le Produit intérieur brut (PIB), la valeur ajoutée ou l’accumulation de marchandises produites (flux).
(en anglais : wealth)
de ces autres théories du développement. Peu importe aussi l’échec patent de la théorie de la modernisation ou son déterminisme « ascientifique ». Cette dernière demeure la grille d’analyse des autorités politiques, mais aussi d’une large part de la « société civile » occidentale qui la concrétise dans ce qu’on appelle communément la coopération au développement.

 De Lomé à Cotonou : commerce et/ou développement ?

En 1975, la première Convention de Lomé Convention de Lomé Accord passé entre la Communauté économique européenne et de nombreux pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), 46 au départ en 1975, 70 en 1990. Ces accords prévoient un accès préférentiel des produits ACP aux marchés européens, une aide financière, ainsi qu’un certain nombre d’autres avantages. Ils ont été signés en 1975, puis renouvelés en 1979, 1984 et 1990. D’où les noms de Lomé I, II, III et IV pour désigner chaque fois le nouveau contrat conclu. En juin 2000, ils ont été remplacés par les accords de Cotonou.
(En anglais : Lomé Convention)
entre la Communauté européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique) semblait ouvrir une nouvelle ère de relations commerciales moins inégales entre ces groupes de pays. Ce texte, élaboré dans le contexte d’un “Nouvel ordre économique international”, a pour la première fois comme caractéristiques principales de reposer sur le principe du partenariat et de combiner différents éléments relevant de l’aide, du commerce et de la politique. Les Conventions successives de Lomé ont ainsi établi le principe de « non-réciprocité » dans les échanges commerciaux qui visaient à donner sans contreparties aux pays en développement un accès privilégié au marché Marché Lieu parfois fictif où se rencontrent une offre (pour vendre) et une demande (pour acheter) pour un bien, un service, un actif, un titre, une monnaie, etc. ; un marché financier porte sur l’achat et la vente de titres ou d’actifs financiers.
(en anglais : market)
européen. Malgré ces bonnes intentions, les Conventions de Lomé n’ont pas permis d’équilibrer les échanges commerciaux entre les deux groupes. Ainsi, selon Gérard Fonteneau : « Après 25 ans de relation, il est significatif que près de 80% des financements Lomé bénéficient aux opérateurs européens […].

Bien que la Convention, dans sa rédaction, donne des finalités sociales aux Programmes, les conceptions du FMI FMI Fonds Monétaire International : Institution intergouvernementale, créée en 1944 à la conférence de Bretton Woods et chargée initialement de surveiller l’évolution des comptes extérieurs des pays pour éviter qu’ils ne dévaluent (dans un système de taux de change fixes). Avec le changement de système (taux de change flexibles) et la crise économique, le FMI s’est petit à petit changé en prêteur en dernier ressort des États endettés et en sauveur des réserves des banques centrales. Il a commencé à intervenir essentiellement dans les pays du Tiers-monde pour leur imposer des plans d’ajustement structurel extrêmement sévères, impliquant généralement une dévaluation drastique de la monnaie, une réduction des dépenses publiques notamment dans les domaines de l’enseignement et de la santé, des baisses de salaire et d’allocations en tous genres. Le FMI compte 188 États membres. Mais chaque gouvernement a un droit de vote selon son apport de capital, comme dans une société par actions. Les décisions sont prises à une majorité de 85% et Washington dispose d’une part d’environ 17%, ce qui lui donne de facto un droit de veto. Selon un accord datant de l’après-guerre, le secrétaire général du FMI est automatiquement un Européen.
(En anglais : International Monetary Fund, IMF)
et de la Banque mondiale se sont imposées sur le terrain des pays ACP : ajustements structurels pénalisant les populations dans des domaines essentiels : santé, éducation, emploi, affaiblissement des capacités des pouvoirs publics. Ainsi, les programmes Lomé ont démontré leur incapacité, politique et technique, à intégrer des dispositions sociales pour l’amélioration des conditions de vie et de travail. Enfin, malgré les mesures spécifiques [la réciprocité], la part des importations dans l’UE UE Ou Union Européenne : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
, en provenance des ACP, est tombée de 6,7% en 1976 à 3,4% en 1997 ! » [6].

