Le risque d’un blackout au cours de l’hiver prochain fait la une des médias depuis la rentrée de septembre. Retour sur le feuilleton nucléaire de cet automne et sur le cas « Engie ».

Fin septembre 2018, Elia, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité belge annonce que l’approvisionnement en électricité pourrait être interrompu, à moins de recourir à des délestages. Comme lors des hivers 2013 et 2014, des coupures de courant temporaires sont envisagées si la demande d’électricité dépasse la quantité disponible (produite en Belgique ou importée depuis les pays voisins) : une situation dont la probabilité de se réaliser grandit en cas de chute des températures.

En cause, un parc nucléaire quasiment à l’arrêt à partir du 20 octobre 2018. La Belgique compte deux centrales et 7 réacteurs qui produisent plus de la moitié de l’électricité du pays. Sur ces 7 réacteurs, 6 seront à l’arrêt au moins jusqu’au mois de décembre 2018, pour des raisons de sécurité et/ou de maintenance (voir tableau).

Réacteur (capacité) État Cause de l’arrêt
Doel 1 (1.000 MW) À l’arrêt. Avril – Décembre 2018 Fuite de faible importance dans le circuit d’eau de refroidissement de secours
Doel 2 (1.000 MW) À l’arrêt Avril – Décembre 2018 Réacteur « jumeau » de Doel 1, fermé préventivement
Doel 3 (500 MW) En fonctionnement - Redémarré en juillet 2018 Fissures. Dégradation du béton dans les parties (non nucléaires) abritant les équipements de secours
Doel 4 (500 MW) À l’arrêt. Septembre 2018 - juin 2019 Fissures. Dégradation du béton dans les parties (non nucléaires) abritant les équipements de secours
Tihange 1 (500 MW) À l’arrêt - Du 20 octobre au 20 Novembre 2018 [1]. Remplacement du combustible usé au sein du réacteur
Tihange 2 (500 MW) À l’arrêt. Septembre 2018 - juin 2019 Fissures. Dégradation du béton dans les parties (non nucléaires) abritant les équipements de secours
Tihange 3 (500 MW) À l’arrêt. Septembre 2018 – Mars 2019 Fissures. Dégradation du béton dans les parties (non nucléaires) abritant les équipements de secours

 Les conséquences d’un blackout

Selon Elia, le déficit d’électricité se situe entre 700 et 900 MW, qu’il faudra importer depuis l’étranger (Allemagne, Pays-Bas, France). Ce surcroit d’énergie importée risque de faire grimper la facture d’électricité des Belges, tandis que dans le même temps les prix du gaz, du CO2 et du charbon (notamment allemand, susceptible de compenser la baisse de production belge) grimpent. Le coût de l’énergie pourrait tout simplement flamber dans les mois à venir pour les ménages belges.

En cas d’importations insuffisantes, certaines zones géographiques pourraient faire l’objet de coupures. Le plan de délestage comprend 8 tranches. La tranche 8 sera la première privée d’électricité, puis la 7, la 6, etc. Les premières tranches (1, 2, etc.) seront les dernières, le cas échéant, à subir des coupures. C’est le cas notamment de Bruxelles et des grandes agglomérations du pays.

Outre les désagréments pour la population, l’économie dans son ensemble pourrait en pâtir. Infrabel, le gestionnaire du réseau ferré belge, a déjà annoncé qu’en cas de coupure d’une des tranches 1 à 7, c’est l’ensemble du réseau qui sera paralysé, l’entreprise ne souhaitant pas risquer de voir des trains remplis de voyageurs s’arrêter dans le noir, en plein hiver. Même dans le cas d’une coupure sur la seule zone 8, le trafic risque d’être fortement perturbé et seules les grandes lignes seraient dès lors desservies.

Comeos, le lobby Lobby Groupement créé dans le but de pouvoir influencer des décisions prises habituellement par les pouvoirs publics au profit d’intérêts particuliers et généralement privés. La plupart des lobbies sont mis en place à l’initiative des grandes firmes et des secteurs industriels.
(en anglais : lobby)
de la grande distribution belge a également pointé le risque des délestages pour ses activités, notamment dans la tranche 7. Les enseignes de distribution passent en effet par des centrales d’achat pour acheminer leurs marchandises, et certaines se trouvent justement en tranche 7. Ces centres disposent de systèmes de secours dont l’autonomie est de seulement quelques heures. Le risque est dès lors de voir la chaine du froid rompue, même pendant quelques dizaines de minutes, et de perdre des quantités importantes de denrées stockées dans les réfrigérateurs des centrales et supermarchés.

 Pourquoi 6 des 7 réacteurs sont à l’arrêt ?

Officiellement, selon Engie, l’opérateur du parc nucléaire belge [2], les centrales de Tihange 1, 2 et Doel 4 sont fermées pour des raisons de sécurité liées à des problèmes mineurs (fissures dans bâtiment de secours), de même pour Doel 1 et 2 (fuite « de faible importance »). Une version confirmée par l’Agence Fédérale de Contrôle du Nucléaire (AFCN) : les dégradations constatées correspondent à une anomalie, l’échelon le moins grave sur l’échelle des problèmes du régulateur.

Tihange 1 est donc le seul réacteur arrêté de manière planifiée, pour le remplacement du combustible. Ceci n’a pas empêché la ministre fédérale de l’énergie de s’interroger sur le calendrier choisi par Engie pour ces opérations de maintenance, en période de pic de demande. Engie risque de subir des pertes financières importantes du fait de la mise à l’arrêt de 6 réacteurs. Ces pertes seront partiellement compensées par la hausse des prix de l’énergie, pour partie due… à la mise à l’arrêt de ces mêmes centrales.

Il ne s’agit cependant pas d’un simple concours de circonstance, comme voudrait le laisser croire le fournisseur d’énergie. En janvier 2018, à propos du béton de Doel 3, l’AFCN évoquait un manque d’entretien par l’exploitant Engie/ Electrabel [3]. Philippe Van Troeye, PDG d’Engie Benelux, filiale chapeautant Electrabel, reconnaissait récemment que les problèmes de dégradation du béton n’avaient effectivement pas été bien estimés pour 4 des 7 réacteurs en service Service Fourniture d’un bien immatériel, avantage ou satisfaction d’un besoin, fourni par un prestataire (entreprise ou l’État) au public. Il s’oppose au terme de bien, qui désigne un produit matériel échangeable.
(en anglais : service)
 [4].

Une autre piste d’explication est apportée par un travailleur d’Engie, sous l’anonymat. Selon lui : « Les bétons sont surveillés régulièrement dans ces centrales. Il y a toujours eu un suivi. Malgré des rapports de plus en plus alarmistes, on a décidé de ne rien faire à partir du milieu des années 1990, ce qui correspond à la prise de contrôle d’Electrabel par Suez. Le profit est vraiment devenu la priorité numéro 1 et on a décidé de postposer les investissements de maintenance le plus possible, et de les reporter d’exercice en exercice, tant que l’on n’est pas devant une situation catastrophique » [5].
Les taux de dividendes pratiqués ces dernières années au sein du groupe semblent corroborer cette version de la course aux résultats à court terme, et à la rémunération de l’actionnaire Actionnaire Détenteur d’une action ou d’une part de capital? est en fait le véritable propriétaire de l’entreprise qui les émet.
(en anglais : shareholder)
. Depuis 2008, l’année du mariage entre GDF et Suez, la part des profits versée à ces derniers est au plus haut. La somme des bénéfices réalisés entre 2008 et 2017 s’élève à 9,04 milliards d’euros, celle des dividendes à 35,8 milliards [6] !

 Le nucléaire à la peine

Le secteur du nucléaire est moribond depuis plusieurs années. Areva a été démembré en 2016, EDF accumule les dettes et les difficultés dans le nucléaire (parc français et EPR), l’américain Westinghouse s’est déclaré en faillite en 2017 tandis que les acteurs japonais, notamment TEPCO, ne se sont toujours pas remis de l’épisode Fukushima.

Dans ce contexte, un désengagement d’Engie du nucléaire en Belgique n’est pas à exclure, Electrabel ayant été préalablement vidé de ses actifs. Le groupe serait alors incapable de faire face à ses engagements. Avec la perspective de la sortie de l’atome à l’horizon 2025, le parc nucléaire risque en effet de devenir un poids mort. Engie devra assumer le coût de la fermeture de centrales qui ne lui procureront plus aucune recette.