Les bons sentiments ne dirigent donc pas les relations commerciales internationales. Malgré des dispositions spécifiques pour protéger les exportations des pays ACP, le contexte international marqué, durant les années 1980 et 1990 par la crise de la dette et les plans d’ajustement structurel, aura en partie raison de l’intégration de ces pays dans le commerce mondial. En outre, on sait désormais, expériences diverses à l’appui, que le seul libre-échange et l’intensification des relations commerciales, principes économiques sous-tendant ces accords de coopération, n’ont aucun effet direct sur la croissance économique et, encore moins, sur le progrès social ou un quelconque développement durable [7].

L’échec des conventions de Lomé consommé, l’Union européenne Union Européenne Ou UE : Organisation politique régionale issue du traité de Maastricht (Pays-Bas) en février 1992 et entré en vigueur en novembre 1993. Elle repose sur trois piliers : les fondements socio-économiques instituant les Communautés européennes et existant depuis 1957 ; les nouveaux dispositifs relatifs à la politique étrangère et de sécurité commune ; la coopération dans les domaines de la justice et des affaires intérieures. L’Union compte actuellement 27 membres : Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas (1957), Danemark, Irlande, Royaume-Uni (1973), Grèce (1981), Espagne, Portugal (1986), Autriche, Finlande, Suède (1995), Chypre, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, Pologne, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (2004), Bulgarie, Roumanie (2007).
(En anglais : European Union)
et les pays ACP signeront un nouvel accord en 2000. Cet accord porte sur une durée de 20 ans, renouvelable tous les 5 ans. Il concerne 79 pays ACP et 28 pays européens, soit un « marché » de plus de 700 millions de personnes. Si Cotonou, comme Lomé, était censé être un accord entre l’UE et les pays ACP, c’est-à-dire l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique, au fil du temps, l’UE a cependant démantelé l’ACP en signant des accords sous régionaux ou bilatéraux. Elle a fragmenté [8] l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique de l’Est, et ainsi de suite. La communauté de l’Afrique australe, la SADC a été fragmentée à son tour. L’UE a signé un accord séparé avec l’Afrique du Sud, membre de la SADC, et les autres pays de la région, le Swaziland et le Botswana ont dû suivre. En Afrique de l’Est, les Européens ont prétendu que le Kenya n’était pas un pays moins avancé (PMA). Cette dénomination relève de la nomenclature des Nations Unies, il s’agit d’un concept qui n’a pas de signification réelle parce que les Kenyans sont aussi pauvres que les Ougandais. Cette tactique a partiellement fonctionné. Par exemple, le Kenya, qui exporte des fleurs vers l’Europe, n’a pas voulu être désavantagé par rapport au Costa Rica, autre exportateur de fleurs… [9] La stratégie européenne ou américaine du « diviser pour mieux régner » a progressivement rendu impossible le développement par l’intégration dans l’économie mondiale promu à l’origine par l’accord de Cotonou Accord de Cotonou Convention conclue en 2000 entre l’Union européenne et 79 pays ACP pour succéder aux différents accords de Lomé. Elle vise avant tout à insérer les pays ACP dans l’économie mondiale en libéralisant les échanges, moyennant une aide conditionnée des États européens. Une clause a été ajoutée pour renvoyer chez eux les immigrés clandestins de ces pays en Europe. Le traité a été signé pour vingt ans, renouvelable tous les cinq ans.
(En anglais : Cotonou Agreement)
. Pire, de nombreux pays africains commercent désormais plus avec l’UE qu’avec leurs propres États voisins.