Le groupe a déjà rapatrié deux filiales rentables d’Electrabel vers la maison mère (Compagnie Nationale du Rhone et Société Hydroélectrique du Midi) et transféré 1,6 milliard d’euros vers le siège en 2017. Engie tente également de renégocier avec le gouvernement le montant des provisions pour le démantèlement des centrales et l’enfouissement des déchets. Un montant revu à la hausse par l’ONDRAF (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies) : de 10,9 à 15,1 milliards d’euros [7], sans parler de l’inconnue concernant le retraitement des combustibles pour lequel des sommes devront être débloquées jusqu’en 2120 [8] !

Fin septembre, Le Canard enchainé révélait qu’Isabelle Kocher, la patronne d’Engie avait proposé à EDF de racheter les centrales nucléaires belges. Une version démentie par le groupe.

 Quelle politique énergétique en Belgique ?

Doit-on pour autant tenir Engie/Electrabel pour seul responsable de l’instabilité énergétique qui touche la Belgique ? La gestion des centrales par la multinationale Multinationale Entreprise, généralement assez grande, qui opère et qui a des activités productives et commerciales dans plusieurs pays. Elle est composée habituellement d’une maison mère, où se trouve le siège social, et plusieurs filiales étrangères.
(en anglais : multinational)
? et sa politique orientée vers le profit semblent en cause. Néanmoins, la sortie du nucléaire a été votée il y a 20 ans par le parlement belge, en 1999, puis repoussée de 10 ans en 2009. Les dernières centrales doivent fermer en 2025, dans moins de 7 ans, c’est-à-dire demain.

Malgré le calendrier prévu, les gouvernements successifs (toutes majorités confondues) se sont contentés de repousser l’échéance sans vision de long terme, nous conduisant aussi à la situation actuelle.

Dans le même temps, les récents rapports du GIEC et les conférences sur le climat successives indiquent que le modèle actuel n’est pas soutenable en vue de rester sous le seuil des 2°C de hausse des températures. Les risques de blackout de ces dernières années montrent quant à eux que le modèle basé sur 50% d’électricité nucléaire ne garantit pas la sécurité d’approvisionnement et laisse planer de gros doutes sur son financement à moyen-long terme.

Les années qui viennent seront donc cruciales dans la réorientation de nos modèles de production et de consommation d’énergie. Le développement des renouvelables et les politiques de réduction de la consommation d‘énergie sont une partie de la solution, nécessaire, mais probablement pas suffisante.

Plusieurs points restent en suspens. Faut-il tout d’abord poursuivre dans le nucléaire, une énergie certes décarbonnée au niveau des centrales, mais dont les coûts explosent. En outre, nous n’avons pas de réponses satisfaisantes quant à la sécurité des installations ni à la gestion des déchets. Doit-on dès lors rouvrir des centrales à gaz pour assurer l’approvisionnement comme le prévoit le gouvernement actuel, au risque d’accroitre les émissions de CO2 ? Doit-on mettre en chantier une véritable politique de décroissance ? L’équation n’est pas si simple à résoudre…

Peut-être devrions-nous commencer par exiger un débat démocratique sur ces questions, (re)considérer l’énergie comme un service public Service public Entreprise dont le propriétaire, en général unique, est les pouvoirs publics. Dans un sens plus étroit, cela peut vouloir dire aussi que cette firme publique poursuit des objectifs autres que la rentabilité, de sorte à rendre le service fourni accessible à un plus grand nombre.
(en anglais : public service)
?, un bien commun, et y consacrer les investissements nécessaires dans le but de répondre au défi climatique et de garantir un approvisionnement en énergie abordable pour tous.

 


Cet article a paru dans la revue Le drapeau rouge, le 1 novembre 2018

 


Pour citer cet article : Romain Gelin, "Engie, l’État belge et son approvisionnement énergétique", Gresea, novembre 2018, texte disponible à l’adresse : [http://www.gresea.be/Engie-l-Etat-belge-et-son-approvisionnement-energetique?var_mode=calcul]

Notes

[1Engie a annoncé avoir avancé ses travaux d’une semaine. La réouverture de Tihange 1 pourrait avoir lieu mi-novembre.

[2EDF Luminus dispose d’une part de 10 % dans les centrales de Tihange 2 et 3 & Doel 3 et 4.

[3lesoir.be, 4/1/2018

[4lalibre.be, 6/10/2018

[5rtbf.be, 28/9/2018

[6Données : mirador-multinationales.be

[7Lecho.be, 13/3/2018

[8lecho.be, 9/10/2018