Face à l’UE, une économie du Sud isolée ne fait pas le poids. En 2004, Denis Horman publiait Chicken Connection, le poulet africain étouffé par l’Europe. À l’époque, quatre pays (ou groupes de pays) assurent près de 90% des exportations mondiales de viande de volaille : les États-Unis (36%), le Brésil (31%), l’Union européenne (15%) et la Thaïlande (8%). C’est une guerre commerciale où le Brésil et la Thaïlande marquent des points, grâce à de faibles coûts de production bénéficiant d’une main-d’œuvre et d’une alimentation pour volaille bon marché. Les principaux pays de l’Union européenne ont accusé un recul sur de nombreux marchés, à l’exception notoire de l’Afrique subsaharienne qui absorbe environ 25% des exportations de viande de volaille de l’UE. Entre 1999 et 2003, les importations de viande de volaille en Afrique subsaharienne passaient de 200 000 tonnes à 392 000 tonnes. Pour la même période, les exportations de poulets de l’Union européenne passaient de 117 000 tonnes à 182 000 tonnes. Ainsi, entre 1999 et 2003, les exportations de poulets congelés vers le Cameroun sont passées de 12 000 à 22 154 tonnes. Au Sénégal, pour la même période, le volume des importations de viande de volaille passait de 1.137 à 11.950 tonnes. Les Pays-Bas, la Belgique et la France ont pris la tête des exportations vers ces deux pays africains.

Les exportations massives et incontrôlées de découpes de poulet « congelé » « vers Afrique de l’Ouest et Centrale constituent une véritable catastrophe pour les paysans producteurs -les filières avicoles-, les économies nationales et la santé des populations. Ces exportations bénéficiant de subventions indirectes -la baisse du prix des aliments a permis une baisse de 25% du coût des exportations de l’UE vers l’Afrique de l’Ouest- entrent en concurrence « déloyale » avec la production locale.
Congelées et exportées, les cuisses de poulet et les poules de réforme (vieilles pontes) sont bradées sur les marchés africains à des prix imbattables : deux à trois fois moins chères que la production avicole locale ! [10]

À la lecture de cette brochure, on prend conscience que le libre-échange est une chimère. Il n’existe pas de cas de pays ayant développé une industrie sans la protéger au moins à ses débuts. Les grandes puissances comme les États-Unis ou l’Europe sont ouvertement protectionnistes lorsque leurs intérêts Intérêts Revenus d’une obligation ou d’un crédit. Ils peuvent être fixes ou variables, mais toujours déterminés à l’avance.
(en anglais : interest)
le requièrent (sur l’agriculture, l’automobile ou les biens culturels, par exemple). En ouvrant les économies du Sud par les plans d’ajustement structurel et l’activisme du FMI ou de la Banque mondiale, l’UE a participé à déstructurer les économies des pays en développement.

 Coopérer pour privatiser ?

La « société civile » n’est pas en reste. De 1997 à 2016, le Gresea a été reconnu et subventionné quasiment sans discontinuer comme une ONG de développement par l’État belge. Fin 2016, après avoir subi un screening commandité par le ministère de la coopération au développement et appliqué par le bureau de consultance Deloitte, le Gresea, comme d’autres ONG, a perdu son accès aux subventions de la coopération au développement. Derrière notre cas particulier, finalement anecdotique au regard des enjeux internationaux, se cache une transformation de la conception de la coopération à l’échelon international. Comme le relate Mario Bucci : « Fin 2011, le secteur privé transnational s’est d’abord vu reconnaître le statut d’acteur du développement et attribuer des rôles dans le cadre du Partenariat mondial pour le développement. Ensuite, en juillet 2015, ces rôles ont été spécifiés davantage en termes de contribution au financement du développement. En septembre 2015 enfin, le secteur privé a été complètement intégré dans la conception et la mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations Unies. L’État belge a participé à tous ces sommets internationaux et a signé les accords qui y ont été conclus » [11]…D’où cette réforme d’ampleur de la coopération belge qui fait désormais du Gresea une organisation « un peu plus » non gouvernementale.

Les défenseurs de cette « conception » de la coopération au développement sont issus tant du monde des affaires que des pouvoirs publics ou des ONG. Selon eux, les entreprises privées apporteraient, outre les investissements nécessaires au développement durable, une plus grande efficience et de l’efficacité aux processus de coopération au développement. On peut évidemment, avec Mario Bucci, se montrer dubitatif quant à ces arguments : « La distinction public-privé se base sur l’attribution à la catégorie « privé » de tout ce qui n’est pas étatique. Ces deux éléments sont présents dans tous les accords internationaux, et induisent, potentiellement, l’effacement des caractéristiques qui pourraient diviser et placer les acteurs sur des positions d’opposition ou de conflit. Cette inclusion officielle du secteur privé dans la famille des acteurs du développement peut, en outre, être vue comme une contribution au blanchiment de l’image des entreprises multinationales, à la fois parce qu’elles se montrent concernées et impliquées dans les efforts d’améliorer la vie de populations en souffrance, et aussi parce que leur action économique est présentée ex-ante comme une contribution indispensable au développement économique de pays et territoires, en excluant du coup toute vérification empirique de cette idée. » [12]. Enfin, cette « grande transformation » fait peser un risque sur l’indépendance des ONG de développement. En effet, de plus en plus, elles vont se trouver dans une concurrence asymétrique avec les entreprises multinationales dans l’attribution des subventions publiques. Le risque est grand de voir les ONG de développement se trouver de façon croissante dans des relations de sous-traitance Sous-traitance Segment amont de la filière de la production qui livre systématiquement à une même compagnie donneuse d’ordre et soumise à cette dernière en matière de détermination des prix, de la quantité et de la qualité fournie, ainsi que des délais de livraison.
(en anglais : subcontracting)
avec les grands donneurs d’ordre du secteur privé. Cette perspective sonnerait alors le glas de toute critique de la théorie de la modernisation au sein de cette fameuse « société civile » au profit d’un consensus autour du développement par l’investissement Investissement Transaction consistant à acquérir des actifs fixes, des avoirs financiers ou des biens immatériels (une marque, un logo, des brevets…).
(en anglais : investment)
étranger.

 Conclusion

On ne saurait boucler la boucle de 40 ans de développement sans s’intéresser aux poids lourds du Sud. Les BRICS, acronyme pour Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ont fait irruption sur la scène économique internationale depuis plus d’une décennie. Si le Brésil connait depuis une crise économique importante liée à la baisse des cours des matières premières, la Chine avec ses projets d’investissement internationaux connus sous les termes de « nouvelles routes de la soie » ou « Made in China 2025 » [13] fait de plus en plus irruption dans les relations économiques internationales. Les investissements récents des firmes chinoises en Europe posent aussi le débat sur le « développement » dans un autre sens géographique : du Sud vers le Nord. Là, le Sud, il existe à Liège et à Gand.

 


Analyse parue dans le Gresea Echos 96, décembre 2018. Pour commander ce numéro, rendez-vous ici

 


Pour citer cet article : Bruno Bauraind, Le Sud n’existe pas ?, décembre 2018, disponible à l’adresse : [http://www.gresea.be/Le-Sud-n-existe-pas-1899]

Notes

[1. E. Rydberg, Le Sud n’existe pas, Gresea Échos n°56, 2008.

[2. B. Carton et B. Lahouel, L’Afrique au futur. État contre mondialisation. Pensées de résistance, Gresea, Avril 2001, pages 13-14.

[3. B. Carton et B. Lahouel, idem, pages 66 et 67.

[4. B. Lahouel et E. Rydberg, Le développement, matériaux pour une étude du concept, Gresea, 2008.

[5. B.Lahouel et E.Rydberg, idem.

[6. G. Fonteneau, Lomé aux orties ?, Gresea Échos n°20 de mars 1999.

[7. O. Bouslama, Libre-échange ou protectionnisme : les termes du débat, Gresea Échos n°93, mars 2018.

[8. « L’Accord de Cotonou ; Les habits neufs de la servitude », 2002 ; Éditions Colophon

[9. R. Gelin, L’Europe (néo)mercantile. La diplomatie de l’UE dévoilée, Gresea Échos n°86, juin 2016.

[10. D. Horman, Chicken Connection. Le poulet africain étouffé par l’Europe, GRESEA octobre 2004, 140 pp.

[11. M. Bucci, La grande transformation de la coopération au développement belge, 2016.

[12. M.Bucci, idem.

[13Pour plus d’informations sur ces programmes chinois, voir le dossier « la rivalité sino-américaine » réalisé par H. Houben et disponible à l’adresse : http://www.gresea.be/ Volet-1-La-Chine-ennemi-numero-1-de-Washington